Janvier 2021. Hernán Losada (38 ans) confirme qu'il devient l'entraîneur principal de D.C. United, en Major League Soccer (MLS). Il abandonne ainsi le Beerschot au beau milieu de la saison, après l'avoir entraîné moins d'un an. Apparemment, le camp Losada a hâté son départ en envoyant son CV à Washington. Losada, lui, n'a jamais rien laissé au hasard. Il a toujours anticipé et calculé comment faire avancer sa carrière. C'est le fruit de son éducation.
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Janvier 2021. Hernán Losada (38 ans) confirme qu'il devient l'entraîneur principal de D.C. United, en Major League Soccer (MLS). Il abandonne ainsi le Beerschot au beau milieu de la saison, après l'avoir entraîné moins d'un an. Apparemment, le camp Losada a hâté son départ en envoyant son CV à Washington. Losada, lui, n'a jamais rien laissé au hasard. Il a toujours anticipé et calculé comment faire avancer sa carrière. C'est le fruit de son éducation. Enfant, Losada ne s'ennuyait pas une seconde: tennis, taekwondo, orgue, piano, football. Son tempérament est conforme au mantra de son éducation: "Va jouer dehors" ou "Va dehors et instruis-toi." Il n'est pas encore question d'une carrière footballistique quand ses parents envoient leur fils aîné suivre des cours privés d'anglais. On ne sait jamais, estime son père, Adolfo. L'économie argentine n'est pas la meilleure garantie d'avenir. Sa femme et lui en sont conscients. Et la base sommaire d'anglais acquise en humanités à Buenos Aires ne mène pas à grand-chose. À seize ans, Losada est affilié à un des grands clubs de la capitale argentine: Independiente. Pendant ce temps, Adolfo est plongé dans son arbre généalogique. Presque tous les Argentins ont des ancêtres espagnols ou italiens. Si son fils veut se produire en Europe, un passeport européen lui sera très utile. Adolfo découvre que son grand-père était originaire de Gênes, ce qui permet à Hernán de demander un passeport italien. Adolfo réalise une compilation des meilleures actions de son fils et envoie le DVD un peu partout. Durant l'été 2006, Jean Fraiponts et Jos Verhaegen atterrissent à Buenos Aires. Ils sont alors respectivement scout et propriétaire du Germinal Beerschot. S'ils sont en Argentine, c'est pour Víctor Figueroa et Gustavo Colman, qui se produisent pour le CA Chacarita Juniors. Le manager de Losada attire toutefois Fraiponts et Verhaegen à Independiente. Losada, qui a alors 23 ans, y est sur une voie de garage. Mais il se rétablit d'une blessure et ne peut donc pas montrer immédiatement aux Belges ce qu'il vaut au poste de médian créatif. Heureusement, son père a le DVD. Les images convainquent Fraiponts et Verhaegen. Le DVD du père Losada offre alors un tout autre avenir à Hernán. En flânant le long de l'Escaut, Losada réalise qu'une chance unique s'offre à lui et il décide de tout mettre en oeuvre pour la saisir. Il espère que la Belgique sera un tremplin vers une grande carrière européenne. Verhaegen a également embauché Daniel Quinteros et Patricio González, en plus des trois joueurs déjà cités. Marc Brys, l'entraîneur du Beerschot, dispose donc d'une armada argentine. Losada n'est pas forcément le meilleur des cinq, mais il est le plus déterminé à réussir en Europe. Le jeune Argentin est donc cruellement déçu de faire banquette lors des sept premiers matches. Il est décidé à exploser dès qu'il recevra sa chance. Il y parvient: en septembre 2006, quand il est enfin titularisé, il inscrit trois buts face à Mouscron. Toutefois, Brys ne chante pas les louanges de Losada. Il l'aligne même à l'arrière droit. "Si on m'avait demandé de devenir deuxième gardien, j'aurais accepté", déclarera plus tard le joueur. "J'étais prêt à tout pour poursuivre ma carrière en Europe." Les cours d'anglais portent leurs fruits. Ils l'aident à asseoir sa position dans le groupe. Alors que Colman et consorts apprennent à compter jusqu'à dix en anglais, Losada et son amie suivent des cours du soir de néerlandais. Losada