Roger Federer est tellement complet qu'on ne peut rien dire de mal à son sujet. Ni sur le plan humain et encore moins sur le plan tennistique. Le seul reproche qu'on pourrait lui faire, c'est de faire croire que le tennis est un sport tellement facile que tout va de soi. Au point que quand il perd, on a l'impression qu'il a pris les choses à la légère. Si, à 36 ans, il est toujours dans le coup au plus haut niveau, c'est parce qu'il a compris comment le monde du tennis fonctionnait mais aussi parce qu'il aime profondément ce sport.
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Roger Federer est tellement complet qu'on ne peut rien dire de mal à son sujet. Ni sur le plan humain et encore moins sur le plan tennistique. Le seul reproche qu'on pourrait lui faire, c'est de faire croire que le tennis est un sport tellement facile que tout va de soi. Au point que quand il perd, on a l'impression qu'il a pris les choses à la légère. Si, à 36 ans, il est toujours dans le coup au plus haut niveau, c'est parce qu'il a compris comment le monde du tennis fonctionnait mais aussi parce qu'il aime profondément ce sport."Je sais que, sans le tennis, je ne pourrais pas mener la vie que je mène aujourd'hui", dit-il. "Il serait donc insensé de vouloir me plaindre." Un style sans pareilDepuis 1998, Federer a remporté 19 tournois du Grand Chelem. À huit reprises, il s'est imposé à Wimbledon, sur la surface la plus difficile à jouer. Mais c'est aussi sur le gazon que son jeu spectaculaire prend la plus grande dimension. Le Suisse est polyvalent, comme le prouvent ses dix titres sur surface dure (5 fois l'Open d'Australie et 5 fois l'US Open) et sa victoire à Roland-Garros. S'il n'avait pas fait partie de la même génération que Rafael Nadal, le roi de la terre battue, Federer aurait peut-être soulevé à trois ou quatre reprises la Coupe des Mousquetaires.Les 302 semaines (dont 237 consécutives) passées en tête du classement mondial et ses 92 victoires en tournoi en disent suffisamment long sur la constance dont il fait preuve. Ajoutez-y deux médailles olympiques (l'or en double en 2008 et l'argent en simple en 2012) et une victoire avec la Suisse en Coupe Davis (2014) et vous aurez compris que Federer a gagné tout ce qu'il y avait à gagner.Mais le sport, ce n'est pas que des chiffres et des statistiques, aussi pointues soient-elles. "Roger est, de loin, le meilleur joueur que j'aie affronté", disait Andre Agassi après avoir perdu la finale de l'US Open 2005 face à Federer. "Pete Sampras était terrible mais je savais ce que je devais faire pour le battre. Contre Roger, il n'y a tout simplement rien à faire. Même si on réussissait le coup parfait, on avait l'impression qu'on n'avait qu'une toute petite chance de gagner le point. Je n'ai jamais vu personne jouer comme lui."En 2003, après la demi-finale de Federer à Wimbledon, Boris Becker disait ceci : "Chaque coach de tennis devrait recevoir une compilation du match de Federer contre Andy Roddick car c'est comme ça qu'il faut jouer au tennis." Et voici ce que Federer lui-même pensait de ce match: "Je savais que, si je jouais bien, je battrais Andy." Mais ce qui est "bien" pour Federer, est tout simplement parfait pour les autres."Le jeu de Federer, c'est comme du Mozart pendant un concert de Metallica", écrit l'auteur américain David Foster Wallace pour exprimer la pureté du tennis de Federer dans un monde de cogneurs. Plus encore que ses records, c'est son style de jeu qui prouve qu'il est bien le meilleur joueur de tous les temps.Une panoplie complète"À une époque de spécialistes, soit on est fort sur terre battue, soit on est fort sur herbe, soit on est fort sur surface dure, soit on est... Roger Federer". La formule de Jimmy Connors démontre bien que même les ex-stars du tennis adorent le style flamboyant de Federer. John McEnroe a déjà décrit plusieurs fois son revers à une main comme "la plus grande merveille de notre sport" tandis qu'il y a sept ans, Pete Sampras a admis que le coup droit de Federer était "le meilleur coup de l'histoire du tennis."Ajoutez-y son slice, un service extrêmement dangereux et une solide volée, vous obtiendrez un jeu dont