Il paraît que seules les victoires sont belles, et que tout le reste n'est que littérature. De Cardiff à Zenica en passant par Nicosie et Jérusalem, le livre écrit par le football belge sur la route de l'EURO 2016 est loin d'être un chef-d'oeuvre. Tout juste un roman de gare, qu'on consomme sans réfléchir à autre chose qu'à l'ivresse de la victoire.
...

Il paraît que seules les victoires sont belles, et que tout le reste n'est que littérature. De Cardiff à Zenica en passant par Nicosie et Jérusalem, le livre écrit par le football belge sur la route de l'EURO 2016 est loin d'être un chef-d'oeuvre. Tout juste un roman de gare, qu'on consomme sans réfléchir à autre chose qu'à l'ivresse de la victoire. Les Diables iront à l'EURO, et Marc Wilmots pourra toujours avancer son bilan face aux critiques sur le jeu. " J'ai bien réfléchi et je me suis dit : c'est quoi le beau jeu ? C'est être efficace et gagner des matches ", nous confiait le sélectionneur voici quelques mois. Mais on parle d'une équipe de football, pas d'un bureau de comptables. Et il faut reconnaître qu'au-delà des points, les Diables inquiètent. Les adversaires sont de plus en plus nombreux à dresser des murailles défensives autour de leurs seize mètres, et la démolition de briques n'est visiblement pas la spécialité de notre équipe nationale. " Les adversaires ne nous donnent plus d'espace ", déplore le sélectionneur. " On nous dit que nous devons en trouver nous-mêmes, mais où ? " La Belgique se trouve dans une situation assez classique, mais tellement étrange pour elle qui est née avec un complexe d'infériorité au bout des crampons : elle doit assumer le jeu et inventer des espaces. Et pour l'instant, elle n'y arrive pas. Lors des six matches où les Diables ont marqué dans cette campagne qualificative, le premier but est tombé sur une phase arrêtée à quatre reprises. Un penalty de Kevin De Bruyne et trois buts grâce aux centimètres de Marouane Fellaini et à son flair dans la surface. Cela suffit pour se sortir d'un groupe scénarisé pour une qualification sans histoire. Mais peut-on vraiment prétendre gagner un championnat d'Europe sans idées ? Le problème de cette Belgique sans saveur, c'est le ballon. Elle l'a, presque tout le temps, mais pourquoi ? Parce que ses joueurs l'aiment trop pour le laisser à l'adversaire et fermer les espaces dans leurs trente derniers mètres. Ils veulent la balle, mais ne semblent pas savoir quoi en faire. Ni vitesse, ni inspiration. Leurs dernières lettres de noblesse, les Diables les ont écrites sans le ballon. Les frissons de ce Belgique - USA, match de Premier League perdu en pleine Coupe du Monde, ont été acquis avec 47 % de possession de balle, soit le pourcentage le plus faible de nos cinq matches brésiliens. Quant à la démonstration du stade de France, elle a été réalisée avec 44 % de possession. Le point commun de ces deux rencontres ? C'est que l'adversaire a choisi de relever le défi physique. Et à ce jeu-là, la Belgique est invincible. " Les points forts de la Belgique, ce sont une défense et un milieu de terrain très athlétiques ",déclarait Didier Deschamps à la presse belge à quelques jours de ce fameux match amical de fin de saison. Les Diables ont beau avoir Eden Hazard ou Kevin De Bruyne, l'aspect le plus marquant de leur jeu reste la présence de ce triangle formé par l'énergie de RadjaNainggolan, l'abnégation d'AxelWitsel à la récupération et le profil atypique de Fellaini. Ajoutez un neuf puissant, que ce soit ChristianBenteke ou RomeluLukaku, et vous comprendez qu'on parle plus souvent de Belgian Beasts que d'un onze de poètes. Même Marc Wilmots reconnaît que " chaque fois qu'on évolue avec notre triangle, c'est costaud ". Alors, plutôt que de s'aventurer sur le ring, nos adversaires préféreront souvent rester dans le coin, la garde haute. Si la Belgique