veut comprendre ce qu'écrit la presse sportive belge. Il veut également tirer son plan dans les magasins du Meir. Il veut s'intégrer alors que les autres footballeurs argentins du Germinal Beerschot ont toujours la tête en Amérique du Sud. Losada s'épanouit complètement durant la saison 2007-2008. Entouré de Colman, Daniel Cruz et Ederson Tormena dans l'entrejeu, il conduit les Rats à la cinquième place, même s'il rate les deux derniers mois, suite à une blessure. Des clubs plus importants le convoitent et Losada est séduit par l'intérêt que lui manifeste Anderlecht. Ce transfert est une étape logique dans son plan de carrière. Mais il échoue au Sporting. À l'été 2008, Losada recharge ses batteries à Buenos Aires. Il y travaille certes sa condition physique, mais sans grande motivation. Quand il se présente au Parc Astrid, il n'a plus disputé de véritable match depuis trois mois et demi. L'entraîneur, Ariël Jacobs, le titularise lors du premier match contre BATE Borisov, au deuxième tour préliminaire de Ligue des Champions, mais Losada n'est pas convaincant. Au match retour, Anderlecht ne parvient pas à refaire son retard. Pas de football européen, donc, alors que le Sporting a composé son noyau en fonction de cette campagne. Les joueurs auront moins de temps de jeu. Après un an, Anderlecht prête Losada à Heerenveen. Il parvient à intégrer l'équipe de base et peut enfin effectuer ses débuts sur la scène européenne, en Europa League. Losada en raffole. Il est triste de devoir retourner à Bruxelles en fin de saison. Il doit s'y entraîner avec l'équipe B. Peu après, Anderlecht l'envoie à Charleroi, une destination tristounette. Le courant ne passe pas entre les supporters et le propriétaire du club, Abbas Bayat, qui le conduit au fond du trou. Cette saison-là, cinq entraîneurs se relaient à Charleroi, mais Losada réalise qu'il est à un nouveau tournant de sa carrière. Son contrat à Anderlecht touche à sa fin. S'il veut avoir une chance de se produire pour un bon club européen, il doit se mettre en vitrine pendant sa location. Malgré la difficulté de la situation et des résultats médiocres, il signe régulièrement de bonnes prestations. Charleroi ne peut éviter la relégation mais ce n'est pas la faute de Losada. En fin de saison, les supporters déploient une banderole à l'intention de quelques joueurs: " Riou - Cordaro - Losada: respect". Par la suite, Losada déclarera que c'est une des saisons dont il retire le plus de fierté, parce qu'il n'a pas baissé la tête, malgré les difficultés rencontrées. Il obtient le résultat escompté: à l'été 2011, le Beerschot lui offre un contrat de longue durée. Losada le signe. Il est content, mais il a perdu quelques-unes de ses illusions: le Kiel est loin d'être le Camp Nou. Toutefois, son retour au bercail lui offre l'occasion de renaître de ses cendres. Il peut y occuper le rôle de vedette qui flatte son ego. Losada aime se regarder dans le miroir. Ça ne plaît pas à tout le monde dans le vestiaire. Après une défaite à Genk, l'Argentin déclare que son coéquipier Elimane Coulibaly l'a frappé et il dépose même plainte à la police. L'avant sénégalais prétend qu'il n'y a eu qu'un échange verbal à propos de l'engagement défensif de Losada ou plutôt de son absence d'implication dans ce domaine. L'incident n'est rien, comparé au drame qui s'annonce au Kiel: le président Patrick Vanoppen croule sous les problèmes financiers. La faillite du Beerschot compromet la carrière de l'Argentin. Celui-ci trouve in extremis un club de D1 qui croit encore en lui: le Lierse. Mais ce n'est pas un succès non plus. Le Lierse lutte contre la relégation et rompt le contrat du Sud-Américain. Celui-ci réagit sereinement: "Il ne faut pas attendre que la tempête passe, il faut apprendre à danser sous le vent", déclare-t-il quand on lui demande quelle citation l'inspire le plus. Losada entretient sa condition physique avec un préparateur physique individuel et se prend de passion pour la course à pied, un exercice