Par le passé, nous avons nous aussi roulé au sein du peloton. Oui, entre les coureurs. Oh! Pas à vélo... Non, en voiture. C'était au Tour de Suisse, au début des années 80. Le photographe Philippe Crochet nous accompagnait. Comme il devait prendre ses photos depuis le toit ouvrant de la voiture, nous étions obligés de rester près des coureurs. En montée, ce n'était pas trop compliqué. Le peloton s'était éparpillé et nous pouvions nous faufiler entre eux pour remonter jusqu'à l'avant.
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Par le passé, nous avons nous aussi roulé au sein du peloton. Oui, entre les coureurs. Oh! Pas à vélo... Non, en voiture. C'était au Tour de Suisse, au début des années 80. Le photographe Philippe Crochet nous accompagnait. Comme il devait prendre ses photos depuis le toit ouvrant de la voiture, nous étions obligés de rester près des coureurs. En montée, ce n'était pas trop compliqué. Le peloton s'était éparpillé et nous pouvions nous faufiler entre eux pour remonter jusqu'à l'avant. Normalement, dans la dernière partie de l'ascension, on appuie un peu sur l'accélérateur, afin d'atteindre le sommet avec suffisamment d'avance. Mais Crochet avait besoin de photos, et nous nous sommes donc un peu attardés. Au début de la descente, nous nous sommes retrouvés dans la tourmente. Les coureurs déboulaient dans tous les sens, et nous entendons encore les jurons du regretté Paul Haghedooren fuser. Nous nous en sommes sortis avec plus de peur que de mal, et le soir à l'hôtel, le directeur sportif Peter Post - lui aussi nous a quittés, plus le temps passe, plus on perd des gens - est venu nous faire la leçon. "Il n'y a plus beaucoup de gens qui apprécient notre présence", concède Stefaan Wybo. Voilà plus de quinze ans qu'il pilote la voiture de notre magazine. Il s'est glissé dans plus de 200 courses flamandes, Paris-Roubaix compris. "Les coureurs et les directeurs sportifs estiment que les voitures suiveuses, qui transportent des invités au sein du peloton, n'ont rien à faire dans la course. Moins il y en a, mieux c'est. Le hic, c'est qu'à bord prennent place la plupart des gens qui sponsorisent le cyclisme et leur permettent d'exercer leur métier. Il vaut donc mieux ne pas faire trop d'esbroufe." Wybo ne s'étonne pas du ressenti à son égard. "Ils se soucient d'abord de la sécurité. Heureusement, les cowboys ne sont plus de la partie. Avant, le boucher du village pouvait se glisser dans la course au volant d'une voiture. Aujourd'hui, tout est mieux réglementé. Personnellement, je ne conduis jamais dangereusement. Pour moi aussi, la sécurité prime. Entre lui et le peloton, un respect mutuel s'est installé: "De nombreux coureurs et directeurs sportifs ne me connaissent pas personnellement. Mais ils connaissent ma voiture. C'est la raison pour laquelle je ne cède jamais le volant." Stefaan Wybo n'a jamais pratiqué le sport cycliste. "Dans ces conditions-là, on ne peut pas se glisser dans le Tour de France. Ici, seuls les anciens coureurs sont acceptés comme conducteurs des voitures suiveuses réservées aux invités", affirme Andy Schleck, qui a terminé trois fois deuxième de la Grande Boucle et qui, en 2012, a été déclaré officiellement vainqueur de l'édition 2010 à la place d' Alberto Contador. Aujourd'hui, Schleck officie comme ambassadeur de Skoda, partenaire principal et fournisseur de voitures du Tour de France. En temps normal, il gère un magasin de vélo au Grand-Duché. Lors de chaque étape du Tour, Skoda met quelques voitures suiveuses à la disposition des invités, et effectivement, il n'y a que d'anciens coureurs au volant. Pour la treizième étape, entre Nîmes et Carcassonne, la voiture de notre magazine était conduite par Paul Moucheraud. Entre 2006 et 2010, le Français a été professionnel chez Ag2r et Roubaix Lille Métropole. Une fracture du tibia a mis prématurément un terme à sa carrière. Drôle de coïncidence: c'est également une blessure qui l'a orienté vers le cyclisme. Au départ, Moucheraud se destinait à devenir un skieur de haut niveau. Une lourde chute en a décidé autrement. Également de la partie: Pedro Horrillo. Durant le Giro 2009, l'Espagnol a fait une chute de 80 mètres dans un ravin. Son vélo lui a sauvé la vie. La bécane était restée sur la route, et c'est de cette manière qu'on a pu localiser