Une rencontre avec Justine Henin, c'est un peu comme une madeleine de Proust. Une plongée dans le passé, un coucou aux plus belles années du sport belge. Écouter la championne aux 41 titres en simple, sept titres de Grand Chelem dont quatre Roland Garros, un titre olympique, deux Masters et une Fed Cup s'exprimer, c'est autre chose. Ça ressemble un peu plus à une séance chez le psy avec une ancienne maniaque du contrôle.
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Une rencontre avec Justine Henin, c'est un peu comme une madeleine de Proust. Une plongée dans le passé, un coucou aux plus belles années du sport belge. Écouter la championne aux 41 titres en simple, sept titres de Grand Chelem dont quatre Roland Garros, un titre olympique, deux Masters et une Fed Cup s'exprimer, c'est autre chose. Ça ressemble un peu plus à une séance chez le psy avec une ancienne maniaque du contrôle. Une obsédée du " rien lâcher " qui, huit ans après sa deuxième retraite, aurait décidé d'abandonner pour de bon l'idée de vouloir tout maîtriser pour profiter de sa deuxième vie. À bientôt 37 ans, la championne des courts est devenue une femme d'affaires épanouie et une consultante télé appréciée. Bien éloignée de la communicante parfois glaciale de sa première vie. Interview avec une repentie. Justine, il y a 11 ans presque jour pour jour, ici même à Limelette, au Club Justine Henin, vous preniez tout le monde de court en annonçant vouloir mettre un terme à votre carrière. Vous êtes alors n°1 mondiale, vous avez 25 ans et nous sommes à 10 jours de Roland Garros. Qu'est-ce qui se passe réellement dans votre tête à ce moment-là ? JUSTINE HENIN : J'avais toujours rêvé de faire une longue carrière et pourtant, ce jour-là, j'étais super heureuse de ma décision. Avec le recul, probablement qu'elle a été prise de manière un peu brutale ou rapide, mais j'étais dans un tel état de fatigue, à l'époque, qu'elle m'apparaissait essentielle. Je me dis qu'aujourd'hui, on parlerait peut-être de burn-out... ( Elle réfléchit longuement). Il y avait en tout cas un épuisement mental. La vérité, c'est que j'avais surtout l'impression que ma carrière était tellement prenante que je passais à côté de certaines choses sur le plan personnel, familial surtout. J'avais besoin de souffler et de vivre. J'avais envie d'aller skier avec mes amis, de boire un verre de vin autour d'un barbecue, choses que je n'avais jamais faites. Dans les faits, je me suis vite rendu compte que ce n'était pas si facile de tout arrêter du jour au lendemain. J'étais incapable de me poser 3 minutes, j'avais tout le temps ce besoin de bouger. En même temps, ça faisait 10 ans que je prenais l'avion toutes les semaines... Forcément, le choc a été important. C'est pour ça que je suis revenue sur le circuit. Avant, finalement, que mon corps ne rende les armes pour moi. À seulement 29 ans, comment fait-on pour avoir une vie normale quand on a connu une carrière exceptionnelle ? HENIN : Beaucoup de gens disent que j'ai changé. Je crois que je me suis surtout adaptée. J'ai arrêté ma carrière sur une blessure au coude, à un âge où mes amis débutaient dans le monde du travail. Le décalage était énorme. J'avais du temps libre quand eux n'en avaient plus. Je crois que ça m'a pris deux ans pour faire le switch dans ma tête. J'ai pourtant très vite basculé dans une vie personnelle épanouissante en rencontrant Benoît, le père de mes enfants. Puis, très vite, il y a eu le départ de Carlos ( Rodriguez, ndlr) pour reprendre notre académie en Chine et moi, je me suis dédiée à 100% à l'académie de Limelette. Mais malgré ça, j'ai mis du temps à accepter que mon corps m'ait dit stop. 8 ans plus tard, je n'ai que 37 ans, mais j'ai l'impression d'avoir déjà eu une très longue vie. Ça m'est arrivé de tomber sur des gamins de 10 ans qui regardaient mes trophées exposés dans l'entrée en demandant à leurs parents : " Elle vit encore Justine ? " Je suis entrée dans une autre sphère, mais je n'ai pas de nostalgie par rapport