En un peu plus de deux ans passés à 6.000 kilomètres de Bruxelles, Yannick Ferrera pourrait presque s'être fait oublier. Ce serait peut-être le cas dans un monde où les agents n'existent pas. Les intermédiaires font encore vibrer le téléphone de l'ancien coach de Charleroi et du Standard, souvent avec un billet de retour et un soupçon de mépris posés dans la balance. "Il y a environ un an, j'étais au téléphone avec un agent belge qui me proposait de me présenter dans tel ou tel club", rembobine l'entraîneur d'Al-Fateh, actuellement avec un match de retard dans le peloton qui va du ventre mou du classement à la lutte pour le maintien en Saudi Professional League. "Je lui ai répondu que j'étais bien ici, que je n'avais pas besoin de changer. Là, il me répond: Oui mais bon, tu ne vas quand même pas rester toute ta vie dans ce bac à sable? J'étais limite choqué. Je t'invite à venir voir le bac à sable."
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En un peu plus de deux ans passés à 6.000 kilomètres de Bruxelles, Yannick Ferrera pourrait presque s'être fait oublier. Ce serait peut-être le cas dans un monde où les agents n'existent pas. Les intermédiaires font encore vibrer le téléphone de l'ancien coach de Charleroi et du Standard, souvent avec un billet de retour et un soupçon de mépris posés dans la balance. "Il y a environ un an, j'étais au téléphone avec un agent belge qui me proposait de me présenter dans tel ou tel club", rembobine l'entraîneur d'Al-Fateh, actuellement avec un match de retard dans le peloton qui va du ventre mou du classement à la lutte pour le maintien en Saudi Professional League. "Je lui ai répondu que j'étais bien ici, que je n'avais pas besoin de changer. Là, il me répond: Oui mais bon, tu ne vas quand même pas rester toute ta vie dans ce bac à sable? J'étais limite choqué. Je t'invite à venir voir le bac à sable." Même quand le thermomètre flirte avec les cinquante degrés, une habitude au sud-est de la péninsule arabique lors des mois d'été, les pelouses du centre d'entraînement d'Al-Fateh n'ont effectivement pas grand-chose à envier aux meilleures infrastructures du championnat belge. Un chantier loin d'être terminé, puisque le club prépare deux nouveaux terrains, un nouveau centre et même un nouveau stade dans un futur proche. La troisième saison passée les pieds dans le sable par Yannick Ferrera n'a donc rien d'une traversée du désert. Installé un peu moins de cinq kilomètres plus loin, dans un complexe hôtelier qui héberge le coach des Verts et certains membres de son staff, l'ancien mentor des Rouches profite à peine des charmes d'Al-Hassa, au coeur d'une oasis réputée pour être la plus grande du monde. L'endroit idéal pour un retour aux sources. Une dizaine d'années plus tôt, c'est en effet à Al-Shabab que le dernier des Ferrera découvre les rouages du monde professionnel en intégrant le staff de MichelPreud'homme pour y endosser le rôle d'analyste vidéo. À l'époque, les hommes de MPH décrochent le titre de champion d'Arabie Saoudite au détriment du géant local, Al-Ahli, coiffé au poteau à cause d'un partage concédé face à Al-Fateh. Le nom est donc familier aux yeux de Yannick quand, le 6 octobre 2019, un certain SaadAl-Afaliq le contacte sur Instagram: "Je suis le président du club d'Al-Fateh en Arabie Saoudite, est-ce que je pourrais avoir votre numéro pour qu'on s'appelle?" Quelques heures et autant de recherches plus tard, le goût de l'aventure s'empare d'un coach qui vit sevré de sa passion depuis près d'un an, au bout d'une dernière expérience difficile à Waasland- Beveren. Huit jours après les premiers contacts, c'est l'heure du contrat, paraphé à Dubaï, où l'équipe se trouve alors en stage. La suite s'écrit avec une première victoire à Al-Hassa, et un maintien acquis au bout du suspense. "Yannick a changé le caractère de l'équipe", diagnostique Saad Al-Afaliq, le président d'Al-Fateh, à la mi-temps du match de championnat disputé face à Al-Taawon, finaliste de la dernière Coupe saoudienne. "Sur