Huit ans que la Russie n'avait plus connu ça. Huit ans qu'au pays de Yevgeny Kafelnikov et de Marat Safin, aucun joueur ne faisait partie du Top 20 mondial, seul le vieillissant Mikhaïl Youzhny s'y incrustant brièvement en 2013.

Fin 2018, ils sont deux: Karen Khachanov (11e) et Daniil Medvedev (16e), 22 ans tous les deux, amis dans la vie et chacun vainqueur de trois tournois ATP cette saison.

Et ces deux-là ne sont pas seuls: le talentueux Andrey Rublev, 21 ans, est redescendu sous la 50e place après une saison gâchée par les blessures mais compte un titre à son palmarès, à Umag (Croatie) en 2017, et un quart de finale à l'US Open.

Au bilan comptable, seuls les Etats-Unis comptent plus de joueurs de moins de 23 ans parmi les cent meilleurs mondiaux mais la Russie est l'unique pays à en placer deux dans le Top 20.

"En toute logique, cette génération est capable de surpasser les résultats de Kafelnikov ou de Safin", a assuré au quotidien Kommersant le président de la Fédération russe de tennis, Chamil Tarpichtchev.

- "Le ciel est la limite" -

Pour le "Monsieur Tennis" du pays, également capitaine de l'équipe de Coupe Davis depuis 1997, le plus en avance du trio est Karen Khachanov. "Aujourd'hui, c'est un joueur de tennis bien formé à pratiquement tous les égards", souligne-t-il.

Après avoir débuté l'année aux alentours de la 50e place mondiale, le joueur d'origine arménienne a été la révélation de la seconde partie de saison jusqu'à son point d'orgue, un titre au Masters 1000 de Paris devant le numéro un mondial, Novak Djokovic.

"En janvier, je me disais que si je me trouvais près du Top 20 en novembre, ça serait pas mal. Mais comme on dit, le ciel est la limite", souriait-il après sa victoire à Paris dans une interview au magazine russe Ogoniok.

Ce gros serveur, grand (1,98 m) et costaud, ne cesse d'être comparé à Marat Safin, son idole d'enfance.

Et sa notoriété dépasse le cadre du tennis. Sa victoire à domicile à Moscou en octobre ajoutée à son flegme, son sourire et une "gueule" qui provoque des comparaisons avec l'acteur australien Liam Hemsworth --ce qui l'agace-- ont valu à Khachanov de devenir la coqueluche des médias russes.

- Moyens dérisoires -

Avec son physique dégingandé et ses coups de génie --mais aussi sa surprenante capacité à sortir totalement de ses matchs--, Daniil Medvedev est l'autre chef de file de la nouvelle génération russe. S'il n'a pas signé de grand coup d'éclat, le natif de Moscou a remporté trois titres en 2018, dont un ATP 500 à Tokyo début octobre.

"Il n'est pas encore formé, à la fois physiquement et psychologiquement (...) Mais même maintenant, il est dans les 20 premiers mondiaux. On peut seulement supposer de sa force quand il aura fini sa formation", sourit Chamil Tarpichtchev.

Paradoxalement, le succès du tennis russes doit pourtant très peu... à la Russie. Alors que le tennis reste un des sports les plus populaires du pays depuis la chute de l'URSS, les moyens de la Fédération sont dérisoires et la nouvelle génération a dû, comme les précédentes, s'exiler pour progresser.

Soutenu par un oncle millionnaire à ses débuts, Karen Khachanov est parti dès ses 15 ans en Croatie.

Quant à Daniil Medvedev, il a fallu que sa famille fasse des concessions financières et qu'il s'exile dans le sud de la France à Antibes, sous les ordres de l'ex-professionnel Jean-René Lisnard, pour voir ses résultats décoller.

La situation est identique chez les femmes: la nouvelle numéro un russe Daria Kasatkina, 21 ans et 10e mondiale, a dû quitter sa ville natale de Togliatti à 15 ans pour rejoindre une académie slovaque.

Tout cela au grand désarroi de Chamil Tarpichtchev, qui ne cesse de réclamer des moyens supplémentaires. "Nous n'avons toujours pas notre centre national de tennis", regrette-t-il. Et les succès de Khachanov ou de Medvedev "n'annulent pas ces problèmes".