JACQUES SYS: Ne fais pas la guerre à la presse

Les conflits avec la presse ont été le fil rouge des Coupes du Monde, dans le passé. En 1982, par exemple, il y a eu un bref boycott quand on a parlé des sorties des Diables Rouges. En 1994, il y a eu des frictions à cause de critiques sur le fonctionnement de Roger Vanden Stock, le chef de délégation, et en 2002, les relations se sont complètement dégradées quand Robert Waseige a annoncé, avant le départ pour l'Asie, qu'il rejoindrait le Standard à l'issue du tournoi. Ces disputes sont un gaspillage d'énergie, Marc, et tu ferais mieux de les éviter. La Fédération a engagé un responsable de presse, Stefaan Van Loock, ainsi qu'un responsable de communication, Bob Madou, qui a travaillé dans le marketing et n'est pas vraiment un spécialiste. Pendant le Mondial, c'est Madou qui assume la responsabilité totale de la communication. L'Association des journalistes professionnels délègue certes, pour la première fois, un représentant, François Colin, qui assurera la liaison entre les joueurs et les journalistes, pour anticiper d'éventuels problèmes. Le passé nous a appris que les clubs et les fédérations acceptent très mal les opinions critiques alors que tu as dû apprendre à les gérer quand tu jouais à Schalke 04. Avec maturité. Sois prudent, à une époque où le paysage médiatique a beaucoup changé. Quoi qu'il arrive, la communication ne peut se muer en non-communication. Ce serait un signe de faiblesse et il ne cadrerait pas avec le professionnalisme dont s'est dotée la Fédération.
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Les conflits avec la presse ont été le fil rouge des Coupes du Monde, dans le passé. En 1982, par exemple, il y a eu un bref boycott quand on a parlé des sorties des Diables Rouges. En 1994, il y a eu des frictions à cause de critiques sur le fonctionnement de Roger Vanden Stock, le chef de délégation, et en 2002, les relations se sont complètement dégradées quand Robert Waseige a annoncé, avant le départ pour l'Asie, qu'il rejoindrait le Standard à l'issue du tournoi. Ces disputes sont un gaspillage d'énergie, Marc, et tu ferais mieux de les éviter. La Fédération a engagé un responsable de presse, Stefaan Van Loock, ainsi qu'un responsable de communication, Bob Madou, qui a travaillé dans le marketing et n'est pas vraiment un spécialiste. Pendant le Mondial, c'est Madou qui assume la responsabilité totale de la communication. L'Association des journalistes professionnels délègue certes, pour la première fois, un représentant, François Colin, qui assurera la liaison entre les joueurs et les journalistes, pour anticiper d'éventuels problèmes. Le passé nous a appris que les clubs et les fédérations acceptent très mal les opinions critiques alors que tu as dû apprendre à les gérer quand tu jouais à Schalke 04. Avec maturité. Sois prudent, à une époque où le paysage médiatique a beaucoup changé. Quoi qu'il arrive, la communication ne peut se muer en non-communication. Ce serait un signe de faiblesse et il ne cadrerait pas avec le professionnalisme dont s'est dotée la Fédération. " Le meilleur team national de tous les temps ", entend-on çà et là. Méfiance. Il est dangereux de payer l'orchestre avant le bal. VincentKompany est magnifique. Mais, à 28 ans, son palmarès avec les Diables est maigre : rien qu'une " qualif " pour le Mondial. A cet âge-là, EricGerets, par exemple, avait disputé la finale de l'Euro 80 avant de battre l'Argentine en ouverture du Mondial 82. D'aucuns snobent les Diables d'antan. Il faut pourtant retenir le mental en acier de ces battants qui ne supportaient pas qu'on leur cire les pompes ou qu'on les materne. Les prometteurs de beaux jours risquent d'embourgeoiser nos artistes qu'il