les autres joueurs ne peuvent que rêver. N'oubliez pas non plus un tweener de temps en temps - Novak Djokovic n'a toujours pas compris comment, en 2009, Federer s'est procuré une balle de match en faisant passer la balle entre ses jambes - et un smash en revers toujours presque parfait. Largement de quoi combler les spectateurs du monde entier !Mais le secret de la suprématie de Federer réside aussi dans son jeu de jambes. Alors qu'en juniors, il était encore assez brouillon, il se déplace aujourd'hui de façon exemplaire sur un terrain. Roger survole le court car il sait que des mains d'or ne servent à rien si les pieds ne suivent pas. "On ne l'entend même pas bouger", a dit Mark Hodgkinson lorsqu'il a étudié le jeu de Federer pour les besoins de son livre, Fedegraphica.Le mérite en revient au préparateur physique italien Pierre Paganini qui, en 2000, a commencé à s'occuper de lui et lui a soumis un plan rigoureux en cinq étapes. Conséquence ? "Même à 33 ans, il bouge mieux que de nombreux joueurs de 20 ans", disait Greg Rusedski il y a trois ans. Le Suisse ne transpire pas, il ne cherche pas son deuxième souffle après un long échange. Et si, même en fin de carrière, il réussit encore à briller, il le doit à son jeu de jambes économique et efficace - aucun autre grand joueur ne couvre aussi peu de distance que lui sur le court."J'ai pourtant le sentiment que les supporters n'ont commencé à vraiment apprécier mon jeu que lorsqu'ils m'ont vu en difficultés", dit Federer. "Comme s'ils voulaient voir que je devais aussi travailler dur pour gagner des tournois." L'histoire classique du sportif talentueux au style trop coulant.Un sportif éclectiqueFederer a pourtant un point faible. Andre Agassi ne l'a jamais trouvé mais un homme conteste depuis le début la suprématie tennistique de Federer. Pour contrer son revers à une main, Rafael Nadal a utilisé le lift, ce qui lui a valu de le battre plus souvent qu'à son tour. On ne compte plus le nombre de balles de break que l'Espagnol a sauvées en servant dans le revers du Suisse. Nadal est rapidement devenu la bête noire de Federer, qu'il a privé d'une demi-douzaine de victoires en grand chelem.L'entêtement de Federer à garder une petite raquette (il n'a compris qu'il y a trois ans qu'il devait changer) ne l'a pas aidé non plus. Depuis, il a signé un quatre sur quatre contre Nadal. C'est également dû au fait que l'Espagnol a été blessé mais on peut se demander si Federer n'aurait pas gagné plus de tournois encore s'il avait opté plus rapidement pour une plus grande raquette.Aucun Suisse n'aurait osé imaginer qu'un compatriote changerait l'histoire du tennis mais les circonstances étaient favorables. Robert et Lynette, ses parents, jouaient tous deux au tennis et le TC Old Boys, proche de la maison familiale, était un très bon club. Mais le capital le plus important de Federer était génétique. Alors que ses parents étaient relativement petits (aucun des deux ne mesurait plus de 1,70 m), il fait 1,85 m, soit la taille minimale pour un joueur de tennis de haut niveau."Roger était un enfant très actif, toujours occupé, souvent en train de faire du sport", se souvient Theresa Fischbacher, son institutrice primaire. Ce que confirme sa mère, Lynette. "Il est vrai que Roger a toujours adoré le sport." S'il ne jouait pas au basket, il faisait du badminton ou du football. "Je n'aurais pas été surpris qu'il devienne un bon joueur de football s'il s'était consacré à ce sport", dit Fischbacher. Mais il avait choisi le tennis.Lorsqu'il s'avère clairement qu'il est extrêmement talentueux, il décide, à l'âge de 14 ans, de partir à l'académie de tennis nationale d'Eclubens. Il y souffre du mal du pays et doit endurer les moqueries de ses camarades en raison de son accent germanique mais il mord sur sa chique. Pour lui, il n'est pas question de rentrer, d'autant qu'il a choisi lui-même de tout miser sur le tennis. Federer fait donc contre mauvaise fortune bon coeur. À l'âge de 16 ans, il quitte même l'école.Un caractère bien trempé"Nous étions d'accord de l'aider à réaliser son rêve mais nous ne pouvions pas nous permettre des années de sacrifice", dit Robert Federer. Ils