Enzo Fernandez, le rookie qui est devenu important pour l’Argentine

Lionel Messi vient féliciter Enzo Fernandez après son premier but en Coupe du monde. (Photo by Maja Hitij - FIFA/FIFA via Getty Images)

Il y a 5 mois à peine, personne en Europe ne connaissait encore ce milieu de terrain de 21 ans qui défendait encore les couleurs de son club formateur River Plate, en compagnie de Julian Alvarez. Depuis lors, les deux pépites biberonnées par les bons soins de Marcelo Gallardo ont rejoint l’Europe et prennent leurs quartiers dans une Albiceleste où l’expérience et la jeunesse semble cohabiter sereinement. Portrait d’un Enzo qui a été couronné du titre de meilleur jeune de cette Coupe du monde.

Le malheur des uns fait souvent le bonheur des autres. L’adage n’a jamais été aussi vrai qu’avant le coup d’envoi d’un Mondial lorsqu’un titulaire incontestable est contraint de renoncer à cause d’une blessure. Ce fut le cas notamment de Giovanni Lo Celso, trahi par ses ischio-jambiers, alors qu’il s’était érigé comme un pion précieux au coeur de l’échiqiuier argentin de Lionel Scaloni. Le remplacement du milieu de terrain de Villarreal, passé par le PSG et Tottenham, semblait un casse-tête dans une équipe qui avait trouvé son gardien, son axe central défensif et son équilibre derrière le trident d’attaquants composé par Angel Di Maria, Lautaro Martinez et Lionel Messi. «Nous n’avons pas quelqu’un d’autre comme Lo Celso. Il a certaines caractéristiques, il est gaucher et il a bien couvert ce secteur du terrain pour nous», s’était d’ailleurs lamenté le sélectionneur argentin lors de l’annonce du forfait d’un joueur, né à Rosario tout comme l’idole Messi.

Qui allait donc reprendre le flambeau et accompagner Leandro Paredes et Rodrigo De Paul pour faire le précieux relais entre la défense et l’attaque ? Ce n’était de toute façon pas un gaucher, profil inexistant dans le noyau convoqué par le sélectionneur. Contre l’Arabie Saoudite, Scaloni a choisi d’aligner Papu Gomez. L’ancien magicien de l’Atalanta, qui évolue désormais à Séville depuis deux saisons, est bientôt âgé de 35 ans mais conserve de la classe dans ses pieds, surtout le droit. Scaloni n’est pas le seul sélectionneur à craindre qu’un élément inexpérimenté par rapport à un certain niveau puisse s’écrouler sous la pression. Les autres remplaçants possibles, Alexis MacAllister (23 ans) et Enzo Fernandez (21 ans) ne possèdent pas le même vécu que leur aîné des soirées de Ligue des Champions et des matches au sommet dans des championnats européens aussi exigeants que la Serie A et la Liga.

Au premier, l’on reproche de n’évoluer qu’à Brighton (un peu comme un certain Leandro Trossard) qui ne joue pas vraiment les premiers rôles dans le championnat anglais. Au second, de n’avoir découvert le football du Vieux Continent qu’il y a cinq mois, lorsqu’il a rejoint Benfica en provenance de River Plate. Cependant, le natif de San Martin, qui est le plus grand par la taille (1m78) du trio en concurrence, est l’auteur de 3 assists et 1 but en 13 joutes du championnat portugaise. Mais surtout, il a été passeur décisif à deux reprises en Ligue des Champions, dont une fois contre le PSG et la seconde contre la Juventus. Des qualités balle au pied que le FC Bruges pourra apprécier dans quelques semaines lorsque les Aigles lisboètes viendront défier les champions de Belgique en 1/8e de finale de la Champions League.

Enzo Fernandez (à droite) a été avec Julian Alvarez (à gauche) l’un des fers de lance du grand club argentin de River Plate la saison dernière. (Photo by Juan Mabromata / AFP) (Photo by JUAN MABROMATA/AFP via Getty Images)

Après le revers inattendu contre l’Arabie Saoudite, où Fernandez avait malgré tout signé une bonne montée au jeu, Scaloni a revu sa copie pour le duel contre le Mexique. Il lancé Alexis Mac Allister dans son onze de base pour qu’il tente d’avoir le même apport que Lo Celso. Par ce choix, l’ancien joueur de la Lazio et de West Ham montre qu’il n’est pas non plus du genre à bousculer ses principes hiérarchiques du jour au lendemain. Après avoir tenté le plus expérimenté, c’est le deuxième élément le plus âgé qui reçoit sa chance.