qu'il détestait à ses débuts. Finalement, il retourne au Kiel, pour la troisième fois de sa carrière. Le club s'appelle désormais Beerschot-Wilrijk. Le successeur du Beerschot, tombé en faillite, a entamé sa remontée et se trouve en D3. C'est nettement en-dessous du niveau auquel Losada estime pouvoir se distinguer, mais il se sent bien à Anvers. Il met de côté les tensions nées suite aux problèmes financiers et à la faillite. Losada profite d'un congé pour se rendre aux États-Unis, où il rend visite à un ancien coéquipier d'Anderlecht, Jelle Van Damme, qui joue au LA Galaxy. Losada est impressionné. La MLS devient une destination de rêve. De retour en Belgique, Losada offre son troisième titre d'affilée au Beerschot-Wilrijk, qui accède à la plus haute division amateur. La saison suivante, le Beerschot rejoint la D1B. Losada a désormais 35 ans, mais il ne les fait pas. Mieux encore, il est de loin le meilleur aux tests physiques. Il anticipe les événements, une fois de plus. Il obtient son diplôme d'entraîneur UEFA B. Il veut décrocher le diplôme A, puis suivre les cours de la Pro Licence. En juillet 2017, quand on lui demande s'il désire un jour entraîner un club de D1A, sa réponse fuse: "Et pas n'importe lequel. Un jour, je veux être l'entraîneur du Beerschot-Wilrijk." Sur le terrain, le Beerschot loupe de peu une cinquième promotion d'affilée. Peu après, Losada annonce qu'il met un terme à sa carrière professionnelle. Son père Adolfo assiste à son dernier match au Kiel, mais ce n'est pas un adios. L'Argentin devient entraîneur des Espoirs du club. Il intègre également la commission technique du Beerschot et le staff de l'équipe première, entraînée par Stijn Vreven. Celui-ci sent le souffle de l'ambitieux Losada dans son dos. Quand son socle vacille, puis s'écroule, en octobre 2019, Losada ne demande qu'à prendre le relais. L'Argentin ramène les Rats au plus haut niveau, sept ans après les avoir accompagnés en enfer. Il prépare déjà un nouveau pas en avant. Il veut émarger à l'élite absolue, au poste d'entraîneur désormais. Losada change de manager, convaincu que le bureau Quadrans Football Management de Jesse De Preter et Gunter Thiebaut lui sera plus utile. Il pense toujours à la MLS. Il est convaincu qu'elle offre une belle vitrine aux entraîneurs qui souhaitent se montrer au monde. L'aspect financier n'est pas dédaignable non plus. Et puis, les installations américaines sont remarquables. C'est un atout irrésistible, compte tenu de son approche maniaque. Losada veut un contrôle total, comme celui qu'a atteint son compatriote Marcelo Bielsa. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, en cours de match, il arrive que Losada s'accroupisse: il imite son aîné. Losada n'a pas le calme de Bielsa. Il bouillonne le long de la ligne. En D1A, son équipe se distingue par son football énergique et dynamique. Elle encaisse beaucoup, mais elle marque encore plus. Début décembre, son Beerschot occupe même la première place, pour la première fois depuis 1985, avec un goal-average remarquable. Losada ne minimise pas ses mérites. Dans sa communication, il emploie plus souvent la première personne du singulier que le "nous". Armés du CV de Losada, De Preter et Thiebaut tentent leur chance à D.C. United. À la surprise générale, les Américains mordent à l'hameçon. Losada va à nouveau quitter le Kiel en pensant à un avenir brillant. Ses agents mettent le transfert en scène avec un visuel ultra-moderne. Le football professionnel est devenu un business de divertissement, ce qui convient parfaitement à Losada. D'aucuns estiment que l'Argentin brûle les étapes, à l'aube de sa seconde carrière, mais il ne fait que suivre son propre rythme. Dans l'une de ses premières interviewes aux States, il se montre déterminé: "On m'a dit que j'étais trop petit pour jouer au football et trop jeune pour devenir entraîneur principal. Moi, je répète ceci à mes joueurs: quand vous avez un objectif, poursuivez-le à fond et croyez en vous-même."