"De telles choses ça ne se passe qu'en Afrique ", pouvait-on entendre à la sortie du Stade de l'Amitié de Libreville sur le coup de minuit dimanche dernier. Il faut remonter au sacre du Danemark au Championnat d'Europe de 1992 pour connaître pareille conte de fées dans une compétition internationale.
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"De telles choses ça ne se passe qu'en Afrique ", pouvait-on entendre à la sortie du Stade de l'Amitié de Libreville sur le coup de minuit dimanche dernier. Il faut remonter au sacre du Danemark au Championnat d'Europe de 1992 pour connaître pareille conte de fées dans une compétition internationale. 120 minutes pleines, suivies d'une séance de tirs au but longue de 18 tirs au but sont venus consacrer une sélection zambienne qui a enchanté la compétition. Dès la première rencontre face au Sénégal (victoire 2-1), on se disait qu'il se passait quelque chose. Présentés comme la dernière sélection à l'identité africaine, offrant un football offensif, sans retenue, multipliant les envolées techniques, les Chipolopolos (les boulets de cuivre) ont mis tous les spectateurs neutres dans leur poche. En face, en finale, c'était la Côte d'Ivoire et sa ribambelle de stars, habituées aux rencontres au sommet et pourtant incapables de se libérer lors de cette dernière joute qui devait enfin célébrer une génération exceptionnelle. Au-delà du jeu, une part symbolique évidente, spirituelle diront certains, couvait cette sélection zambienne. " Rien ne pouvait nous arriver, c'était écrit ", lançait la voix tremblotante, l'entraîneur adjoint Patrice Baumel au sortir de la finale. Il y a près de 19 ans, le 27 avril 1993, l'équipe de Zambie fut victime d'un crash aérien au large de... Libreville causant la perte de 18 joueurs. L'avion militaire affrété par le KK Eleven (l'ancien nom donné à la sélection zambienne) venait de faire escale dans la capitale gabonaise afin de se rendre au Sénégal pour y disputer un match de qualification pour la Coupe du Monde 1994. Ce drame, Kalusha Bwalya (CS Bruges de 1985 à 1989 et PSV Eindhoven) l'évita : l'actuel président de la fédération zambienne avait préféré rejoindre le Sénégal en décollant d'Europe. L'autre star de l'époque, Charly Musonda (ex-Anderlecht) avait, lui, été interdit par Michel Verschueren de rejoindre sa sélection. " Le souvenir de 1993 reste gravé dans notre esprit. A chaque rencontre dans notre Stade de l'Indépendance, tout le monde se souvient de cette équipe. Les larmes viendront aux supporteurs quand ils regarderont la finale ", déclara vendredi dernier le capitaine, Christopher Katongo. La veille, tous les membres de la sélection s'étaient rendus sur les lieux de l'accident en hommage aux disparus. " Douze millions de Zambiens attendaient cela ", exprimait le coach français, Hervé Renard. Les tours de terrain qui ont suivi le sacre étaient chamarrés de banderoles en mémoire aux victimes de la catastrophe. Après avoir échoué par deux fois en finale de la CAN (en 1974 et 1994), la Zambie rêvait enfin d'inscrire son nom au palmarès, elle qui démontre une incroyable régularité avec onze participations sur les douze dernières éditions. Hormis, les supporters des Eléphants, tout le monde s'est épris des Chipolopolos durant le tournoi. Le film avait des allures de Walt Disney, le petit, sans vedettes (la majorité des joueurs évoluent dans des clubs africains de second rang et n'y sont pas toujours titulaires), sans matraquage médiatique, allait terrasser le grand favori de la CAN, la Côte d'Ivoire, après avoir sorti l'épouvantail ghanéen en demi. Comment expliquer ce succès surprise ? En voici quelques clés à travers quatre portraits. Difficile de le louper tant le personnage est remuant le long de la touche. Jamais posté sur son banc, Renard, jeune entraîneur de 43 ans, accompagne avec passion, parfois de manière très physique même, ses joueurs dans leur combat. Le natif d'Aix-les-Bains aime aussi jouer de sa personne, les caméras braquées sur lui, ça lui plaît et lui permet d'exhiber son look du parfait beau gosse : corps sculpté, cheveux blonds mi-longs et cette inséparable chemise blanche cintrée pour emballer le tout. Mais Renard, c'est avant toute chose un énorme bosseur qui tire l'équipe lors des entraînements physiques. Depuis 2010, et l'accession de la Zambie en quarts de finale de la CAN, on le connait un peu plus sur le sol africain. Avant cela, Renard avait fourbi ses armes dans l'ombre de son mentor, Claude Leroy (actuel sélectionneur de la RDC) : " Je l'aurais suivi partout à la nage ". En 2001, il va l'épauler en Chine, au Shanghai Cosco avant de l'accompagner à Cambridge puis chez les Black Stars que le duo emmènera vers une belle médaille de bronze lors de la CAN 2008. Entre-temps, Renard s'essaye brièvement au poste de T1, au Vietnam notamment et à Cherbourg en National, puis quelque temps à Cambridge. Et il rêve après l'épisode ghanéen de se voir recevoir une vraie chance comme T1 : " J'aime être libre de mes mouvements. " Kalusha Bwalya, président de la fédé zambienne et ex-Ballon d'Or africain en 1998, lui offre les clefs de la sélection. Très vite, les résultats suivent et ceux-ci