Nous sommes dans le jardin de Tom Saintfiet. A l'intérieur, sa femme travaille et sa gamine joue. Comme elle va bientôt entrer à l'école, il est revenu s'établir à Mol, après de nombreux détours. L'épouse de Tom est d'origine zimbabwéenne. Ils se sont rencontrés en Namibie, où elle travaillait comme journaliste sportive. Il explique comment ils sont tombés amoureux. Pourtant, sa spécialité n'était pas le football. Plutôt le rugby et le cricket. Ils partagent cependant le goût du voyage. Étant la fille d'un couple de diplomates, elle est habituée à déménager sans cesse. Elle a notamment habité au Kenya et à New York.
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Nous sommes dans le jardin de Tom Saintfiet. A l'intérieur, sa femme travaille et sa gamine joue. Comme elle va bientôt entrer à l'école, il est revenu s'établir à Mol, après de nombreux détours. L'épouse de Tom est d'origine zimbabwéenne. Ils se sont rencontrés en Namibie, où elle travaillait comme journaliste sportive. Il explique comment ils sont tombés amoureux. Pourtant, sa spécialité n'était pas le football. Plutôt le rugby et le cricket. Ils partagent cependant le goût du voyage. Étant la fille d'un couple de diplomates, elle est habituée à déménager sans cesse. Elle a notamment habité au Kenya et à New York. Saintfiet a la bougeotte, lui aussi. Il a travaillé un peu partout. Beaucoup en Afrique, mais aussi en Amérique Centrale et en Asie, rêvant de qualifier un pays pour la Coupe du Monde. Un rêve qu'il n'a pas encore abandonné. Peut-être le réalisera-t-il avec la Gambie, un minuscule pays qu'il a qualifié pour la Coupe d'Afrique des Nations. Certains entraîneurs débutent au plus bas échelon. C'est le cas de Saintfiet, qui joue avec les jeunes de Lommel. Quand il comprend qu'il n'atteindra jamais les sommets comme joueur, il se met en tête d'y parvenir comme coach. Il commence sa carrière en troisième provinciale. Il essaye de se faire engager à un niveau supérieur, mais en Belgique, personne ne semble intéressé par un entraîneur de 25 ans sans aucune référence. Entre-temps, il obtient son diplôme, effectue du scouting pour Malines et entraîne les jeunes de Dessel. Ensuite, direction les Pays-Bas. Il trouve du boulot à Telstar, puis devient directeur technique du FC Emmen. Il y poursuit également sa formation. Retour en Gambie. "Une destination de premier choix en Afrique. La Gambie n'est pas destinée aux aventuriers, comme le Kenya, la Namibie, l'Afrique du Sud ou le Botswana. C'est plutôt une destination pour les amateurs de farniente, avec de belles plages de sable blanc. Avec les palmiers, on pourrait se croire dans les Caraïbes. En janvier 2019, j'y ai aperçu Louis van Gaal et son épouse. On y trouve de nombreux restaurants belges. On avait un appartement sur la plage, avec une piscine qui avait vue sur la mer. Le paradis. Mais notre fille devait entrer à l'école." Comment a-t-il atterri en Gambie? C'est toute une histoire. En 2017, Saintfiet est en quête de stabilité, après avoir beaucoup voyagé et honoré des contrats de courte durée. Le problème du football africain, c'est que certains pays veulent de grands noms. Sven-Goran Eriksson, Lars Lagerbäck, Henri Michel, autrefois. Des entraîneurs qui, souvent, ne s'intéressent pas à la culture, mais perçoivent des salaires faramineux, sans aucune garantie de résultats. "Mais c'est ainsi partout, certains atteignent les sommets, d'autres doivent patienter longtemps avant de recevoir une chance. Je ne me suis pas enrichi grâce au football. J'ai surtout recherché le défi sportif." L'inconvénient lorsqu'on débute à un bas niveau et que l'on n'accorde pas trop d'importance à l'argent, c'est que parfois, on n'a pas le choix et on est obligé d'accepter le boulot qui vient, pour subvenir aux besoins de sa famille. Saintfliet a souvent signé des contrats de courte durée: trois mois au Bangladesh, trois mois au Malawi, cinq mois en Éthiopie. Avec, pour chaque contrat, une histoire différente et des obstacles à surmonter. Ce qui lui vaudra, plus tard, une biographie en cinq parties où il explique tout. À Trinité-et-Tobago, par