qui a composté son ticket pour le Brésil était celle de Kevin De Bruyne, les Diables version " France 2016 " sont ceux de Marouane Fellaini. Une prise de pouvoir remarquée dans les chiffres puisqu'avec quatre buts depuis le début de la campagne, Big Mo est le meilleur buteur belge des qualifs. Un putsch improbable sur les clés du jeu réalisé avec l'assentiment de Marc Wilmots, qui déclare au soir de la défaite à Cardiff que " ça a manqué d'un Marouane Fellaini "et qui décrit sa phase de jeu idéale avec un coup de casque de Felly à la conclusion : " Quand tu vois le centre de Toby Alderweireld pour Fellaini à Paris, un centre avant les seize mètres dans le dos de la défense et avec Fellaini en pleine course, tu ne sais pas défendre face à ça. " Et Eden Hazard dans tout ça ? Le plus grand talent belge de l'histoire du jeu en est réduit à être l'homme du " deuxième tiers " d'une équipe nationale qui bouche le côté gauche pour respirer sur la droite. C'est d'ailleurs l'un des rares schémas récurrents du jeu des Diables, sans qu'on sache s'il est réellement souhaité par Marc Wilmots ou s'il dépend de l'amour magnétique d'Hazard pour le ballon : le numéro 10 décroche à hauteur de Nainggolan, emmène le bloc adverse autour de lui et crée le décalage en portant le ballon. L'espace se crée à droite, et c'est Alderweireld qui en profite : avec trois assists, Toby est le meilleur passeur de la campagne belge. Reste que la situation est paradoxale. La Belgique de Wilmots utilise Eden Hazard pour créer les décalages, au lieu de créer des décalages pour permettre à Eden Hazard de s'exprimer là où son football parle le mieux : en un-contre-un, dans le dernier tiers du terrain. Mais la Belgique d'Hazard n'existe donc toujours pas. Et la Belgique de Fellaini affiche ses limites. Celui que Louis van Gaal considère comme un plan B, voire carrément un plan d'urgence quand il faut arroser la surface de centres dans les dix dernières minutes, est le plan A des Diables. Et le plan B ? Il n'existe pas. On l'a vu sur la pelouse de Cardiff, quand la Belgique a joué comme si Fellaini était présent alors qu'il n'était pas sur le terrain. Et l'enseignement a été le suivant : Felly est indispensable. Dans le plan élaboré par Marc Wilmots, le géant d'Old Trafford est effectivement un pion essentiel. On parle d'un système musculeux, où la différence se fait avec les centimètres avant de se faire avec les pieds. Des longs ballons, du jeu en pivot ou en déviation et des centres. À la Coupe du Monde, les Belges étaient l'équipe à disputer le plus de duels aériens parmi les quarts de finaliste avec 19,6 duels par rencontre. Seuls les Français devançaient nos 25 centres par match dans le " grand huit " et les Pays-Bas les moins esthétiques de l'histoire surpassaient à peine nos 62 longs ballons par match. Joue-t-on vraiment un 4-3-3 avec un basketteur en numéro 10 et un système aérien ? Marc Wilmots tient à son système. " J'aime bien le 4-3-3. Je pense que c'est le système qui colle le mieux aux qualités intrinsèques de mes joueurs. " Il a, par contre, une vision bien particulière des rôles dans son fameux triangle de l'entrejeu : " L'idéal demeure une permutation permanente entre les trois médians axiaux. Cette permutation donne de la variété au jeu. " De la variété, mais pas de repères. Le terrain diabolique ressemble parfois à la scène confuse d'un match d'impro. Radja Nainggolan, casseur de lignes par excellence, fait d'ailleurs figure d'organisateur dans notre système. Vous avez dit paradoxal ? Le coeur du problème de l'animation du jeu des Diables se trouve précisément au coeur de leur jeu. C'est ce triangle qui manque d'équilibre et de repères. Marc Wilmots a voulu l'installer en mouvement permanent avant même qu'il soit stabilisé. Il l'était en perte de balle, avec le marquage individuel exercé