le terrain, il y a un esprit de combat plus élevé, un style plus offensif, une haute intensité et de meilleures performances individuelles. On sent vraiment que l'équipe travaille mieux. Yannick est un coach affamé, il veut construire une carrière dans notre région et avec lui, nous pouvons fonder un avenir", poursuit le président, avant de dévorer le succès des siens en seconde période et de s'envoler pour Dubaï. Autour du Prince Abdullah bin Jalawi Stadium, les timides signes d'ouverture culturelle s'affichent au gré des animations organisées par le club avec ses supporters en marge de la rencontre face à Al-Taawon. Si les locaux portent évidemment la tenue traditionnelle, les stades ont progressivement ouvert leurs portes aux femmes et aux enfants, et les étrangers (et étrangères) peuvent afficher un look casual, même si les femmes restent contraintes de couvrir bras et jambes. L'affluence atteint parfois 13.000 personnes dans ce stade qui peut abriter jusqu'à 20.000 spectateurs, mais la foule reste assez intimiste pour admirer une victoire locale aux accents belges. Deux des trois buts d'Al-Fateh sont inscrits par IvanSantini, ancien buteur du Standard et d'Anderlecht, alors que l'ouverture du score est partie des pieds de l'éphémère Gantois GustavWikheim. Un large succès qui ravit un public plutôt bruyant, instruments à l'appui, malgré une chaleur encore très pesante à 18 heures et en plein automne. Les invités de la tribune d'honneur sont d'ailleurs abreuvés d'eau ou de thé pour lutter contre une atmosphère parfois étouffante. "Yannick est fort apprécié en Arabie Saoudite, parce qu'il y fait du bon travail", explique GlennVercauteren, fils du roi des centres banane et membre du staff aux airs de Pro League mis en place par Yannick Ferrera, avec l'ancien dernier rempart de Lokeren JugoslavLazic comme entraîneur des gardiens. "Le club est parti d'une position de relégable et est remonté au classement, il a disputé une demi-finale de Coupe, et les gens aiment regarder le football qu'il produit. C'est déjà arrivé que des supporters adverses le félicitent pour la qualité de son travail." Une approbation qui ne s'arrête pas au public, puisqu'au bout de quelques mois passés sur le banc d'Al-Fateh, un autre club du championnat saoudien était venu aux nouvelles pour confier au jeune Belge les rênes de son équipe. "J'avais déjà un accord avec Al-Fateh pour resigner", se souvient Ferrera. "Ici, il y a un gentlemen's agreement qui fait que les clubs ne se piquent pas les coaches en cours de saison. Quand ils savent que l'entraîneur est encore sous contrat, ils n'essaient même pas. C'est très différent de la Belgique." Le contraste avec les habitudes belges ne s'arrête pas là. En Arabie Saoudite, Yannick Ferrera a découvert - ou plutôt retrouvé - un monde à part, où les particularités culturelles et climatiques ont une influence évidente sur son travail. Avec la chaleur ambiante, impossible de s'entraîner en journée, sous peine de subir les températures souvent excessives. "À part en janvier ou février, où on s'entraîne plutôt vers quinze heures, la plupart des séances ont lieu le soir, généralement vers 18 heures en automne et même vers 20h30 au début du mois de juillet. En fait, plus les températures descendent, plus l'heure de l'entraînement avance", détaille le coach d'Al-Fateh, qui doit aussi composer avec un club et un noyau dont la plupart des membres sont des musulmans pratiquants. L'une des cinq prières journalières est ainsi systématiquement fixée une vingtaine de minutes avant la séance d'entraînement du jour. Même les rituels qui précèdent les matches sont chamboulés, par rapport aux réalités européennes. "Par exemple, quand on s'entraîne assez tard, on a un repas dans la foulée et après ça, la plupart des joueurs ne vont pas dormir avant quatre ou cinq heures du matin. Ils dorment autant d'heures que nous, mais à des moments différents. Les jours de matches, quand on joue à 18 heures, ils se lèveront peut-être vers 11 heures