exemple, il démissionne après 35 jours. "Je m'étais dit que c'était une belle destination, un pays qui a déjà connu la Coupe du Monde, qui est situé dans les Caraïbes, qui jouit d'une certaine réputation. Mais en matière d'organisation, c'était nul. J'ai dû jouer des matches de qualifications en janvier, en dehors des dates prévues par la FIFA. Je suis arrivé le 10 décembre. J'ai convoqué Khaleem Hyland, Sheldon Bateau et d'autres encore, mais ils n'ont pas pu venir et le championnat national n'a pas pu être interrompu non plus. Aucun des professionnels actifs en Europe et aux États-Unis n'a pu se déplacer, et les six joueurs évoluant dans le meilleur club du pays n'étaient pas disponibles non plus. Je pouvais uniquement sélectionner des joueurs appartenant au club du président de la Fédération, et quelques autres. Nous avons été battus par Haïti et le Surinam, et tout le monde s'est demandé: Mais enfin, Tom, comment est-ce possible? La raison est simple: je ne disposais pas de la meilleure équipe nationale de Trinité-et-Tobago, ni même de la deuxième. De la troisième, peut-être. J'ai préféré démissionner." C'est alors qu'il reçoit une proposition de Malte. "C'était parfait: une petite île européenne, calme et avec un président qui affirmait: Nous ne sommes pas obligés de gagner, je te demande simplement d'un peu changer le football." Il se met donc au travail avec passion, jusqu'à ce que tout le projet s'arrête subitement. Quelqu'un signale en effet à la Fédération maltaise que Saintfiet aurait présenté ses services au Cameroun. Saintfiet n'est au courant de rien, mais le mal est fait: le matin, il est convoqué chez le président. Ce dernier lui donne quelques heures pour prouver que cette histoire est fausse. Saintfiet est désemparé: "Comment peut-on prouver cela?" Trois heures plus tard, il est démis de ses fonctions. Il est directement contacté par la Gambie. Son rêve depuis longtemps. Il avait déjà posé sa candidature, sans que celle-ci ne soit jamais retenue. En 2010, il tombe encore davantage amoureux de la Gambie, alors coachée par Paul Put. "Il y régnait une ambiance fantastique. En quittant le pays, j'en était sûr: j'y reviendrais un jour pour y travailler." Il sera nommé sélectionneur... via une connaissance Facebook. "J'ai directement annoncé que je voulais qualifier le pays pour la Coupe d'Afrique des Nations. On m'a regardé avec des grands yeux." Il débute contre l'Algérie de Riyad Mahrez, Yacine Brahimi, Sofiane Feghouli. Son épouse et sa fille émettent le désir de vouloir assister au match, et on leur conseille d'arriver deux heures avant le coup d'envoi, sinon elles ne pourront plus entrer. Ce ne sont pas des paroles en l'air: la foule continue à affluer. Derrière le but, des supporters doivent être réanimés, des gens sautent des tribunes sur le terrain, s'empilent sur les poteaux d'éclairage, sur le toit, sur le marquoir. Le stade, d'une capacité de 25.000 spectateurs, en accueille... 45.000. L'Algérie refuse dans un premier temps de jouer, mais le match delegate l'affirme: "Si nous annulons le match, il y aura des morts." Le coup d'envoi est retardé d'une heure et demie, afin que l'armée puisse remettre de l'ordre. Après un partage au Togo, des centaines de personnes attendent le retour de l'équipe. C'est la folie! Mais l'ambiance change complètement quelques jours plus tard, lorsque le Togo se déplace en Gambie et s'impose 0-1. "Nous ne pouvions pas quitter le terrain. On nous jetait des pierres, des bouteilles... La police a dû nous protéger avec des boucliers. L'équipe n'avait plus gagné le moindre match depuis cinq ans, et voilà qu'après deux partages et une défaite par le plus petit écart contre un pays classé cinquante places plus haut au ranking FIFA..." Après cela, la première victoire depuis longtemps arrive enfin, contre le Bénin, et la Gambie obtient un beau partage en Algérie. Mais pas la qualification, loupée d'un cheveu. Mais Saintfliet le sent bien et prolonge son contrat de deux ans. Il commence à façonner l'équipe. Dans les matches amicaux, la possession est pour l'adversaire, les buts et la victoire pour lui. "Contre