au temps écoulé. À ce que je représentais, à ce que je ne représente plus. Je m'y suis fait. On vous sentirait presque apaisée. Désireuse de prendre du plaisir, de ne plus souffrir aussi. C'est le cas ? HENIN : Ce qui est vrai, c'est que je n'ai plus du tout envie de me faire mal. À l'époque, mon plaisir c'était de repousser mes limites sur le plan physique. Ça m'a plu, mais c'est derrière moi. Je crois que j'ai dû taper la balle dix fois cette année. Même quand je vais courir et que je commence à être un peu dans le rouge, je m'arrête. J'ai souffert toute ma vie et j'ai aimé ça, mais aujourd'hui, cela ne m'intéresse plus. Je fais du yoga, par contre, ça me détend. Je suis à un point où je me dis qu'on vit dans une société si stressante, tellement connectée, que les temps consacrés au bien-être doivent aller crescendo. L'apologie de la souffrance, c'est l'hiver 2002 lorsque vous rejoignez la Floride et Pat Etcheberry pour un stage qui vous transformera physiquement. C'est là que se situe le vrai tournant de votre carrière ? HENIN : Oui, clairement, puisque les années qui ont suivi ont été les meilleures. J'ai beau avoir toujours eu un encadrement exceptionnel tout au long de mon parcours, il y avait quand même toujours ce discours qui disait " la petite Justine, elle ne va pas y arriver. Ce n'est pas possible, elle est trop menue, trop fragile mentalement, trop anxieuse, trop ceci, trop cela. " Les gens voyaient mon talent, mais il y avait toujours un " oui, mais ". Le premier à avoir cru en moi, c'est Carlos à 14 ans. Lui pensait que je pouvais gagner Roland et devenir n°1. À partir de là, on a toujours cherché à prendre des décisions pour me faire progresser. L'une d'elles a été d'aller voir Pat pour combler mes lacunes physiques. J'avais 20 ans, je tournais déjà autour du top 10 mondial à l'époque, mais on sentait qu'il me manquait encore un truc. On a pris l'initiative de partir en Floride pour avoir son avis. Il a assisté à un de nos entraînements et son jugement a été clair : " Tu as le tennis d'une n°1, mais le physique d'une 70e mondiale ". Ça a été un électro-choc. À partir de là, j'ai décidé d'entreprendre certains sacrifices. Inconsciemment, je savais aussi que c'était un choix sans retour et que je finirais par payer ces efforts. Et de fait, j'ai été sur un fil toute ma carrière dans la gestion de mon corps. Mais ça m'a permis de réaliser mes rêves. Quelques semaines plus tard, vous gagnez votre premier Roland Garros après une demi-finale épique contre Serena Williams. On a dit que ce jour-là, vous étiez un peu comme entrée dans le salon des gens. Vous êtes devenue " Juju ". Celle qu'on n'appelle même plus par son prénom, mais par son surnom... HENIN : Je ne me rendais pas compte de tout ça. Aujourd'hui, ça m'émeut beaucoup quand on me raconte ces anecdotes. Les étudiants en blocus, les nuits blanches devant la télé, tout ça pour me voir jouer, je trouve ça merveilleux. Merveilleux de se dire qu'on a amené de l'émotion dans la vie des gens. Mais le contact avec les gens était difficile, non ? HENIN : Oui. J'étais incapable de partager ce que je ressentais. J'adorais jouer devant du monde, sentir cette ferveur, mais j'avais créé une carapace. On m'appelait " Madame 300% " parce que je ne sortais jamais de ma bulle. J'étais là pour gagner, pas pour nouer des amitiés. Je n'ai pas envie de mettre le mot machine là-dessus, mais c'est un peu ce que j'étais devenue. En dehors des courts, c'était pareil, mais je n'étais pas la seule. Je ne sais pas comment ça se passe aujourd'hui, mais à mes débuts, je peux vous dire qu'une Graff, une Sanchez ou une Seles n'allaient pas manger au restaurant ensemble. J'étais pareille, j'avais besoin de me couper de tout pour y arriver. Même hors saison, je n'arrivais pas à profiter d'un moment entre copains. Parce que le lendemain, je savais qu'il y avait entraînement. Vous n'avez jamais regretté de renvoyer cette image de championne glaciale. Celle qui s'exprimait en parlant d'elle à la troisième