faudra secouer en leur parant du caractère de la bande de Pirate Eric sous peine de crouler sous les critiques des louangeurs qui retourneront leur veste au premier pépin venu. Tu as opté au Brésil pour le Paradise Golf & Lake Resort de Mogi das Cruzes, dans la grande banlieue de Sao Paulo. Un endroit encore plus mirifique que les lieux de séjour précédents de nos Diables en phase finale de la Coupe du Monde. Je songe à la Meson del Angel, à Puebla, au Mexique, en 1970. Voire à l'Huerta del Curo, à Elche, en Espagne, 12 ans plus tard. Deux cadres dotés, à l'instar de ton prochain point de chute, d'une superbe piscine. Mais quelle attitude adopteras-tu vis-à-vis d'elle ? Feras-tu comme RaymondGoethals autrefois, en interdisant toute baignade, sous prétexte que l'eau fatiguait les organismes, au grand dam des joueurs ? Ou bien toléreras-tu que tes ouailles fassent trempette malgré tout, mais avec le risque d'une noyade ? Comme cela s'était presque produit lors du Mundial 82, avec Jean-MariePfaff dans le rôle principal. Notre portier national ne s'en était alors jamais remis et avait vu son tournoi s'en aller à...vau-l'eau suite à un sérieux télescopage avec EricGerets... " Coach, tu n'as pas fait un drame quand ton avant-centre, Christian Bentéké, s'est déchiré le tendon d'Achille, devant renoncer au Mondial. Il y a encore Romelu Lukaku, même s'il garde moins bien le ballon et combine moins bien, ce qui peut poser problème quand les espaces sont réduits. Eden Hazard, Adnan Januzaj et Kevin Mirallas peuvent également jouer à ce poste, as-tu souligné. Ce dernier a toutefois précisé qu'il ne se sentait pas bien à l'avant et c'est aussi le cas des deux autres. Finalement, tu as aussi sélectionné Divock Origi, un international U19 qui joue sur le flanc dans son club. Comme son nom n'est apparu nulle part, nous voudrions te rappeler que Moussa Dembélé connaît très bien le poste neuf. Il est certes devenu médian, d'après certains parce qu'il n'est pas assez égoïste pour jouer en pointe, mais si tu avais besoin d'un avant créatif, costaud et capable de conserver le ballon, Moussa ne pourrait-il pas t'être utile en attaque ? Le risque d'un bon début contre l'Algérie et la Russie, c'est que tu pourrais calculer pour le troisième match. Ne le fais pas. J'étais aux Etats-Unis et je sais où ça peut conduire. Paul Van Himst avait eu la malencontreuse idée d'épargner Josip Weber et Georges Grün lors du troisième match contre l'Arabie Saoudite et au lieu de jouer les huitièmes de finale à Orlando contre l'Irlande, les Belges ont dû jouer contre l'Allemagne. Van Himst n'avait pas considéré ce match comme une finale et il a été éliminé. Tu étais là, nous te rafraîchissons simplement la mémoire. Tu n'étais pas à l'EURO portugais 2004 quand un de tes prédécesseurs au poste de sélectionneur, Dick Advocaat, a remplacé Arjen Robben. Les Pays-Bas menaient 2-1 face à la Tchéquie et Advocaat a retiré son meilleur homme. Ce remplacement était aussi tactique mais il était surtout motivé par la fragilité de l'avant. Or, au tour suivant, Robben était indispensable. Il n'y a pas eu de tour suivant. Les Pays-Bas ont été battus 2-3 et Advocaat a croulé sous les critiques. Dans une émission TV, Jan Mulder a exhorté les gens à le lapider. Il ne le pensait pas mais le mal était fait. Nous ne voudrions pas que ça t'arrive, même si nous n'avons pas de Mulder. Ça aide, si pendant ce long séjour, tu veux t'éloigner un peu des autres et de tes propres pensées. Ouvrir un bon bouquin, c'est prendre un bon bol d'air. Je pense à l'oeuvre du général chinois Sun Tzu, qui date du quatrième siècle avant Jésus. " L'Art de la guerre " comporte treize principes sur l'art de mener la guerre, genre : " Celui qui veut briller