Une nuit sans lune. Puis, une flopée de cotillons sous une pluie fine. Schéma classique. Le Stade Français célèbre son premier titre continental en Écosse suite à son succès sur Gloucester (25-17). Une équipe française qui affronte une écurie anglaise en finale de Coupe d'Europe, le refrain tourne comme un tube de l'été, chaque année.
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Une nuit sans lune. Puis, une flopée de cotillons sous une pluie fine. Schéma classique. Le Stade Français célèbre son premier titre continental en Écosse suite à son succès sur Gloucester (25-17). Une équipe française qui affronte une écurie anglaise en finale de Coupe d'Europe, le refrain tourne comme un tube de l'été, chaque année. Celui que crache les enceintes de Murrayfield, antre de l'équipe nationale écossaise, surprend un peu plus. Un Claude François remixé accompagne l'explosion de joie des Parisiens. Un choix hasardeux, qui partait sûrement d'un bon sentiment, mais qui sonne creux dans un stade à moitié vide. Quelques minutes plus tôt, les " Allez, Paris, tes supporters sont là ! " rythment la rencontre avec plus de justesse. Parmi eux, des touches de jaune. Soit la couleur principale de l'ASM Clermont, qui affronte le lendemain - le 13 mai dernier - les Saracens de Watford. La première rencontre du week-end correspond à la finale de la Challenge Cup, soit l'équivalent de L'Europa League. La seconde, fondamentalement plus prestigieuse, est celle de la Champions Cup. Pour l'occasion, plus de 3.000 " jaunards " font le déplacement depuis la France, en particulier depuis l'Auvergne, fief des Clermontois. Tous caressent l'espoir de ramener leur coupe aux grandes oreilles à la maison. Mais peu le confessent. Pour cause, l'ASM est le " Poulidor " du rugby, voire du sport mondial. Sur ses quatorze finales majeures précédentes, il n'en a remporté qu'une, en 2010. Clermont devient alors Champion de France, mais court toujours après le graal européen. Sur les cinq dernières années, c'est la troisième fois que le club se retrouve à ce stade de la compétition. " Ça fait presque partie de l'ADN de l'ASM, qui est un club historique, même si c'est vrai qu'il a ce côté un peu maudit ", regrette Bruno, entre deux pintes sifflées non loin de Princes Street, artère principale du centre d'Édimbourg. " En 2010, je voulais aller au Stade de France pour la finale du Top 14 (le championnat français, ndlr), mais je ne l'ai pas fait en me disant que ça allait être une énième désillusion. Grave erreur... " Fait marquant, dans le même pub, des familles arborent le blason d'autres écuries, comme les provinces irlandaises du Leinster ou du Munster. Perdus au milieu de la marée jaune et bleu, ils ont simplement été un peu trop ambitieux au moment de bloquer leur week-end. " On vient à toutes les finales, chaque année ", explique un couple d'Irlandais vêtus du rouge non pas des Saracens, mais bien du Munster. " On pensait pouvoir soutenir notre équipe en finale, c'est pas grave... " À la question de savoir s'ils vont tenir pour leurs voisins anglais, la réponse fuse instinctivement : " Non ! " Comme la grande majorité de leurs semblables, qu'ils soient écossais, nord-irlandais ou gallois, ils penchent du côté français. Pourtant, en 2014, le pays de Braveheart se dit contre l'indépendance à 55 %, et à 61 dans sa capitale. Une barre trône au beau milieu de Grassmarket Square. Un attroupement déjà bien imbibé observe la scène. Un jeune homme grossièrement travesti, qui enterre sa vie de garçon la jupe à hauteur de la salle de jeux, tente de tenir en équilibre à bout de bras. L'entrée est à dix livres, la victoire à cent, pour avoir tenu cent secondes. Mission impossible. " Toi, tu peux le faire ", s'exclame un Nord-Irlandais sorti de nulle part, en direction d'un gaillard bodybuildé. Il s'essaye ensuite à un perfectible " Allez les jaunes ! ", tandis qu'un yéti prend le relais à la barre et qu'un groupe de Power Rangers traverse au loin. Les paris sont ouverts. L'ambiance bon enfant révèle plus qu'un remake de Las Vegas Parano. Tous les supporters se confondent, même si ceux des Saracens - les " Sarries " (Sarrasins en VF) - se font discrets. Puis, la nature reprend ses droits. L'averse plombe les files qui s'orientent vers le stade. Dans l'après-midi, le terrain annexe de Murrayfield reçoit la finale du Continental Shield, sorte de troisième Coupe d'Europe de rugby. Un duel russo-russe qui tourne à l'avantage du Yenisey-STM. Les meilleures entités roumaines, allemandes, espagnoles, géorgiennes, portugaises et belges participent également au nouveau format du tournoi. Initialement, il avait pour seul objectif de les qualifier pour la Challenge Cup. L'European Professional Rugby Cup cherche à élargir les horizons. Mais ses compétitions s'apparentent toujours à des ligues fermées. Seuls les Français, les Britanniques et les Italiens peuvent décrocher un ticket pour la Champions Cup. Une difficulté d'ouverture tempérée par un sport devenu professionnel en 1995 seulement, date de création de la Coupe d'Europe. Alors l'EPCR veut séduire avec ce weekend. L'année prochaine, elle organise ses finales dans un " pays émergent " de l'ovalie, à Bilbao. La cathédrale de San Mamés accueillera les réjouissances. En 2019, ce sera au tour du St James' Park de Newcastle. Il s'agit de fidéliser le public et de convertir ceux qui tendent la nifle. Murrayfield, qui peut contenir 67.000 ovaliens survoltés, est presque plein. Si les Jaunards sont 3.000, d'autres restent à quai. Pour des raisons financières, le voyage en décourage plus d'un. Le prix des places n'est pas exorbitant, mais encore faut-il s'y prendre à l'avance. Du coup, il n'y a pas de véritable kop et les supporters des deux camps sont mélangés. Ce qui n'empêche pas la Yellow Army de remporter la bataille des tribunes. Sur le pré, le dénouement est moins glorieux. L'ASM s'incline, encore (28-17). Et les Sarries raflent leur troisième sacre, le deuxième consécutif. " C'est toujours la même histoire ", souffle Hugo, jeune cadre dynamique de 28 ans, Yellow Army sur son torse bombé. " À chaque fois, les équipes françaises se font complètement avoir par l'arbitrage ! " Moins rancunier, le coach clermontois Franck Azéma reconnaît une défaite logique. La veille, au côté d'un nombre famélique de stadiers plutôt souples, Sergio Parise communie avec ses fans. L'emblématique capitaine parisien les laisse soulever le trophée. Derrière, un Auvergnat, observateur, lâche un cliché : " On ne verrait pas ça au foot. " PAR NICOLAS TAIANA - PHOTO BELGAIMAGE