Décembre 2013, Leonard François est nerveux. À sa demande, des scouts de grandes marques américaines sont venus en Floride et, secrètement, il espère décrocher un contrat de sponsoring pour sa fille, âgée de 16 ans. Il sait que ce ne sera pas facile car Naomi Osaka est une nobody.
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Décembre 2013, Leonard François est nerveux. À sa demande, des scouts de grandes marques américaines sont venus en Floride et, secrètement, il espère décrocher un contrat de sponsoring pour sa fille, âgée de 16 ans. Il sait que ce ne sera pas facile car Naomi Osaka est une nobody. Elle n'est devenue professionnelle que quelques mois plus tôt, n'a jamais fait impression dans les petits tournois américains et n'occupe que la 415e place mondiale. Peu de chances, donc, que les détecteurs de talent de Nike, Yonex, Head ou Adidas fassent quelque chose pour elle. Il a loué un terrain misérable à trois quarts d'heure de route de Pembroke Pines. Tout au long de la journée, Naomi doit montrer son talent aux recruteurs qui se succèdent. L'Allemand Mats Merkel, entraîneur de tennis et consultant de l'Adidas Player Development Program, est là également. Naomi renvoie la balle de l'autre côté du filet mais Merkel n'est pas tout à fait convaincu. Il se dit juste que c'est un diamant brut et qu'il faut la tenir à l'oeil. Neuf mois plus tard, à l'automne 2014, il fait une nouvelle évaluation et elle signe un petit contrat avec la marque allemande : 87.000 euros par an. Des cacahuètes dans un milieu qui brasse des millions. En 2018, quelques mois avant sa première victoire en Grand Chelem, le rapport de forces est inversé : cette fois, c'est Adidas qui doit faire un effort pour convaincre la lauréate de l'US Open de signer un nouveau contrat de 7,4 millions d'euros par an ! Aucune tenniswoman n'a jamais reçu autant de la part d'un équipementier. Jamais les étoiles ne se sont montrées aussi favorables. Jeune et insouciante, elle a ouvert, avec son compatriote Kei Nishikori, les portes d'un nouveau marché. Depuis quelques mois, le tennis figure au programme d'écoles japonaises. Le nombre de membres de la fédération n'a jamais été aussi élevé et, dans le mois qui suit sa victoire à l'US Open, les ventes de sa raquette (Yonex) augmentent de plus de 400 %. En 2020, elle doit être la star de son pays aux Jeux Olympiques. Un peu plus de cinq ans après le fiasco de sa première démonstration sur un terrain bosselé de Floride, les sponsors font la file et son manager, Stuart Duguid (International Management Group), conclut contrat sur contrat. Sept grandes marques sont désormais ses alliées : Adidas, Yonex, Shiseido (soins de santé), Nissan (voitures), Citizen Watch, Wowow (télévision par satellite), Nissin Foods (nouilles) et - depuis peu - All Nippon Airways (compagnie aérienne). " Naomi est née au Japon et elle a grandi aux Etats-Unis. Elle symbolise les racines japonaises et l'ambition planétaire d'All Nippon Airways ", explique Yuji Hirako, président et CEO de la compagnie aérienne. En septembre, lors d'un passage par Tokyo dans le cadre d'une tournée de promotion, elle est reçue comme une star. Les paparazzi ne la lâchent pas et ce n'est qu'avec l'aide du personnel de sécurité qu'elle parvient à entrer dans les hôtels. Même Tamaki Osaka, sa maman, n'aurait jamais songé à cela. Elle a grandi à Nemuro, une ville portuaire de l'île de Hokkaido, un bastion conservateur. Elle n'a ouvert les yeux que lorsqu'elle est partie étudier à Sapporo, où elle est tombée amoureuse de Leonard François, un Haïtien noir qui étudiait à New York. Pendant des années, ils ne se sont vus qu'en secret. Jusqu'à ce que, comme le veut la tradition dans la famille, son père déclare qu'elle était bonne à