pour manger à midi. Pour moi, ça ne change pas grand-chose. Je peux m'adapter. Donne-moi un terrain de foot, un ordinateur et je suis content." Al-Fateh semble avoir décidé de lui donner un peu plus. Autour du terrain d'entraînement, toujours impeccablement vert malgré un thermomètre aux allures de four, les chantiers sont nombreux. Glenn Vercauteren, seulement sur place depuis un an, résume: "Depuis mon arrivée, ils ont aménagé une nouvelle salle de fitness, construit trois terrains et un synthétique, et là il y a encore des travaux pour de nouveaux bureaux. Ça bouge beaucoup." Une activité visiblement contagieuse, à voir le coach s'agiter pour distribuer les consignes dès le coup d'envoi de la séance sur le terrain d'entraînement. Tout passe de l'anglais à l'arabe, par la magie d'un traducteur tunisien qui récolte chacune des paroles de Ferrera pour les redistribuer à un noyau polyglotte. En privé, le dialogue vire parfois à l'espagnol quand il s'agit de donner des instructions à l'international péruvien ChristianCueva, ou au français pour parler avec les joueurs algériens et marocains du noyau. "Au fil du temps, les joueurs ont appris à reconnaître les mots-clés, et moi aussi. Ils connaissent le jargon du foot en anglais, et moi je le maîtrise en arabe", reprend Ferrera qui, avec désormais une troisième saison au compteur, est le coach en place depuis le plus longtemps au sein de l'élite du football arabe. Le signe d'un homme heureux dans sa nouvelle vie, celle où certains supporters l'arrêtent dans la rue pour prendre des photos, ou d'un manque d'ambition à l'heure de se rediriger vers un championnat plus huppé? "Quand Al-Fateh est venu me chercher, j'étais depuis onze mois à la maison, sans club, et aucun des projets qui arrivaient sous mes yeux ne me correspondait. Je voulais un endroit où je peux durer, être moi-même et ne pas faire semblant. Ici, on m'a proposé d'exercer ma passion dans un pays où il fait bon, où on travaille dans de super conditions et où je gagne beaucoup d'argent. Pourquoi dire non?" Peut-être pour passer du temps avec sa famille, forcément très éloignée. "C'est vrai que mes proches me manquent", embraie Ferrera. "On ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. Mes proches savent que si je suis proche d'eux, mais que je n'ai pas le football, je suis malheureux, donc ils acceptent ça. On se voit chaque fois qu'on peut. Il y a pas mal de trêves internationales pour revenir à la maison, on s'appelle tous les jours, mais je ne suis pas avec eux physiquement." La famille d'adoption, c'est donc un staff qui, à des milliers de kilomètres de chez lui, vit inévitablement en vase clos. Dans le studio de son complexe hôtelier, Yannick Ferrera a des collègues qui sont aussi des voisins. "Ici, tout le monde se connaît", explique l'ancien jeune routinier des bancs de Pro League en faisant le tour de ce spacieux propriétaire où l'on recense un mall, un grand magasin Carrefour, une salle de sport, une piscine, des restaurants et même un bar où la TV diffuse, forcément, des matches de football à la chaîne. Tout ça à cinq minutes en voiture du centre d'entraînement où les membres du staff d'Al-Fateh passent l'essentiel de leurs journées, au coeur d'une ville à l'européenne. Finalement, tout est fait ici pour que les coaches européens se sentent comme chez eux. Comme en Premier League, le championnat saoudien a même instauré un trophée de Coach of the Month. Une récompense remportée par Yannick Ferrera en octobre 2020, au terme d'un spectaculaire sept sur neuf et qui trône en bonne place dans une chambre où le jeune coach finit par avoir ses habitudes. Le jour de Noël, le Bruxellois disputera son septantième match sur le banc d'Al-Fateh, s'approchant à onze longueurs de son plus long bail à la tête d'un club professionnel (81 rencontres avec Saint-Trond). Ce sera face à Al-Hilal, géant du Golfe qui aligne BafétimbiGomis et MoussaMarega. Autant dire que les trois points seraient un sacré cadeau à poser sous le sapin.