Philippe Thirion avait 28 ans. Il est mort, le 23 octobre dernier, de la rage meurtrière de hooligans. Son "crime"? Etre supporter d'Anderlecht. Un supporter calme, amateur de football avant tout. Un honnête homme, qui travaillait chez Betonac et vivait chez sa mère. En se rendant à Lommel-Anderlecht, le 13 octobre, il n'imaginait pas qu'il allait devenir la première victime belge du hooliganisme. Car le hooliganisme a tué. Et il peut encore le faire.
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Philippe Thirion avait 28 ans. Il est mort, le 23 octobre dernier, de la rage meurtrière de hooligans. Son "crime"? Etre supporter d'Anderlecht. Un supporter calme, amateur de football avant tout. Un honnête homme, qui travaillait chez Betonac et vivait chez sa mère. En se rendant à Lommel-Anderlecht, le 13 octobre, il n'imaginait pas qu'il allait devenir la première victime belge du hooliganisme. Car le hooliganisme a tué. Et il peut encore le faire. Philippe Thiron est décédé à l'hôpital Rafaëlla de Lommel, où il avait été admis aux soins intensifs. Il souffrait d'une fracture du crâne, d'un traumatisme crânien et de plusieurs fractures des côtes. Depuis le 13 octobre, il était maintenu dans un coma artificiel. Deux jours avant que son coeur ne cesse de battre, un scanner avait révélé l'étendue des dégâts cérébraux: même s'il survivait, il ne serait plus jamais lui-même."Un homme pacifique"Le forfait des hooligans décime une famille. Philippe Thirion laisse derrière lui une mère désespérée et un filleul, Jonathan, âgé de huit ans, qui ne comprend pas pourquoi il ne voit plus son parrain-gâteau. Linda, sa soeur aînée, est révoltée. "Notre père est décédé il y a douze ans. Philippe vivait toujours chez notre mère. Il était le petit dernier. Vous imaginez dans quel état elle se trouve... Mourir sous les coups est encore plus horrible. J'espère que les responsables du football feront quelque chose pour que ça ne se reproduise plus jamais". Philippe Thirion était supporter d'Anderlecht depuis sa tendre enfance mais il n'avait rien d'un fanatique. "Le football était un hobby, pour lui. Il aimait le Sporting mais il s'intéressait à tout le football. J'ai sous les yeux son abonnement à Sport/Foot Magazine. Il en lisait tous les articles. Il avait le caractère de son père: il ne se fâchait jamais. Nous avions parfois peur de la violence qui règne dans les stades et dans leurs environs mais pas lui. Il nous répétait qu'il ne ferait jamais rien de répréhensible, qu'il ne cherchait pas la bagarre et qu'il ne risquait donc rien. Il n'hésitait pas à parler avec des supporters adverses car à ses yeux, ils partageaient tous la même passion". Sa famille lui a fait ses adieux, en l'église paroissiale d'Ezemaal, près de Tirlemont, en présence de ses nombreux amis.L'attaqueAu terme du match, Philippe Thirion et ses camarades avaient quitté le bloc dévolu aux supporters d'Anderlecht. Ils ont longé la sortie principale. C'est là qu'ils ont rencontré des membres d'un club de supporters de Lommel, les Green Lions. Ceux-ci occupent une petite tribune latérale, sise à côté de la tribune principale. Les deux groupes se sont mêlés, dans la rue, sur le Gestelsedijk. L'échauffourée, la première bagarre grave de la saison, a commencé. Trois Lommelois s'en sont pris à Philippe. L'un d'eux a avoué lui avoir porté un coup au visage. Philippe est tombé à la renverse, sa tête a heurté le trottoir. Les autres ont continué à le frapper, alors qu'il gisait sur le sol.Ronny et Luc Noé faisaient partie du petit groupe de supporters anderlechtois. Ronny est secrétaire du club de supporters 't Hoekske Tienen, de Tirlemont, qui organisait le déplacement à deux voitures: "A Anderlecht, nous organisons le voyage en car mais en déplacement, nous sommes trop peu nombreux. Souvent les huit mêmes. Comme ce soir-là. Sept hommes et une femme". Ronny a lui-même été agressé, sans séquelles. "J'aurais préféré que Philippe et moi ayions chacun deux yeux au beurre noir mais qu'il vive...", murmure-t-il, le regard perdu dans le vide. "Un ami et moi portions un t-shirt d'Anderlecht. Philippe était habillé sans marque distinctive. Un groupe de 25, 30 personnes nous a agressés. Nous n'avions aucune chance. Ça a commencé bêtement. Ils cherchaient un prétexte: l'un d'eux m'a donné un coup de coude, m'a