Le passing plutôt que les muscles

Guido Rodriguez, était l’autre grosse correction apportée à sa copie par Scaloni. Le joueur du Bétis prenait le relais de Leandro Paredes, en sentinelle, mais peinait à convaincre au sein d’une Argentine qui ne parvenait pas à faire sauter le verrou contre El Tri. A la 57e, le technicien argentin décidait d’apporter plus de subtilité à son jeu en retirant des muscles. Enzo Fernandez prenait le relais d’un Rodriguez, plus adapté au contexte d’une équipe ayant un résultat à préserver plutôt que pour forcer un destin dans une rencontre fermée.

Dans ce cas de figure, le rythme du jeu devait être donné depuis la ligne arrière, avec un milieu de terrain qui devait avancer et créer l’espace nécessaire pour favoriser des passes suceptibles de casser les lignes adverses. Il n’aura fallu que sept minutes pour que ce changement de paradigme ne conduise à l’ouverture du score signée par la Pulga, bien servie par un Di Maria que Fernandez avait réussi à joindre sur le côté droit. Avec l’entrée de ce dernier, l’Argentine a pu établir un circuit de passes fluides dans la moitié de terrain adverse. Servi par son capitaine, Enzo, comme c’est écrit à l’arrière de sa tunique, doublait ensuite la mise à trois minutes de la fin du temps réglementaire avec une magnifique frappe enroulée qui laissait Guillermo Ochoa pantois. L’Argentine réagissait comme elle le devait après sa défaite inaugurale.

L’adolescent qui défendait Messi

Depuis ce succès et ce premier but en albiceleste, un post Facebook du milieu de terrain de Benfica est remonté à la surface. Dans celui-ci, il demandait à Messi de ne pas prendre sa retraite internationale en 2016. Le jeune Enzo n’a alors que quinze ans et apprend encore ses gammes dans la Cantera de River Plate qu’il a rejoint quand il n’avait que cinq ans. Lionel Messi est frustré après un nouvel échec argentin dans la quête d’un grand trophée, à l’occasion de la Copa América.

Comme en 2014 au Mondial, c’est à nouveau en finale que l’Albiceleste échoue, la quatrième fois pour Messi si l’on ajoute aussi les échecs, toujours au même stade de l’épreuve, lors des Copa América de 2007 et 2015. Le Léo sans émotion laisse alors éclater des sanglots à la vue de tous. Des images marquantes. Il a précipité l’échec de sa nation en manquant l’un des tirs au but argentin contre le Chili. Dans un pays qui attend qu’il apporte des titres comme l’idole Diego Maradona en son temps, le joueur alors âgé de 29 ans se sent alors impuissant et pas à la hauteur de cette immense attente populaire.

« Comment allons-nous te convaincre que nous sommes morts« , écrivait alors le jeune Enzo Fernandez sur son compte en implorant Lionel Messi de revenir sur sa décision de prendre sa retraite internationale. « Comment allons-nous te convaincre, nous qui n’avons pas pu comprendre que tu es un être humain, une personne au talent incomparable, le meilleur joueur de la planète mais une personne tout court. Comment allons-nous te convaincre si nous ne nous arrêtons pas une seconde pour réaliser que tu n’es pas responsable de la colère qui nous tue et qui a souvent plus à voir avec nos propres frustrations qui se déchaînent« , poursuivait le natif de San Martin.

Enzo Fernandez en 2021, lors de la conquête de la Copa Sudaméricana sous les couleurs de Defensa y Justicia. (Photo by JUAN MABROMATA/AFP via Getty Images)

« Regardons-nous dans le miroir et demandons-nous si nous exigeons de nous-mêmes 1% de ce que nous exigeons d’un garçon que nous ne connaissons même pas dans la vraie vie », continuait l’adolescent. « Comment allons-nous te convaincre qu’il est difficile pour nous de voir que dans le monde entier tu es flatté, que pendant tes vacances tu pourrais être allongé sur une plage et que tu es là à courir et à représenter nos couleurs. Fais ce que tu veux Lionel mais pense à rester et fais-le pour t’amuser. C’est ce que ces gens t’ont enlevé. C’est un monde rempli de pressions ridicules qui arrivent à enlever la chose la plus noble d’un jeu. Son côté amusant. Quand tu étais enfant, tu rêvais sans doute de représenter ton pays et de t’amuser. Te voir jouer sous le maillot de l’Albiceleste est la plus grande fierté du monde. Joue pour t’amuser, car lorsque tu t’amuses, tu n’as aucune idée de l’ampleur du plaisir que tu nous donnes », concluait le jeune talent.