au combat dirige les mouvements de l'adversaire et ne se laisse rien imposer. " J'ai encore un meilleur conseil pour toi, si tu as envie de te plonger dans un récit passionnant sur l'âme brésilienne et le lien avec le football brésilien. Le classique " Futebol " d'Alex Bellos est facile à lire. En 324 pages, il explique comment le football a changé et formé le Brésil. Préviens toutefois quelqu'un de t'arracher à temps à ta lecture, pour ne pas rater le bus des joueurs. Aucun footballeur ne s'est davantage effacé au profit du collectif. Aucun Belge n'a jamais autant cru en ses possibilités. Tu as toujours été un capitaine positif. Un modèle, le premier à s'engager dans la bataille, à se retrousser les manches, ne pensant qu'à l'équipe, que tu appelles désormais une famille. Une famille comme pierre angulaire du vestiaire. Des normes, des valeurs, ça te colle à la peau comme un autocollant Panini. Te rappelles-tu le Japon et la Corée du Sud ? Si loin de chez toi et de ta vraie famille. Les joueurs qui cherchaient à prendre contact avec femme et enfants se heurtaient au sélectionneur. Sauf toi. Tu n'en faisais qu'à ta tête et Robert Waseige fermait volontiers les yeux. Tes coéquipiers s'offusquaient des privilèges que le vieil homme semblait te gréer mais tu les trouvais normaux. Donc, bientôt, si Vincent Kompany téléphone à sa femme, laisse-le faire. Car un capitaine aime se sentir plus important que le reste, famille ou pas. Tu es bien placé pour le savoir, non ? A l'occasion de la Coupe du Monde 2002, les Etats-Unis ont réussi leur meilleure performance de tous les temps, en phase finale de l'épreuve, en étant seulement éliminés en quarts de finale par l'Allemagne, futur finaliste. Les Yankees avaient séjourné tout au long de la compétition dans un hôtel du centre de Séoul. Leur coach avait tenu à ce que ses ouailles mènent une vie aussi normale que possible et avait toléré la présence, dans le même lieu de villégiature, des femmes, copines et même des enfants. Du côté de la Mannschaft aussi, les wags sont tolérées. Du moins jusqu'à deux jours des matches. Après quoi, elles regagnent tout simplement le complexe que la fédération allemande a aménagé spécialement pour elles. Ces visites sont idéales pour rompre la monotonie car passer des heures devant la télé ou une playstation n'est pas vraiment indiqué. Côté anglais, le même type de faveur a d'ailleurs été décrété par le sélectionneur, Roy Hodgson. Dès lors, pourquoi ne pas s'aligner sur ces exemples ? Enlève tout ce qui a provoqué des problèmes lors de nos dernières Coupes du Monde. Pas de maillot de bain, histoire d'éviter une vraie fausse noyade, comme celle de Jean-MariePfaff en 82. Pas d'alcool, parce qu'on risque encore de parler d'orgies, aussi comme en 82. Pas de manuel du mauvais coucheur ou du joueur / entraîneur : RenéVandereycken avait pris cette lecture en 86, ça n'avait pas été top. Pas de DVD : MichelPreud'homme était parti au Mondial 90 avec ses VHS d'adversaires, s'était encombré la tête et son niveau s'en était ressenti. Pas de jeux de cartes, tu sais les problèmes que ça a valu au plumé JosipWeber en 94. Pas de système de neutralisation des grilles de l'hôtel, GeorgesLeekens t'a peut-être expliqué qu'il avait démoli l'entente avec la presse en fermant tout en 98. Pas de PC, parce que certains Diables ont fait de la dépression en 2002 quand ils lisaient nos journaux en ligne. A tout cela, préfère les visites imposées de favelas. Les Belges ont côtoyé des orphelins au Mexique en 86, ça leur a plutôt réussi. En cherchant un peu, des bidonvilles, ça doit se trouver autour de Sao Paulo. Guy Thys avait sa patte de lapin, Georges Leekens son écharpe jaune. Marc, je suppose que tu n'as pas vraiment besoin d'un