Tout le monde a encore en mémoire ces horribles images du 25 mai 2020, où on voit le policier américain Derek Chauvin comprimer du genou le cou de George Floyd pendant huit minutes alors que l'homme est menotté et face contre terre. Tout a été filmé et diffusé en live sur Facebook. "I can't breathe", répète Floyd à plusieurs reprises. Mais Chauvin ne retire pas son genou, même lorsque Floyd perd connaissance. Le 20 avril dernier, le policier a été déclaré coupable d'assassinat.
...

Tout le monde a encore en mémoire ces horribles images du 25 mai 2020, où on voit le policier américain Derek Chauvin comprimer du genou le cou de George Floyd pendant huit minutes alors que l'homme est menotté et face contre terre. Tout a été filmé et diffusé en live sur Facebook. "I can't breathe", répète Floyd à plusieurs reprises. Mais Chauvin ne retire pas son genou, même lorsque Floyd perd connaissance. Le 20 avril dernier, le policier a été déclaré coupable d'assassinat. Au lendemain du 25 mai, des émeutes ont éclaté aux Etats-Unis, puis un peu partout dans le monde. Des personnalités américaines, dont Joe Biden, ont estimé que cette affaire était la conséquence d'un racisme institutionnel au sein de la police américaine et du système judiciaire. Il était clair que les choses devaient fondamentalement changer. Le mouvement Black Lives Matter a ainsi repris vigueur. Il est né en 2013, après l'acquittement de George Zimmerman suite au décès de Trayvon Martin. Le jeune homme afro-américain de 17 ans marchait dans la rue avec une capuche à Sanford (Floride) lorsqu'il a été abattu par Zimmerman. Il n'était pas armé mais le policier avait estimé son comportement suspect et avait invoqué la légitime défense. L'affaire avait fait grand bruit mais, après la mort de George Floyd, on a assisté à un véritable tsunami de réactions. De nombreux sportifs célèbres ont fait part de leur indignation, y compris en dehors des Etats-Unis. Le monde du football s'en est mêlé aussi. En juin, l'événement était encore très présent dans les esprits lorsque les championnats ont repris après l'interruption provoquée par la pandémie de Covid. Avant les matches, les joueurs, noirs ou blancs, se sont agenouillés avec le poing levé. Leur objectif était d'attirer l'attention sur le racisme dans le football, un problème latent depuis des décennies mais jamais résolu. En septembre 2020, dès la reprise de la Championship, la D2 anglaise, la polémique a refait surface. La plupart des équipes ne se sont pas agenouillées avant le coup d'envoi. Les Ferdinand, ex-attaquant talentueux de Newcastle et Tottenham devenu directeur sportif à Queens Park Rangers, a déclaré sur le site internet du club que "le genou à terre, c'était bien mais ça a perdu de son impact. C'est un peu comme les applaudissements à l'intention du personnel soignant: ça suscite de l'émotion mais à un certain moment, ça a fait son temps et on a bien fait d'arrêter. Mais cela ne veut pas dire que le pays ne se soucie plus de son personnel soignant." Ferdinand estimait que le fait de s'agenouiller était un bon coup de pub, rien de plus. Pour lui, le message était vain. "Ce n'est pas parce que les joueurs mettent un genou à terre que les choses vont changer: il faut des faits." Et les faits, il les attendait toujours. Notamment de la part de l'UEFA et des fédérations nationales. Quelques mois plus tard, de plus en plus de joueurs de couleur se sont fait entendre. Le premier à tirer la sonnette d'alarme fut Wilfried Zaha. Pour l'attaquant ivoirien de Crystal Palace aussi, le genou à terre d'avant-match avait perdu de son impact. "Pourquoi devrais-je mettre un genou à terre pour montrer que la vie d'un noir compte?", se demandait-il ouvertement. "Pourquoi dois-je afficher Black Lives Matter sur mon T-shirt pour dire que nous sommes là? C'est méprisant. Les gens me demandent sans cesse de parler du mouvement Black Lives Matter mais, tant que les choses ne changent pas vraiment, je refuse. Des gens créent de faux comptes pour insulter les noirs sur les groupes de chat mais rien ne change." Ivan Toney, meilleur buteur de Championship, était de son avis. L'attaquant de Brentford disait que les joueurs étaient "utilisés comme des pantins" tandis que les dirigeants se croisaient les bras et ne tentaient rien. Le 13 février dernier, le FC Brentford annonçait que ses joueurs ne s'agenouilleraient plus. "Nous en avons longuement parlé avec le groupe", expliquait Toney sur Sky Sports. "Tout le monde a pu dire ce qu'il pensait et nous étions tous d'accord pour dire que tout ça n'avait servi à rien car rien n'avait changé." Zaha et Toney ont raison. Un rapport de Kick It Out, un organisme anglais qui lutte contre la discrimination, démontre qu'au cours de la saison 2019-20, le nombre de plaintes pour racisme a augmenté de 53%. Selon une autre enquête, au cours des six dernières semaines de la saison dernière, 3.000 messages d'insultes ont été envoyés à des joueurs de Premier League sur les réseaux sociaux. 