Finalement, Léo reviendra sur sa décision et attendra encore cinq ans pour enfin s’offrir la joie d’un premier trophée avec son pays natal. Enzo Fernandez, n’était pas convié à la fête, lui qui n’avait pas été repris par Lionel Scaloni à l’époque. On ignore aussi si la Pulga a lu le message de celui qui défendait encore les couleurs de River Plate voici six ans. Probablement que non. Tout comme on ne sait pas si Fernandez a évoqué un jour ses mots lorsqu’il a rencontré son idole à son premier rassemblement avec l’Argentine en novembre dernier.

Peu importe, d’une certaine manière Messi l’en a remercié en lui donnant ce ballon pour son premier but sous les couleurs albiceleste. Enzo Fernandez est ensuite resté présent dans le onze argentin tout au long du tournoi et a encore délivré une passe décisive contre la Pologne. En finale, le milieu au maillot floqué par le numéro 24 a été celui qui a le plus souvent touché le ballon (118 fois) et donné le plus de passes qui sont arrivées à bonne destination (77). Il a aussi réussi 10 tacles, soit le plus grand total à ce stade du tournoi depuis l’Italien Gennaro Gattuso, qui en avait réussi 15 lors de l’épilogue final de 2006. Cette Coupe du monde XXL au coeur du jeu lui a valu le titre de meilleur jeune au Qatar, devançant le roc croate Josko Gvardiol. Il a surtout réalisé l’essentiel en parvenant à se hisser sur le toit du monde en aidant au maximum celui qui lui procurait tant de plaisir dans sa jeunesse. Peut-être à son tour, deviendra-t-il celui qui donnera envie à des adolescents de quinze ans de prendre le clavier pour le défendre lorsqu’il connaîtra un coup de moins bien dans sa carrière.

Neymar n’aura aucun secret pour Enzo Fernandez en cas de retrouvailles entre l’Argentine et le Brésil dans cette Coupe du monde. (Photo by Antonio Borga/Eurasia Sport Images/Getty Images)

Déjà dans la short-list du Real Madrid

Car Enzo Fernandez est certainement taillé dans le moule des milieux de terrain modernes amenés à dessiner le football de demain. Complet, tant dans les courses que dans les qualités défensives, il excelle surtout grâce à la qualité de sa passe. Ce n’est pas pour rien, si le natif de San Martin est d’ailleurs la deuxième option envisagée par le Real Madrid pour renforcer son entrejeu vieillissant, si jamais il ne parvenait pas à mettre le grappin sur Jude Bellingham. Fernandez porte aujourd’hui les couleurs de Benfica, un club que la Casa Blanca considère toujours comme un fournisseur potentiel, comme en atteste le transfert passé d’Angel Di Maria.

Aux côtés d’un Julian Alvarez, qui a lui aussi traversé l’océan Atlantique cet été pour enfiler la vareuse des Skyblues comme doublure d’Erling Haaland, Enzo Fernandez montre le savoir faire de River Plate en matière de formation ces dernières années. Le grand club de Buenos Aires compte 36 titres en Primeira División, ainsi que quatre Copa Libertadores, la Ligue des Champions d’Amérique du Sud.

Un acteur clé du succès et des finances relativement prospères d’El Millonario a été sa capacité à créer et à développer des joueurs de grand talent, qui ont depuis lors rejoint de belles équipes européennes. De Javier Mascherano à Pablo Aimar en passant par Alfredo Di Stefano et Hernan Crespo, l’usine à champions a toujours tourné à plein régime, même si avant le duo Alavarez et Fernandez, les Exequiel Palacios et autre Gonzalo Montiel n’ont pas atteint les sommets de leurs prestigieux prédécesseurs. Nuancons cependant pour ce dernier qu’il restera à jamais gravé dans la mémoire collective argentine comme celui qui a permis à l’Albiceleste de broder une troisième étoile sur sa tunique.

La nouvelle fournée de talents biberonnée par les bons soins d’un Marcelo Gallardo, qui a fait ses adieux à l’Estadio Monumental Antonio Vespucio Liberti après 8 années riches en succès sur le banc, semble mieux armée pour faire son trou dans les belles écuries européennes. Avant de traverser l’océan, ils comptaient déjà un certain nombre de matches à leur actif sous le maillot blanc traversé en diagonale par une bande rouge. Alvarez avait ainsi 122 matches et 54 goals à mentionner sur son CV, alors que Fernandez en avait 50 duels ainsi que 12 buts sous les couleurs de River Plate. Il fallait cependant ajouter à ce total un détour par Defensa y Justicia (32 matches et 1 but), où sous la direction de la légende argentine Crespo, il allait prendre une part importante dans le premier sacre du club en Copa Sudamericana, l’équivalent de l’Europa League sur le continent sudaméricain.

Des jeunes aux dents longues qui ont apporté cette touche de fraîcheur, d’intensité extrême et de grande qualité qui a permis aux anciens de l’Albiceleste de briller une dernière fois sur la scène mondiale.