porte-bonheur mais nous pensons tous que ta chemise blanche est un talisman. Tu sais bien, cette chemise que tu portais en Serbie. Pendant que tes joueurs tremblaient sur le terrain et que les dieux des Balkans avaient ouvert toutes les vannes du ciel, tu étais là, sur la ligne de touche, bien droit, poitrine en avant, en chemise, bravant le temps avec la bravoure d'un capitaine en pleine tempête. Tu as donné de la voix, tes doigts ne cessaient de dispenser des consignes et ta chemise ressemblait à un phare dans l'enfer de Belgrade. Nous avons gagné 0-3. Marc, s'il te plaît, n'oublie pas cette chemise ! Crois-moi, nous en aurons besoin au Brésil, même s'il n'y pleuvra pas à seaux. Tu vas transpirer comme un Kampfschein, de toute façon. Les vêtements font le Marc ! On sait que tu aimes comparer ton groupe à une famille. Pour éviter une fracture familiale, veille donc à intégrer les deux petits nouveaux. Si DivockOrigi est présent pour remplacer un blessé, AdnanJanuzaj peut être vu comme quelqu'un qui usurpe la place d'un joueur qui a participé à toute la campagne. Je suis d'accord avec toi pour dire que son talent suffit à l'intégrer naturellement à ton groupe. Il l'a démontré en étant la seule satisfaction de Manchester United cette saison. Mais, comme les propos de KevinMirallas l'ont prouvé, tout le monde ne partage pas ton avis. Surtout les ailiers qui entrent en concurrence avec lui. Je sais que tu peux compter sur MarouaneFellaini pour le faire entrer dans la famille mais ne tarde pas non plus à rassurer certains sur leur importance pour l'équipe. Quant à Origi, ne te tracasse pas trop : EdenHazard et Mirallas ont déjà au moins un sujet de conversation avec lui : Lille. 29 juin 1994, Belgique-Arabie Saoudite, troisième match de poule du Mondial américain. On joue depuis cinq minutes quand Saeed Al Oweiran efface Michel Preud'homme au terme d'un superbe solo. Cela reste un des plus beaux buts de l'histoire du Mondial. Mais cette défaite reste toujours sur ton estomac, si je ne m'abuse. Tu as raté une occasion franche et été remplacé à la 54' par Josip Weber, le Croate naturalisé. Dégoûté, tu avais alors mis ta carrière internationale entre parenthèses. Morale de l'histoire : ne faites jamais preuve de trop d'assurance, surtout contre les " petites " nations comme l'Arabie Saoudite ou l'Algérie. Ne regardez pas passivement, comme Van der Elst, De Wolf, Smits et Albert en 1994, Hilal El Arbi Soudani ou Islam Slimani effectuer un dribble après cinq minutes de jeu. Avant que vous ne vous en rendiez compte, les Diables ne franchiront plus la muraille défensive algérienne et devront à nouveau affronter l'Allemagne au tour suivant. Heureusement, Kurt Röthlisberger a pris sa retraite depuis longtemps. " Le foot est un sport qui se joue à 11 contre 11 et à la fin c'est toujours MarcWilmots qui fait une faute de français " La punchline vient de l'excellent humoriste belge, GuillermoGuiz. Au-delà de l'ironie, difficile de lui donner tort. Car avec toi, Willy, le discours est souvent franc, direct, précis, à l'opposé d'une syntaxe que tu malmènes plus souvent qu'à son tour. Les profs de français ont la vie dure : après les paroles approximatives de certains chanteurs qui enflamment les casques des élèves, le soir, c'est à ton tour de prendre le mic. Mais bon, footballistiquement parlant, ça se saurait s'il fallait être agrégé en littérature classique pour être un bon coach ou tout simplement un bon communicateur. Prenez RaymondDomenech qui montait parfois sur les planches pour déclamer du Molière, personne n'a jamais rien compris à son discours. Alors quand tu nous dis que c'est " mon ventre qui m'a dit de prendre Origi ", nous, ça nous parle et ça donne faim. PAR LA RÉDACTION