par les deux huit sur les milieux adverses et la couverture de " libéro de l'entrejeu " effectuée par Witsel, mais pas en possession. Les cartes de positionnement moyen (voir par ailleurs) de l'équipe nationale sont criantes au moment d'évoquer le manque de clarté des rôles en possession de balle. La comparaison avec le modèle espagnol est édifiante. Le football est un sport de mouvement permanent, mais aussi d'occupation rationnelle de l'espace. Et c'est sans doute cet aspect qu'il manque à la Belgique. Par manque d'automatismes, indéniablement. À cause d'une culture footballistique qui rechigne à organiser les offensives de ses talents. " On joue face à des blocs bas, donc nous devons compter sur des joueurs d'action ", racontait récemment Marc Wilmots à la DH. Après la rencontre amicale face à l'Australie, le sélectionneur ne concédait-il pas que " la qualité de cette équipe réside dans ses facultés d'improvisation ". Nos matches se gagnent donc " au talent ", sans véritable travail offensif. Jusqu'à ce qu'un adversaire qui défend avec sang-froid et cynisme ne se dresse devant les pieds d'Hazard ou au-dessus de la tête de Fellaini. C'est donc la fameuse question des automatismes qui revient sur le tapis. Ou plutôt de l'absence d'automatismes. Carence qu'un Hazard frustré mais lucide avait relevée quelques minutes après la défaite face à l'Argentine. " Si quelqu'un pense qu'il peut créer des automatismes avec deux ou trois entraînements, il est fou ", répond Marc Wilmots face à cette théorie. Trois ans, cinq stages et une quinzaine de rassemblements n'auront pas suffi à le faire changer d'avis. Ni à créer des automatismes offensifs, pourtant si précieux pour faire vaciller un bloc bas. Le problème, c'est que l'improvisation commence à virer au chaos. Tout le monde repique vers l'axe, sauf les latéraux (qui, pour rappel, sont des joueurs axiaux de formation). Une anarchie savamment orchestrée par le sélectionneur : " L'idéal, c'est que les deux ailiers se recentrent, que les joueurs axiaux croisent leurs lignes de course et que les backs profitent des espaces laissés libres par les ailiers ". La description est alléchante, sauf qu'elle ne parle que de courses. Et le football se joue avec un ballon. Où est-il, qui le fait vivre, lance-t-on des fausses pistes en regroupant la possession d'un côté avant de changer le jeu vers une ouverture côté opposé ? Questions sans réponses. Et pourtant, le 4-3-3 est le système de possession par excellence. Celui qu'il convient d'appliquer, donc, quand on dépasse allégrement la barre des 60 % de possession de balle moyenne. Même en écartant les spécificités géométriques du Bayern de Guardiola, on remarque que c'est l'animation choisie par Luis Enrique ou Laurent Blanc. Mais le Barça joue avec Busquets et Iniesta dans son triangle. Paris aligne Thiago Motta et Marco Verratti. Un homme qui crée des décalages sans jamais perdre le ballon, et un autre qui casse des lignes avec ses dribbles et donne des buts avec ses passes. Des joueurs qui choisissent le rythme d'une rencontre, qui reçoivent de gauche et redonnent instantanément à gauche, ou bien temporisent et font tourner à droite dans l'attente d'une ouverture. Un rôle que ne peuvent remplir ni Witsel, ni Fellaini. Un rôle dans lequel on glisse l'infiltreur Nainggolan, faute de mieux. Sans un " générateur de jeu ", on se passe le ballon jusqu'à ce qu'il arrive dans les pieds d'un joueur capable de réaliser un exploit individuel, ou jusqu'à ce qu'un latéral ait l'espace suffisant pour balancer un centre dans le rectangle. La possession belge n'est ni organisée, ni efficace. Mais qui propose une possession de balle organisée et cohérente en Premier League ? Au Royaume de l'intensité, rares sont ceux qui construisent leurs idées autour du ballon en s'installant dans le camp adverse. Un