Un mois. Du 11 juin au 11 juillet, l'Afrique du Sud accueille la Coupe du monde de football, une première pour le continent africain. Et ces quatre semaines risquent d'apparaître fort longues aux organisateurs suspendus au moindre incident qui pourrait ternir l'événement sportif le plus regardé sur la planète. Car l'enjeu est de taille. C'est ni plus ni moins que la capacité de tout le continent à organiser une manifestation majeure qui sera jaugée le soir de la finale dans le stade Soccer City de Johannesburg. Un défi pour l'Afrique.

"Proclamer que le Mondial en Afrique du Sud est celui de tout un continent est sans doute excessif", note Jean-Michel De Waele, sociologue du sport à l'ULB. "Il n'en demeure pas moins que l'événement est symbolique pour toute l'Afrique. La conscience continentale y est plus affirmée qu'en Asie, par exemple. En raison d'une histoire commune, celle du peuple noir, pour une grande partie du continent, et de l'esclavagisme."

Le plus rentable de l'histoire?

Stades nouveaux ou rénovés dans neuf villes, réseaux de transport étendus, infrastructures hôtelières étoffées, tout est prêt pour ce qui est censé être, comme tous les quatre ans, la "grande fête du football" mais qui est aussi et surtout une affaire commerciale et un défi politique. Le budget du Mondial 2010, en dépassement de quelques centaines de millions d'euros par rapport aux prévisions, est évaluéà 3,3 milliards d'euros, soit deux fois plus que ce que la France, par exemple, avait dû débourser pour semblable événement en 1998.

Cette explosion des coûts n'a cependant pas empêché le directeur exécutif du Comité d'organisation et maître d'oeuvre du tournoi, Danny Jordan, de pronostiquer que ce Mondial sera "le plus rentable de l'histoire" de la Coupe du monde, vieille de 80 ans. Les organisateurs ont tablé sur des recettes de quelque 2,5 milliards d'euros. Mais le chiffre était fondé sur la venue de 450.000 à 500.000 visiteurs; cap qui risque de ne pas être atteint au vu de la vente des billets. Crise économique oblige, les supporters d'autres pays africains ne semblent pas avoir répondu aux attentes de la Fédération internationale de football (FIFA).

Les multinationales, grandes bénéficiaires?

Autre bémol, la mainmise présumée de grands groupes multinationaux sur l'organisation de l'événement que d'aucuns ont dénoncé comme une spoliation des Sud-Africains. "Ces critiques sont fondées", reconnaît Jean-Michel De Waele. "L'Afrique du Sud est moins outillée pour faire profiter sa propre économie et son tissu de petites et moyennes entreprises des retombées du Mondial. Plus vous êtes riches, plus vous tirez profit d'une organisation pareille. Plus vous êtes pauvres, plus vous dépendez d'opérateurs étrangers. Mais les infrastructures touristiques, de transport et sportives resteront."

De l'avis des experts d'ailleurs, la réussite économique d'un rendez-vous comme le Mondial doit être évaluée à plus long terme. La croissance de la Bourse un an plus tard est déjà un bon baromètre, assurent certains. A l'aune des expériences précédentes, Pretoria peut donc espérer de 0,5% à 0,7% de taux de croissance directement lié à la Coupe du monde. Victime de la récession mondiale (-2,2%) en 2009, l'économie sud-africaine pourrait déjà connaître un taux de croissance de 3,1% en 2010 et en récolter des dividendes encore plus tangibles en 2011.

Mais la croissance annuelle n'est qu'un des paramètres de la réussite économico-sociale d'un Mondial. Elle sera aussi jugée sur la capacité des autorités à se préserver des "éléphants blancs", des dépenses excessives mais qui, in fine, ne servent pas la population, et sur la faculté du secteur privéà relancer durablement le marché de l'emploi.

La criminalité violente

Hormis une économie dopée, le président sud-africain Jacob Zuma peut espérer que la réussite du Mondial 2010 confortera le rôle de puissance internationale émergente du pays libéré de l'apartheid il y a un peu plus de quinze ans à peine. Beaucoup, bien sûr, dépendra de l'image que les milliers de supporters et les millions de téléspectateurs conserveront de ce mois de joutes sportives.