marier. Conservateur, il fut alors confronté à la vérité : sa fille vivait avec un étranger. Un homme noir ! Elle faisait honte à la famille. Pourtant, ils se sont mariés et, pendant plus de dix ans, Tamaki n'a plus eu de contacts avec sa famille. Avec Leonard, elle s'est établie à Osaka, deuxième grande ville du pays. C'est là que sont nées leurs deux filles, Naomi et Mari, qui a un an et demi de plus. Grandir dans un pays uniculturel et monoracial à 98 % n'est pas facile quand on est métisse. Les deux jeunes filles se sont souvent fait traiter de hafu - bâtardes. Aujourd'hui encore, le métissage est un sujet délicat au Japon. En 2015, Ariana Miyamoto, fille d'une Japonaise et d'un père afro-américain a représenté le pays au concours de Miss Univers. Dans une interview, elle a dénoncé la discrimination dont son victimes les hafu, ce qui lui a valu une volée d'insultes. " Il est incompréhensible qu'un jury japonais l'ait choisie. Elle ressemble à une étrangère, c'est tout. " Pour Naomi Osaka, tout est différent : les Japonais l'adorent. Il faut dire qu'elle évite habilement le sujet qui fâche. Non, elle ne se sent pas plus haïtienne ou américaine que japonaise. Elle est humble et gracieuse, des caractéristiques que les commentateurs décrivent comme " typiquement japonaises ". Elle aime la cuisine de sa patrie - son plat préféré est le riz au curry avec des côtelettes de porc - et mange de la glace au thé vert devant l'oeil des caméras. Quand on lui demande si c'est un hasard qu'elle porte le même nom que la ville où elle a grandi, elle fait toujours la même blague : " Tous ceux qui naissent à Osaka s'appellent Osaka. " Mais si ses parents ont choisi de lui donner le nom de famille de sa mère, c'est avant tout pour des raisons pratiques : les hafu qui portent un nom étranger souffrent encore plus que les autres. Leonard François a lui-même joué au tennis lorsqu'il était jeune. Au printemps 1999, il avait les yeux rivés sur son poste de télévision lorsque Venus et Serena Williams, âgées respectivement de 18 et 17 ans, remportaient leur premier Grand Chelem en double à Roland Garros. Il était très surpris d'apprendre qu'elles étaient coachées par leur père. Richard Williams n'avait jamais joué au tennis mais il avait atteint son objectif : faire de ses filles des championnes. Aucune tenniswoman n'avait jamais servi aussi fort que Venus et Serena, qui explosaient leurs rivales. Leonard se disait qu'il pouvait en faire autant. Le Projet Osaka était né. " Le père Williams avait tracé la voie, il me suffisait de la suivre. " Alors que Naomi avait trois ans, la famille s'est établie à Long Island (New York), chez les parents de Leonard. Les grands-parents ne parlaient que créole, Leonard éduquait les enfants en anglais tandis que Tamaki leur parlait en japonais. Un jour, elles mangeaient du pot-au-feu avec des fèves et de la queue de boeuf, le lendemain, des boulettes de riz avec du poisson cru enrobé d'algues. Et elles jouaient au tennis. Leur père avait acheté des manuels et des DVD d'entraînement, elles tapaient des milliers de balles par jour. " Je n'aimais pas ça ", avoue Naomi dans The New York Times. "Mon seul objectif était de battre ma soeur." Mais Naomi perdait souvent 6-0. "Alors je me jurais de gagner le lendemain." Elle va devoir attendre ses douze ans et une poussée de croissance spectaculaire. Un jour qu'elle n'oubliera jamais. En février 2014, après avoir battu Samanta Stosur - victorieuse de l'US Open - à l'âge de 16 ans, elle déclare qu'il s'agit de la deuxième plus belle victoire de sa carrière. "La plus belle, c'était contre Mari." Car Mari jouait bien. Aujourd'hui, elle est retombée aux alentours de la 330e place mondiale tandis que sa soeur, qui vient de remporter un