ne vont cependant pas perdre trop d'argent car en 1998, Federer remporte à la fois le simple et le double -aux côtés d'Olivier Rochus- à Wimbledon, clôturant l'année à la première place mondiale.Seppli Kacovski, premier professeur de Federer, savait que le passage au professionnalisme ne poserait aucune difficulté à son ancien élève. "Après deux jours, j'avais compris que Roger était fait pour jouer au tennis. Il avait tout : une bonne main, une bonne analyse du jeu et, surtout, la volonté de réussir."C'est cependant un changement de mentalité qui va lancer définitivement la carrière de FedExpress. Aujourd'hui, sur le terrain, il est très cool. Mais adolescent, il avait un sacré tempérament. À l'époque, lorsqu'il estime que l'arbitre ou le juge de ligne se trompe, Federer casse ses raquettes et pète les plombs."Il était rarement fâché sur l'adversaire, souvent sur lui-même", dit Tim Struby, journaliste spécialisé en tennis. "Le score ne l'intéressait pas, les trophées encore moins. Il était obsédé par le beau tennis, il cherchait la perfection." Cette pression qu'il s'impose le fait parfois exploser de colère. Le changement se fait en deux temps. Le 14 mai 2001, Federer s'incline au premier tour du tournoi de Hambourg face à un certain Franco Squillari. Il félicite son adversaire, serre la main de l'arbitre et explose sa raquette sur la chaise d'arbitre."Ce jour-là, j'ai compris que quelque chose devait changer", se souvient Federer. "Je n'avais jamais cassé une raquette après un match, toujours pendant. C'était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Je devais me ressaisir." Il y parvient mais il faut un événement bien plus grave pour que le déclic se produise totalement. Lorsqu'il apprend la mort de Peter Carter (qui a été son coach de 10 à 14 ans et de 16 à 19 ans, ndlr) dans un accident de la circulation au Kruger National Park, le monde de Federer s'écroule. L'homme qui lui a appris les ficelles du métier avait perdu la vie dans le pays où sa mère était née. "Je n'étais jamais allé à des funérailles avant ça et j'ai été très impressionné", dit Federer. "Ce jour-là, j'ai compris qu'une défaite au tennis ne représentait pas grand-chose."Un exemple de motivationDaren Cahill, le meilleur ami de Carter, ajoute : "Je suis certain que le décès de Peter a aidé Roger à relativiser les choses. J'ose même dire qu'il est devenu plus humain, sur le terrain comme en dehors." Depuis, Federer est en effet devenu un exemple de motivation et de positivisme. "Je comprends parfaitement que la concurrence et la critique peuvent constituer des facteurs de motivation mais avec moi, ça ne marche pas comme ça", dit Federer. "Mon amour pour le tennis est tel qu'il me suffit de jouer dans les plus beaux stades et sur les meilleurs courts pour rester motivé."Tout a beau sembler facile et évident, le fait est que Federer ne cesse de penser au tennis. Il sait mieux que quiconque que celui qui veut rester au sommet doit progresser constamment. Se réinventer, même. C'est ainsi qu'il a révolutionné le sport à sa façon avec son retour en slice à la moitié du court et avec le SABR, qu'il a ajouté à son jeu en 2015. Alors que le premier coup place l'adversaire dans un no man's land et sème le doute - dois-je monter au filet dès le troisième échange ou reculer ? - le Sneak Attack By Roger constitue une bien étrange façon de mettre la pression sur le service de l'adversaire.Federer prend alors la balle terriblement tôt pour jouer une sorte de va-tout. Certains voient cela comme un manque de respect, d'autres trouvent cela génial. Le dernier mot revient au maître lui-même : "Il est vrai que Murray, Djokovic et surtout Nadal m'ont incité à continuer à progresser mais je ne les ai jamais considérés comme des concurrents. Ce sont plutôt des compagnons de route."Une route qui doit mener au plus beau tennis possible ? "Dès le début, j'ai su qu'il existait un tennis proche de la perfection et j'ai voulu le montrer le plus souvent possible dans les moments importants. Si j'ai ainsi pu contribuer à faire en sorte que le jeu soit meilleur après ma carrière qu'avant, j'aurai réussi ma mission."PAR KRISTOF VANDERHOEVEN