En Afrique du Sud, ce n'est pas tant le spectre d'un acte terroriste, comme la Coupe d'Afrique des Nations, en Angola, en a été le théâtre en janvier de cette année, qui fait frémir, bien que l'assassinat le 3 avril de l'extrémiste blanc Eugène Terre'Blanche ait fait craindre le réveil de tensions interraciales violentes. Plus qu'une action à dimension politique, ce sont les méfaits du crime organisé que redoutent les autorités. Un aperçu, anecdotique quoique inquiétant, en a été donné à la fin du mois de mai lorsque les Colombiens, venus disputer un match amical contre l'Afrique du Sud à Johannesburg, ont été dévalisés dans leurs chambres d'hôtel, pourtant un établissement cinq étoiles choisi pour abriter les joueurs de Slovénie lors de la compétition officielle.

Dans son dernier rapport annuel, l'organisation de défense des droits de l'homme Amnesty International pointe d'ailleurs "l'augmentation de la criminalité violente" comme l'un des problèmes les plus épineux auquel le gouvernement est confronté, à côté de "la pauvreté chronique, de l'augmentation du chômage et de la crise du secteur de la santé publique". Pretoria assure avoir dégagé un budget de 150 millions d'euros en moyens matériels et en effectifs humains pour assurer la sécurité des joueurs, des officiels et des spectateurs. Un effort suffisant?

L'oeuvre de Joseph Blatter

Grand artisan de l'attribution de la Coupe du monde à l'Afrique, le président de la FIFA, le Suisse Joseph Blatter, fustige les oiseaux de mauvais augure qui prédisent le pire pour ce Mondial sud-africain. "On a d'abord parlé de la sécurité, et maintenant on raconte qu'on ne vend pas les billets. Savez-vous d'où ça vient?", s'indignait-il récemment dans une interview à l'hebdomadaire Jeune Afrique. "D'un certain monde occidental qui ne voulait pas que l'Afrique ait la chance d'organiser un Mondial et qui mise maintenant sur un échec. Depuis le début, les médias européens cherchent la petite bête, avec comme arrière-pensée: "Nous, les anciens colonialistes, savons mieux faire. Quelle idée d'organiser une Coupe du monde en Afrique" (...). Mais vous verrez, ce Mondial sera un très grand succès."

Cinquante ans après les indépendances africaines, voici donc les organisateurs du Mondial 2010 investis d'une mission quasi historique: prendre une revanche sur le joug colonial et barrer définitivement la route à une certaine forme de néocolonialisme.