deuxième Grand Chelem (Open d'Australie) est numéro un. En 2006, la famille s'installe au sud de la Floride, l'épicentre du tennis américain et Leonard François passe à la vitesse supérieure : en journée, ses filles s'entraînent sur les courts publics de Pembroke Pines ; le soir, elles étudient à la maison. En septembre 2013, quelques mois avant son 16e anniversaire, Naomi devenait professionnelle. Par la suite, tout va aller très vite : en 2016, elle se hisse au troisième tour de trois Grands Chelems et est élue WTA Newcomer of the Year. En la voyant jouer pour la première fois à l'Open d'Australie, Serena Williams, sa grande idole (à l'école, elle l'avait choisie pour sujet d'élocution), déclare : " Elle n'a que 18 ans et elle est déjà très forte. Elle est très talentueuse et agressive sur le terrain. De plus, son service est puissant. Elle peut faire mal à tout le monde. " D'autant qu'elle mesure 1,80 m. Comme le dit le journaliste Kenshi Fukuhara (Wowow) : " Elle a le physique de Serena et la mentalité japonaise : elle est très assidue. " " Plus Naomi gagne, plus elle est déterminée ", dit sa soeur aînée. " Ça en devient ridicule. " Elle se souvient de repas de midi pendant lesquelles Naomi met plus de vingt minutes à enlever le gras de sa viande. " C'est une obsession. " C'est dans son pays qu'elle dispute sa première grande finale. En septembre 2016, au Pan Pacific Open de Tokyo, elle élimine notamment Dominika Cibulkova et Elina Svitolina avant de s'incliner face à Caroline Wozniacki. Elle est touchée par le soutien vocal du public et les nombreux drapeaux japonais dans les tribunes mais répond aux questions de ses compatriotes en anglais, comme elle le fait toujours aujourd'hui. Son site internet ainsi que ses comptes Twitter et Instagram sont bilingues. " Je fais de mon mieux pour mieux parler japonais ", dit-elle. " Je comprends tout et il m'arrive de parler avec ma famille mais je suis plus à l'aise en anglais. " Elle signe quelques exploits, comme lorsqu'elle élimine Angelique Kerber, tenante du titre, dès le premier tour de l'US Open 2017 (6-3, 6-1). Elle constate cependant qu'elle manque de détermination dans les plus petits tournois. Cela change lorsqu'elle se met à travailler avec Sascha Bajin, un Allemand d'origine serbe qui a été pendant huit ans (2008-2015) le sparring partner de Serena Williams. Une collaboration qui a rapporté 13 victoires en tournois du Grand Chelem à l'Américaine. " La différence est spectaculaire, surtout dans les déplacements sur le terrain ", dit Chris Evert sur ESPN. " En moins d'un an, Bajin a transformé une bonne joueuse en championne. " Gênée et en pleurs En 2018, elle remporte son premier grand tournoi à Indian Wells, battant Daria Kasatkina en finale. Quelques jours plus tard, au Miami Open, elle élimine Serena Williams, qui revient à la compétition après sa grossesse. C'est également contre sa grande idole qu'elle décroche sa première victoire en Grand Chelem, au terme d'une finale tumultueuse marquée par l'échange verbal entre Serena et l'arbitre Carlos Ramos. Pendant la cérémonie protocolaire, le public siffle. Osaka, pensant que c'est à elle qu'on en veut, cache ses larmes sous sa casquette et s'incline devant son idole : "Je suis désolée, Serena." Au début de cette année, à Melbourne, Osaka remporte le premier set de la finale et obtient trois balles de match dans la deuxième manche mais Petra Kvitova revient dans la partie. Avant le troisième set, la Japonaise demande une pause sanitaire et se met à pleurer mais elle se reprend pour décrocher sa deuxième victoire en Grand Chelem et se hisser à la première place mondiale. Ceux qui doutaient d'elles après son succès à l'US Open en sont pour leurs frais : elle est là pour longtemps.