provoqué. J'ai continué mon chemin en m'intercalant entre eux et la fille qui nous accompagnait. J'ai juste dit: -Je suis un simple supporter. Il m'a frappé. Puis les coups sont venus de tous les côtés. Je n'ai vu clairement que le premier d'entre eux. Il ne portait pas de vareuse verte de Lommel. Il était vêtu de noir. Beaucoup avaient des casquettes. Je n'ai pas vu de vert dans la masse. Je n'ai plus pensé qu'à me protéger. Je n'ai pas senti s'ils avaient bu. Ça a duré une minute ou deux, pas plus. Je pourrais reconnaître mon premier agresseur, mais je n'ai pas encore vu les images vidéo de la police ni des photos". Après s'être échappé, Ronny est revenu sur les lieux de l'agression. C'est là qu'il a découvert Philippe, étendu au sol, inconscient. "Nous avons constaté que trois des nôtres manquaient à l'appel. Nous sommes donc retournés dans cette rue. Il gisait, à terre. Une dame de Lommel lui a prodigué les premiers soins. Elle travaille aux urgences".Pourquoi?Dix-sept heures, mercredi dernier. L'heure du départ en car à Anderlecht pour le match contre Lokomotiv Moscou approche. 't Hoekske est comble mais l'ambiance est à la tristesse. Le nez sur leur verre, les consommateurs n'échangent que des murmures. Un peu plus loin, d'autres sont penchés sur des tables qu'ils ont rassemblées. Ils confectionnent des banderoles de deuil. Sous la photo de Philippe Thirion, soulignée d'un bandeau noir, un mot: "Pourquoi?" Ce mot résume tout. Cette tragédie qui a frappé un innocent n'a aucun sens. Luc Noé connaissait Philippe Thirion. Celui-ci n'avait rien d'un provocateur. "Il était même trop brave! Gentil, calme, il ne disait jamais un mot plus haut que l'autre. Il n'était affilié à notre club, 't Hoekske Tienen, que depuis le début de la saison mais il venait souvent prendre un verre,... et il était supporter d'Anderlecht. Il a donc franchi une étape logique. Il assistait à tous les matches. Nous sommes abattus". Il ne tarde pas à pointer du doigt l'insécurité: "J'ai un enfant de sept ans. Il m'accompagne au Sporting mais pas en déplacement. A Anderlecht, les supporters ne peuvent pas se rencontrer. C'est le stade le plus sûr de Belgique. Lommel, comme St-Trond ou Beveren, sont des stades calmes. Mais le parking payant est commun. Les bois qui entourent le stade diminuent la visibilité. On nous a dit que la police de Lommel avait fait beaucoup d'efforts pour trouver ces gens". Le petit groupe est marqué. Jamais il n'avait été confronté à la violence. Comme tout club de supporters, il prône la sportivité et exclurait sans pitié ceux qui enfreindraient la loi. Ronny: "Les sept survivants restent ensemble. Nous avons besoin de nous parler, car les autres ne peuvent pas nous comprendre. Nous restons aussi en contact avec la famille. Nous sommes allés plusieurs fois à la clinique. A la demande de sa famille, nous avons pu entrer une fois dans la chambre de Philippe mais il était inconscient".'t Hoekske veut vendre des cartes de soutien. Anderlecht et la fédération ont marqué leur accord. D'ailleurs, les messages de sympathie affluent. "Le club local de supporters de Bruges nous a contactés. L'argent de ces cartes sera consacré aux frais de justice. Nous voulons que ces gens soient punis et que leur peine serve d'exemple à tous les hooligans". Le Parquet d'Hasselt reste discretAprès avoir mis fin aux bagarres, la police de Lommel a pu identifier trois des agresseurs. Ils sont âgés d'une vingtaine d'années, l'un d'eux va être bientôt père de famille. Ils sont en prison. Le Parquet de Hasselt les a inculpés d'homicide, puisque leur victime est décédée. Il a déjà prolongé d'un mois leur mandat d'arrêt, comme le confirme l'attachée de presse du Parquet. L'enquête étant en cours, aucun élément ne peut être rendu public. Il semble toutefois que celui qui lui aurait porté le coup au visage ait avoué, lors de son arrestation. Le Parquet d'Hasselt: "Nous ne pouvons rien confirmer pour l'instant. Nous ne savons pas encore s'ils étaient sous l'influence de l'alcool: nous ne disposons pas encore de tous les éléments". Que risquent-ils? "L'homicide se juge normalement en assises, devant un jury. La peine peut aller de vingt à trente ans de réclusion. Si l'accusation était requalifiée en meurtre, c'est-à-dire s'il y avait préméditation, ils encourraient la perpétuité".Pascale Piérard