le Maroc, nous avons eu 19% de possession. Contre l'Algérie, 21%. C'était parfait. Je suis un entraîneur qui veut gagner. Je préfère être hué pendant nonante minutes et faire la fête pendant des semaines que l'inverse." Saintfiet change aussi l'organisation. "Si on veut motiver des joueurs qui évoluent dans de bonnes équipes européennes, il faut veiller à ce qu'ils trouvent une bonne organisation en dehors du terrain lorsqu'ils rentrent au pays. J'ai un bon assistant, originaire d'Afrique du Sud, et je travaille aussi avec deux bons physiothérapeutes belges. Nous séjournons désormais dans des hôtels de luxe. Jadis, c'étaient les adversaires qui logeaient là. Aujourd'hui c'est nous, à deux kilomètres du stade." Il profite aussi de chaque occasion pour recenser tous les talents. Selon lui, il en existe de trois sortes. Il y a d'abord ceux qui ont été visionnés en Gambie et qui sont partis en Europe, souvent très jeunes. L'Atalanta et le Chievo Vérone en ont recruté cinq il y a quelques années. À côté de cela, il y a les Gambiens qui sont nés en Europe, parfois issus de mariages mixtes. Saintfliet a découvert des footballeurs gambiens en Norvège, en Suède, en Suisse, en France et en Espagne. Ce sont souvent des garçons qui ont la double nationalité. Une troisième catégorie est celle de réfugiés. Des gens qui ont débarqué en Italie après avoir traversé la Méditerranée sur une embarcation de fortune. La Gambie a terminé à la première place d'un groupe pourtant très relevé, qui comprenait le Gabon, le Congo et l'Angola. "Pendant les qualifications, j'ai souvent fait appel à des joueurs italiens, comme Omar Colley, car la discipline tactique est très importante à mes yeux. Si chacun n'en fait qu'à sa tête, nous n'avons aucune chance." Le football devient de plus en plus une affaire d'État. Les médias encensent leurs joueurs préférés, remettent en cause la sélection. Au Gabon, le président téléphone alors qu'ils sont déjà dans le vestiaire, deux heures avant le match. Lors du dernier match à domicile, contre l'Angola, la pression est énorme. "Un sélectionneur n'a aucune influence sur l'habileté technique et la puissance physique. En revanche, il peut influencer la tactique et le mental. Il peut aussi constituer un groupe bien équilibré, où chacun se bat l'un pour l'autre. On doit pouvoir compter sur des gens sérieux, mais aussi sur l'un ou l'autre garçon capable de mettre l'ambiance, même s'ils ne sont pas les meilleurs footballeurs. C'est la raison pour laquelle un sélectionneur ne convoque pas toujours les 24 ou 25 meilleurs joueurs du pays. Il faut tenir compte du temps de préparation, du caractère de tout un chacun, de la discipline. De nombreux entraîneurs commettent l'erreur d'exiger à l'étranger ce à quoi ils sont habitués dans leur propre pays: des terrains qui ressemblent à des billards, par exemple. La Gambie est un pays musulman, et le vendredi, les musulmans se rendent à la mosquée. Si vous sentez que c'est important pour eux, vous devez les autoriser à s'y rendre, même si cela perturbe votre programme. Il n'y a pas que la science, il y a aussi la raison. Alors que la qualification était acquise, nous devions encore disputer un dernier match au Congo. J'ai dit à mes garçons: Les gars, je ne veux plus vous voir jusqu'au moment de l'embarquement à l'aéroport. Respectez les gestes barrières liés au coronavirus, mais amusez-vous." Le tirage au sort pour la phase finale au Cameroun aura lieu le 25 juin. Le tournoi débutera en janvier 2022. Saintfiet a l'intention de découvrir où se situent les limites de son équipe. "Ma plus grande crainte, c'est que nous ne respections plus la ligne de conduite. Nous avons atteint cet objectif en jouant d'une certaine manière et nous devons nous y tenir. Si nous nous croyons subitement trop beaux, et que nous faisons fi de la discipline tactique, cela peut rapidement déraper. Nous n'avons pas une vedette capable de faire la différence toute seule." Et après? Saintfiet, qui vient de prolonger jusqu'en 2026: "L'objectif ultime, c'est la Coupe du monde. Un jour, j'aimerais y participer comme sélectionneur."