duel aérien perdu est trop vite arrivé, et offre immédiatement un face-à-face avec le gardien dans ces matches de verticalité incarnée. En Angleterre, on ne prend pas le temps de désorganiser l'adversaire parce que souvent, il se désorganise déjà tout seul. Et le problème, c'est que presque tous nos Diables y évoluent. Le casse-tête pour Marc Wilmots semble insoluble, lui qui affirme que " le coach fédéral ne peut pas rendre ses joueurs meilleurs. J'utilise les qualités qu'un joueur dévoile dans son club et je laisse la plupart faire la même chose en équipe nationale. " Au-delà de la question des latéraux, seul Nainggolan évolue dans un rôle de composition en possession de balle. L'infiltreur doit faire le regista, le metteur en scène à l'italienne. Radja l'hyperactif doit donner le pouls de la rencontre. Un rythme qu'il veut toujours infernal, évidemment. Si l'adversaire accepte, il est dévoré par l'intensité. S'il refuse et se retranche devant son but, les Diables tapent au marteau-piqueur sur un mur qui menace de ne jamais céder s'il est en béton gallois. Pourquoi sortir Nainggolan de son rôle romain ? Tout simplement parce qu'il est le seul à évoluer chaque semaine dans une vraie équipe de possession. Même Kompany et De Bruyne appartiennent à un Manchester City qui vit plus des exploits individuels de ses talents offensifs que d'une possession cohérente. Hazard est coaché par le meilleur contre-attaquant du monde, tandis que Fellaini n'est utilisé que quand van Gaal troque ses idéaux néerlandais contre son pragmatisme " brésilien ". Ne demande-t-on pas l'impossible à Wilmots ? Pourquoi troquer un plan limité, mais rentable, pour un long cheminement vers l'élaboration d'automatismes pour un jeu de position que la plupart des Diables ne pratiquent jamais ? Et si la solution était ailleurs ? La nouvelle philosophie inculquée par l'Union belge à ses entraîneurs, c'est de tenter d'avoir 100 % de possession de balle. Les manuels des coaches belges ont supprimé le numéro 10 pour installer un triangle sur sa pointe basse dans l'entrejeu. Un jeu de position et de possession qu'on admire déjà chez les équipes d'âge, qui gèlent le ballon et trouvent des espaces à force de circulation de balle. Pour avoir de la créativité dans le triangle de l'entrejeu, ne faudrait-il pas tout simplement y placer des joueurs créatifs ? Trop souvent, les sélections de Marc Wilmots ressemblent à la constitution d'une équipe de rêve sur console. On prend les 25 meilleurs dans le groupe, et on met les onze meilleurs sur le terrain. Le problème, c'est que les Harlem Globe-Trotters ne viendront jamais au bout des San Antonio Spurs de Parker et Ginobili. Pas une question de talent, mais d'idées collectives. La Pro League, si souvent moquée, a pourtant donné l'exemple. Sans le talent de Mitrovic, de Vazquez ou de Carcela, mais avec une identité collective et un casting très précis pour l'attribution des rôles, Gand s'est installé sur le toit de la Belgique. Avec un certain Sven Kums en véritable " générateur de jeu ". Sa prestation européenne face à Lyon a charmé les spécialistes français, certains le taxant même d'Iniesta belge. En Espagne, justement, on se souvient encore de la cinglante défaite de la Rojita face aux Diablotins de Musonda et Tielemans. Certains suiveurs espagnols nous avaient alors glissé que l'entrejeu de nos U21 était bien plus excitant avec le ballon que celui des Diables. Marc Wilmots a beaucoup de football en magasin, encore faut-il qu'il veuille faire un détour par ce rayon. PAR GUILLAUME GAUTIER - PHOTOS IMAGEDESK / TOM VERBRUGGENQuand l'adversaire choisit de relever le défi physique, la Belgique est invincible. L'improvisation commence à virer au chaos chez les Diables. La Belgique d'Hazard n'existe donc toujours pas. Et la Belgique de Fellaini affiche ses limites.