Gérald Papy

Un mois. Du 11 juin au 11 juillet, l'Afrique du Sud accueille la Coupe du monde de football, une première pour le continent africain. Et ces quatre semaines risquent d'apparaître fort longues aux organisateurs suspendus au moindre incident qui pourrait ternir l'événement sportif le plus regardé sur la planète. Car l'enjeu est de taille. C'est ni plus ni moins que la capacité de tout le continent à organiser une manifestation majeure qui sera jaugée le soir de la finale dans le stade Soccer City de Johannesburg. Un défi pour l'Afrique. "Proclamer que le Mondial en Afrique du Sud est celui de tout un continent est sans doute excessif", note Jean-Michel De Waele, sociologue du sport à l'ULB. "Il n'en demeure pas moins que l'événement est symbolique pour toute l'Afrique. La conscience continentale y est plus affirmée qu'en Asie, par exemple. En raison d'une histoire commune, celle du peuple noir, pour une grande partie du continent, et de l'esclavagisme."Le plus rentable de l'histoire?Stades nouveaux ou rénovés dans neuf villes, réseaux de transport étendus, infrastructures hôtelières étoffées, tout est prêt pour ce qui est censé être, comme tous les quatre ans, la "grande fête du football" mais qui est aussi et surtout une affaire commerciale et un défi politique. Le budget du Mondial 2010, en dépassement de quelques centaines de millions d'euros par rapport aux prévisions, est évaluéà 3,3 milliards d'euros, soit deux fois plus que ce que la France, par exemple, avait dû débourser pour semblable événement en 1998. Cette explosion des coûts n'a cependant pas empêché le directeur exécutif du Comité d'organisation et maître d'oeuvre du tournoi, Danny Jordan, de pronostiquer que ce Mondial sera "le plus rentable de l'histoire" de la Coupe du monde, vieille de 80 ans. Les organisateurs ont tablé sur des recettes de quelque 2,5 milliards d'euros. Mais le chiffre était fondé sur la venue de 450.000 à 500.000 visiteurs; cap qui risque de ne pas être atteint au vu de la vente des billets. Crise économique oblige, les supporters d'autres pays africains ne semblent pas avoir répondu aux attentes de la Fédération internationale de football (FIFA). Les multinationales, grandes bénéficiaires?Autre bémol, la mainmise présumée de grands groupes multinationaux sur l'organisation de l'événement que d'aucuns ont dénoncé comme une spoliation des Sud-Africains. "Ces critiques sont fondées", reconnaît Jean-Michel De Waele. "L'Afrique du Sud est moins outillée pour faire profiter sa propre économie et son tissu de petites et moyennes entreprises des retombées du Mondial. Plus vous êtes riches, plus vous tirez profit d'une organisation pareille. Plus vous êtes pauvres, plus vous dépendez d'opérateurs étrangers. Mais les infrastructures touristiques, de transport et sportives resteront."De l'avis des experts d'ailleurs, la réussite économique d'un rendez-vous comme le Mondial doit être évaluée à plus long terme. La croissance de la Bourse un an plus tard est déjà un bon baromètre, assurent certains. A l'aune des expériences précédentes, Pretoria peut donc espérer de 0,5% à 0,7% de taux de croissance directement lié à la Coupe du monde. Victime de la récession mondiale (-2,2%) en 2009, l'économie sud-africaine pourrait déjà connaître un taux de croissance de 3,1% en 2010 et en récolter des dividendes encore plus tangibles en 2011. Mais la croissance annuelle n'est qu'un des paramètres de la réussite économico-sociale d'un Mondial. Elle sera aussi jugée sur la capacité des autorités à se préserver des "éléphants blancs", des dépenses excessives mais qui, in fine, ne servent pas la population, et sur la faculté du secteur privéà relancer durablement le marché de l'emploi. La criminalité violente Hormis une économie dopée, le président sud-africain Jacob Zuma peut espérer que la réussite du Mondial 2010 confortera le rôle de puissance internationale émergente du pays libéré de l'apartheid il y a un peu plus de quinze ans à peine. Beaucoup, bien sûr, dépendra de l'image que les milliers de supporters et les millions de téléspectateurs conserveront de ce mois de joutes sportives. En Afrique du Sud, ce n'est pas tant le spectre d'un acte terroriste, comme la Coupe d'Afrique des Nations, en Angola, en a été le théâtre en janvier de cette année, qui fait frémir, bien que l'assassinat le 3 avril de l'extrémiste blanc Eugène Terre'Blanche ait fait craindre le réveil de tensions interraciales violentes. Plus qu'une action à dimension politique, ce sont les méfaits du crime organisé que redoutent les autorités. Un aperçu, anecdotique quoique inquiétant, en a été donné à la fin du mois de mai lorsque les Colombiens, venus disputer un match amical contre l'Afrique du Sud à Johannesburg, ont été dévalisés dans leurs chambres d'hôtel, pourtant un établissement cinq étoiles choisi pour abriter les joueurs de Slovénie lors de la compétition officielle. Dans son dernier rapport annuel, l'organisation de défense des droits de l'homme Amnesty International pointe d'ailleurs "l'augmentation de la criminalité violente" comme l'un des problèmes les plus épineux auquel le gouvernement est confronté, à côté de "la pauvreté chronique, de l'augmentation du chômage et de la crise du secteur de la santé publique". Pretoria assure avoir dégagé un budget de 150 millions d'euros en moyens matériels et en effectifs humains pour assurer la sécurité des joueurs, des officiels et des spectateurs. Un effort suffisant? L'oeuvre de Joseph Blatter Grand artisan de l'attribution de la Coupe du monde à l'Afrique, le président de la FIFA, le Suisse Joseph Blatter, fustige les oiseaux de mauvais augure qui prédisent le pire pour ce Mondial sud-africain. "On a d'abord parlé de la sécurité, et maintenant on raconte qu'on ne vend pas les billets. Savez-vous d'où ça vient?", s'indignait-il récemment dans une interview à l'hebdomadaire Jeune Afrique. "D'un certain monde occidental qui ne voulait pas que l'Afrique ait la chance d'organiser un Mondial et qui mise maintenant sur un échec. Depuis le début, les médias européens cherchent la petite bête, avec comme arrière-pensée: "Nous, les anciens colonialistes, savons mieux faire. Quelle idée d'organiser une Coupe du monde en Afrique" (...). Mais vous verrez, ce Mondial sera un très grand succès." Cinquante ans après les indépendances africaines, voici donc les organisateurs du Mondial 2010 investis d'une mission quasi historique: prendre une revanche sur le joug colonial et barrer définitivement la route à une certaine forme de néocolonialisme. Gérald Papy