sont accompagnés d'un foot fait de combinaisons et de mouvements. " J'ai horreur de voir les défenseurs dégager en fermant les yeux, j'aime les équipes qui repartent de derrière en construisant ", clame The Fox. Sa première expérience avec les Chipolopolos prend fin pour raisons familiales. Sa femme le menace de divorcer s'il ne met pas fin à sa relation zambienne. Aujourd'hui, le couple est séparé et Renard de nouveau avec ses gars depuis fin 2011 après avoir connu de courtes expériences avec la sélection d'Angola et à l'USM Alger. Renard essuie le refus de plusieurs clubs de Nationale ou de L2 et son manque de reconnaissance en France le touche, l'absence de médiatisation également : " J'ai eu des petits mots ironiques parce que dans mon for intérieur, je suis un peu touché. Le problème, c'est que la Zambie est un pays anglophone. Quand je regarde les informations en France, on ne parle que de la qualification de Côte d'Ivoire, des deux buts de Didier Drogba, du match d' Alain Giresse avec le Mali, du presque français Gernot Rohr qui affrontait Giresse et puis c'est tout. La Zambie ? Ah oui, elle s'est qualifiée... Voilà ce que j'entends. Ça fait partie du jeu. Je n'ai pas fait une carrière à la Giresse, mais je n'envie rien à personne. " Renard sait d'où il vient. Il côtoie Zinédine Zidane au centre de formation de Cannes mais comprend très vite " que sans la technique, on ne peut arriver à rien ". Défenseur central robuste, il ne jouera qu'une fois en L1 en 1987, avant de s'occuper des attaquants des séries inférieures. " Quand j'ai commencé en CFA2 avec Draguignan, j'avais monté mon entreprise de nettoyage avec ma femme. Je me levais à 3 heures du matin, 5 jours sur 7. C'était difficile. J'ai fait ça pendant 8 ans. Je nettoyais les parties communes dans des résidences, je sortais les poubelles, c'était difficile. Alors, jouer une finale qu'est-ce que c'est facile... " S'il est parfois excessif au bord d'un terrain, s'il aime faire le buzz et chauffer l'adversaire avant une rencontre (" Yaya Touré ne méritait pas le titre de joueur africain 2011 "), le Français avait le triomphe modeste dimanche, insistant sur l'excellent travail de son collègue d'en face, François Zahoui ou sur le dévouement de ses hommes. Sans en faire trop. " J'aimerais trouver un endroit calme, pour y boire un petit cappuccino, là où il n'y a pas grand monde ". Capitaine des Chipolopolos, Christopher Katongo a été sacré meilleur joueur de la finale et meilleur joueur du tournoi. Hormis les spécialistes du foot africain qui connaissait l'attaquant ou milieu offensif du club chinois de Henan Jienye ? Auteur de trois réalisations durant la CAN, Katongo a tiré la sélection vers le haut dictant les échanges et multipliant les tours de passe-passe. Cet ex-sergent des forces militaires zambiennes disputait sa quatrième CAN et avait déjà pas mal bourlingué, multipliant les clubs mineurs en Europe comme Brondby, Bielefeld ou Xanthi, avec comme seule ligne à son palmarès une Coupe du Danemark. Espérons le revoir rapidement sur le sol européen. A 29 ans, il n'est heureusement pas trop tard. " Vous savez comment le surnomment ses partenaires ? Maître ! Quand ils demandent la balle, ils crient tous : -Maître, Maître ! Il n y a rien d'autre à dire, c'est assez explicite de son importance au sein du groupe. Pour moi, c'est un des meilleurs joueurs africains. Il se situe pour moi dans le top 15 " : le compliment est signé Hervé Renard. Le milieu de terrain de Tout Puissant Mazembe, récent pourvoyeur d'Anderlecht - dont les supporters ont baptisé la sélection zambienne la Mazembie à cause des six joueurs évoluant au club de Lubumbashi - s'est particulièrement distingué tout au long de l'épreuve. Rainford Kalaba a déjà connu l'Europe mais est passé complètement au travers du côté de Nice avant de se refaire une santé au pays puis de tenter sa chance à Zamalek (Egypte) pour finalement faire son trou en RDC. A 25 ans, le milieu de terrain des Chipolopolos devrait regoûter d'ici peu au vieux continent. Auteur de trois buts dont celui qui a envoyé la Zambie en finale, la pépite de la sélection zambienne est l'attraction de cette CAN. On savait l'attaquant des Young Boys Bern - arrivé en 2010 en replacement de Seydou Doumbia parti au CSKA Moscou - doué, mais rares sont ceux qui le voyaient exploser de si belle façon durant la compétition. Emmanuel Mayuka ne devrait pas s'éterniser dans le championnat helvétique, plusieurs clubs de L1 (Lille, Bordeaux) et maintenant anglais le suivent avec intérêt (Newcastle était prêt à déposer 7 millions pour s'attacher ses services cet hiver). Passé par la réserve de Porto, puis par le Maccabi Tel-Aviv, cet attaquant de 21 ans qui peut évoluer aussi bien sur les ailes qu'en pointe, doit encore se développer physiquement. Son coach n'a pas hésité à en faire son supersub en demi face au Ghana. Et le coup de poker fut gagnant puisque sa frappe enroulée à l'entrée du rectangle fut le seul but du match. Un tir victorieux qui lui offre le titre de meilleur buteur de la compétition. PAR THOMAS BRICMONT, AU GABON" J'aime les équipes qui repartent de derrière en construisant " (The Fox, coach de Zambie).