56% d'entre eux avaient une connotation raciste. Le nombre de condamnations, en revanche, est faible. "Dans ce pays, les joueurs sont très célèbres", déclare Mark Roberts, commissaire principal de la police du comté de Cheshire, à la BBC. "Quand un joueur est victime de racisme et que les gens réagissent, l'auteur du délit se sent encore plus fort. Si nous le traduisons devant le tribunal, c'est un signal fort, positif. Cela peut aussi faire peur à de nombreuses personnes qui auraient l'intention d'agir de la sorte." Dans Football, Racism and Social Media, un documentaire de la BBC, le défenseur noir de Livingston (D1 écossaise) Marvin Bartley semble résigné: "J'ai encore été confronté au racisme sur les réseaux sociaux voici peu et cela m'a fait rire car je m'y attendais. Je n'étais pas du tout surpris car, en ce moment, tous les joueurs sont confrontés à cela." Bartley montre les réseaux sociaux du doigt: "On dit qu'ils tentent d'endiguer le phénomène mais ce n'est pas vrai. Ils n'en ont rien à cirer. Le compte de la personne qui m'a insulté était créé depuis longtemps, il était suivi plus de 3.000 personnes, c'était un compte actif." Ivan Toney estime également que les réseaux sociaux sont beaucoup trop laxistes. "Quelqu'un peut dire quelque chose en ligne, son compte sera bloqué pendant un jour puis il pourra recommencer. Parfois, ils ne mettent que quelques secondes à créer un nouveau compte. C'est donc très facile. Cachés derrière un écran, ces gens sont tout à fait à l'aise." Depuis, la fédération écossaise a engagé Marvin Bartley comme manager de la diversité et de l'égalité des chances. Son rôle consiste à donner des conseils quant à la meilleure façon d'accompagner les joueurs victimes de racisme. "Depuis que je fais ce boulot, j'ai reçu pas mal de SMS de jeunes joueurs. Je n'avais jamais parlé avec certains d'entre eux mais ils n'ont pas eu peur de me demander de l'aide. C'est une bonne chose." Ce boulot lui rappelle quelques mauvais souvenirs. Dont une vidéo reçue il y a deux ans, alors qu'il portait le maillot de Hibernian. "Je l'ai conservée. Elle est assez choquante, c'est probablement la vidéo la plus raciste que j'aie vue. C'est le fait d'un lâche qui se trouve parmi les spectateurs, zoome sur moi et m'insulte. Il l'a postée sur les réseaux sociaux." Bartley ajoute que tant le club que la police ont réagi de façon "formidable" et ont tout fait pour identifier l'auteur de la vidéo. Un jeune homme de 20 ans a été arrêté mais il a été relâché faute de preuves. En Premier League aussi, de plus en plus de footballeurs ont été confrontés au racisme sur les réseaux sociaux au cours des derniers mois. Début mai, tous les clubs de Premier League, English Football League, Women's Super League et Women's Championship ont supprimé pendant une semaine leurs comptes Facebook, Twitter et Instagram pour inciter les plateformes à combattre davantage les mauvais comportements en ligne. Le commissaire principal Mark Roberts estime que les réseaux sociaux ont déjà progressé dans la transmission d'informations permettant d'identifier les auteurs de racisme mais que tout pourrait encore aller plus vite. Il est également conscient du fait que, sur ce plan, les joueurs de football bénéficient d'un "traitement de faveur", car le racisme ne s'attaque pas qu'aux stars. "C'est pourquoi c'est très important pour nous. Les gens qui ont des comportements racistes, sexistes ou homophobes à l'égard des joueurs font pareil dans la vie de tous les jours, que ce soit sur les réseaux sociaux, à la plaine de jeu ou au travail. Ceux qui font cela doivent être interpelés." Il y a donc encore du boulot. Chez Black Lives Matter UK, on en est bien conscient. "Nous pensons que Wilfried Zaha a raison", a affirmé l'association dans un communiqué. "S'agenouiller sans rien entreprendre au niveau politique, ce n'est pas suffisant. Nous apprécions le geste symbolique de solidarité mais nous ne devons pas le considérer comme un véritable changement." Au Royaume Uni, on planche sur une nouvelle législation. L'objectif est de donner à l'Ofcom ( Office of Communications) le pouvoir d'infliger de lourdes amendes aux entreprises de réseaux sociaux qui ne protègeraient pas suffisamment leurs utilisateurs. Pour Ivan Toney, ce n'est pas suffisant. L'attaquant de Brentford pense que l'arme fatale en matière de lutte contre le racisme, c'est l'éducation. "Il faut essayer de mieux éduquer les gens mais le veulent-ils vraiment? On peut mener le cheval à la rivière mais pas l'obliger à boire." Un an après l'assassinat de George Floyd, le racisme reste donc un problème colossal dans le monde du football et, par extension, dans la société. La balle est dans le camp des politiciens.