personne, par exemple... HENIN : C'est la première fois qu'on me fait la remarque... Je parlais réellement de moi à la troisième personne ? Je n'ai jamais vraiment réalisé, mais c'est vrai que cela devait paraître prétentieux. Ça devait être une manière de garder une distance, de me protéger de mes sentiments et du monde extérieur. Rien n'était calculé en tout cas. Je n'ai jamais travaillé avec des communicants, il y a donc eu des erreurs, c'est inévitable. Et elles partaient le plus souvent d'un gros manque de confiance en moi. Vous avez souffert dans ce domaine-là de la comparaison avec Kim ? On l'a souvent présentée comme la gentille Flamande quand vous étiez caricaturée dans le rôle de la méchante Rochefortoise animée de cette haine de l'échec. HENIN : Oui, j'en ai souffert. Une certaine presse se plaisait à accentuer ce côté-là. Mais dans les faits, nous étions, c'est vrai, très différentes. En termes d'ambitions aussi. Kim a toujours voulu toucher le plus haut niveau, mais il y a eu des moments où je pense que j'en avais encore plus envie qu'elle. J'ai des souvenirs extraordinaires avec Kim. Je l'ai rencontrée pour la première fois à l'âge de 8 ans, à Ostende. Ensuite, on a fait des tournois internationaux chez les jeunes et en équipe ensemble, ce sont des moments gravés à jamais. Mais c'est clair qu'en matière de personnalité, il n'y avait pas plus opposées. Kim est extravertie, elle discute avec tout le monde, moi j'étais repliée sur moi-même. Je pense que pour Kim, le fait d'être bien avec tout le monde était important dans son équilibre de femme. Moi, je n'avais pas besoin de ça. Je ne pensais qu'au tennis. Vous n'avez jamais jalousé cet équilibre ? HENIN : Jalouser, je ne sais pas, mais c'est clair qu'elle m'a toujours donné la sensation d'être, à l'époque, quelqu'un de beaucoup plus équilibré que moi. Mais j'aurais été incapable de vivre les choses autrement. Pourtant, c'était perturbant qu'elle vive tout ce qu'on a traversé beaucoup mieux que moi. Même si je reste persuadée qu'on a eu une chance incroyable de vivre ça en même temps. Je suis d'ailleurs certaine que je n'aurais jamais été une aussi bonne joueuse si Kim n'avait pas été là. Je pense qu'on est toutes les deux d'accord là-dessus. Kim vous a aidé à devenir une meilleure personne aussi ? HENIN : Nos entourages respectifs ont sans doute fait naître une rivalité supplémentaire qui n'était pas nécessaire, mais entre nous, il n'y a jamais eu le moindre problème. Je me souviens, par exemple, qu'elle avait tout de suite su trouver les mots, à même le filet, pour me féliciter après ma victoire contre elle en finale de Roland en 2003. À sa place, j'en aurais été incapable. Pourtant, j'ai toujours eu cette envie de partager des choses avec les gens. Je suis une passionnée de relations humaines, de psychologie notamment, mais il y a une part de moi qui était comme absente pendant ma carrière. Mais je vous rassure, après sa troisième finale perdue contre moi à Melbourne, ça ne lui faisait pas plaisir non plus. On était toutes les deux là pour la compétition. Deux ans avant cette finale à Roland en 2003, vous perdez la première demi-finale 100% belge, déjà à Roland. Dans la foulée, Kim perd au bout d'un match épique contre Capriati. Vous auriez mal vécu qu'elle gagne cette année-là ? HENIN : ( Elle réfléchit longuement). Oui, sans doute. Il faut être honnête. J'ai peu de souvenirs, mais une part de moi devait espérer qu'elle ne gagne pas. Si Kim avait gagné cette année-là, ça aurait sans doute laissé des traces. C'est dur à assumer, mais ça m'aurait fait quelque chose. J'avais perdu la demi-finale après avoir mené largement. D'un coup, elle devenait la première Belge à jouer une finale de Grand Chelem. Contre Capriati ! Sur le Central de Roland Garros ! Quand on est une compétitrice, ce sont des moments très durs. Heureusement, il y a eu des déclics. Début 2003, en revenant de ce fameux stage en Floride, je perds un xième match ( le 7e en 9 confrontations à l'époque sur le circuit WTA, ndlr) contre Kim à Anvers. Là, j'ai eu une discussion très dure avec Carlos. Je voulais savoir pourquoi je n'étais jamais capable de faire la différence dans les grands moments. Je n'avais plus envie de me prendre des claques devant mon public. Je me suis rebellée et cette discussion m'a libéré d'un poids. J'ai beaucoup plus travaillé par visualisation positive par la suite. Imaginer les choses bien faites, les attaques qui rentrent, ça a été mon outil principal. Il y a eu le déclic physique avec Pat et le déclic mental avec Carlos. Les deux en quelques semaines. Le regret qu'on peut avoir en tant que spectateur et qui vous habite sans doute en tant que joueuse, c'est de ne jamais ou presque vous avoir vu toutes les deux au sommet en même temps sur un même match l'une contre l'autre. L'enjeu était trop grand ? HENIN : Au top, dans un vrai grand moment, en Grand Chelem, ce n'est jamais arrivé. On n'a jamais pu amener un de nos matchs dans une autre dimension comme j'en ai connu contre Sharapova, Capriati ou Venus. Mais on a quand même un match référence à Brisbane en 2010 après mon retour sur le circuit pour ma première finale. Et je suis contente qu'on l'ait vécu, même si je l'ai perdu 7-6 au troisième après avoir eu une balle de match, parce que ça me manquait. Je suis sortie du terrain, j'ai enlevé mes baskets et j'avais les pieds en feu. Ça a été très rare après des matches perdus, mais avec Carlos, il n'y avait rien à dire. Pas de regret parce qu'il y avait ce sentiment d'avoir tout donné. En cela, Kim était une des joueuses les plus difficiles que j'ai affrontées. Quand elle était dedans, elle était capable de vous emmener dans une cadence qui était impossible à suivre. Le tennis, les médias, l'argent, la concurrence belgo-belge avec Kim, qu'est-ce qui vous a le plus usé ? HENIN : Je n'ai jamais eu honte d'avoir gagné de l'argent, donc je ne dirais pas ça. J'aurais pu en gagner beaucoup plus en acceptant des exhibitions à gauche à droite toutes les semaines et j'en ai perdu aussi pas mal à cause d'erreurs de parcours, mais je garde cette fierté de m'être construite seule ou presque. Je reste consciente d'être une privilégiée, d'avoir pu faire du tennis, d'avoir grandi dans une famille relativement normale avec des parents qui gagnaient bien leur vie. Les médias, oui, ça a été difficile, mais ça faisait partie du jeu. On ne peut pas toujours prendre que ce qui nous arrange. Il y a eu des injustices, j'ai fait des erreurs, mais j'ai vécu avec ça. Le plus usant en fait, c'était l'enchaînement, la pression, les attentes, mon exigence. Mais j'ai aimé ça. J'ai terriblement aimé ça. J'ai même des souvenirs incroyables de tournois de seconde zone sans chauffeur pour nous attendre à la sortie des courts. C'est dans ces moments-là que je me suis construite. Est-ce qu'il y a des échecs qui, 8 ans après votre deuxième retraite, restent encore traumatisants ? On pense à ce goût d'inachevé avec Wimbledon où vous avez perdu deux finales... HENIN : J'ai plusieurs fois eu tout en main pour le gagner. En 2006 contre Mauresmo, en 2007 contre Bartoli, en 2010 contre Kim où je me blesse. Peut-être, qui sait, un traumatisme de cette finale en 2001 contre Venus ? Comme quoi la confiance est indispensable. Et je n'ai jamais vraiment senti au fond de moi que j'allais gagner Wimbledon. Je ne l'ai jamais visualisé. Tous les autres oui, mais pas là. Parce que je n'ai jamais cru que j'étais la meilleure sur gazon. Et moi, il me fallait cette certitude pour gagner. Avec le recul, je me dis que c'est bien comme ça. J'ai presque tout gagné dans ma carrière. On peut évidemment toujours faire plus, gagner plus de Grand Chelems, rester plus longtemps n°1, mais dans cette quête d'aller de l'avant par rapport à ce perfectionnisme poussé à l'extrême, je me dis que ça m'a même peut-être fait du bien qu'il y ait cette imperfection-là. Comme si le fait d'avoir quelque chose de pas tout à fait accompli dans mon histoire personnelle relevait du positif.