l'infortuné coureur. Horrillo, plus mort que vivant, a été évacué par hélicoptère. Il est resté dans le coma durant de nombreux jours. Il n'a jamais réussi à effectuer son come-back, et Skoda l'a nommé ambassadeur de la marque. Lorsqu'il ne se passe pas grand-chose dans la course, Pedro raconte son histoire. Il y a quelques années, Staf Scheirlinckx était aussi l'un des conducteurs des voitures suiveuses de Skoda. Au terme de sa carrière (de 2000 à 2013, chez Collstrop, Cofidis, Omega Pharma Lotto et Veranda Willems), il n'a pas quitté le milieu de la Petite Reine. En 2019, il a créé le syndicat des coureurs cyclistes BPCA (Belgian Professional Cycling Association), l'aile belge de la CPA créée par Gianni Bugno, la seule association internationale reconnue par l'UCI qui défend les intérêts des coureurs. Skoda officie comme sponsor du Tour de France pour la 18e fois. Avec, au total, 250 véhicules (en réalité, il faut en compter une petite centaine de plus, car il y a aussi les activités annexes et la location aux équipes cyclistes), la firme tchèque gère la mobilité de la Grande Boucle: elle transporte l'organisation (et la direction de la course, l'assistance technique, les invités... Avant de prendre la route de l'Hexagone, les voitures subissent des adaptations spécifiques à l'usine, comme des radios, des porte-vélos et un toit ouvrant XXL pour la direction de la course. Une partie de la flotte est la propriété d'ASO (pour les autres courses), Skoda récupère le reste et donne une nouvelle vie aux véhicules. "Chaque année, c'est un tour de force logistique ", dit l'Allemand Christian Philipp, directeur global experience marketing chez Skoda. "Certes, après 18 ans, une certaine routine s'est installée, mais ça reste une aventure où de nombreux imprévus peuvent se produire: le parcours et les lieux de départ et d'arrivée changent chaque année, les obstacles sur la route changent d'un jour à l'autre et ils surviennent souvent à l'improviste. Pendant trois semaines, 5.000 personnes plantent leur tente à un autre endroit tous les jours. On essaye de réduire au maximum la part de hasard. Vingt techniciens tchèques sont avec nous sur le Tour et un staff de 35 personnes accueille les invités." Sponsoriser le Tour de France coûte évidemment beaucoup d'argent. Combien exactement? Skoda se veut discret à ce sujet. On a beau essayer de savoir, rien ne filtre. En tout cas, c'est une affaire de plusieurs millions. Pour quel retour sur investissement? Là encore, c'est top secret. L'acte de présence de Skoda sur le Tour ne passe pas inaperçu. Comment mesurer exactement tous les paramètres? Le Tour est retransmis par une centaine de chaînes de télévision et est suivi par 3,5 milliards de téléspectateurs. Dix à douze millions de spectateurs s'agglutinent le long des routes. Pour la visibilité d'une marque, c'est d'une valeur inestimable. "C'est fantastique, en tant que marque, de pouvoir être associé avec une discipline sportive qui revêt un caractère aussi démocratique et familial", se réjouit Christian Phillip. "Ça correspond parfaitement à nos origines et au profil de la clientèle que nous voulons toucher." Parallèlement au Tour, Skoda a également lancé une campagne avec le slogan: " The beautiful circus: You have to love it. We do.""Tu ne vas plus reconnaître le Tour, tout a bien changé", nous avait glissé le rédacteur en chef de ce magazine. Comme toujours, Jacques Sys avait raison. Contrairement à autrefois, il n'est quasiment plus possible d'approcher les coureurs et de leur parler. C'est plein de nostalgie que nous nous souvenons du jour où nous sommes montés dans la chambre d'hôtel de Claude Criquielion (encore un qui nous a quittés, malheureusement). En regardant par la fenêtre, il s'est exclamé: "Qu'elle est belle, la montagne. Mais à vélo..." Cette époque est révolue. "C'est en partie à cause du coronavirus", dit Schleck en s'excusant presque. "Les cyclistes restent très disponibles." Ce qui n'a pas changé, c'est la réception au Village du Tour , ce jour-là dressé face aux arènes de Nîmes. Si l'on possède le badge nécessaire pour pénétrer dans le Village, on peut s'y sustenter à satiété et faire le plein d'énergie avant l'heure de l'apéritif. Ce qui n'a pas changé, non plus, c'est l'impression d'être en pleine fête nationale pendant trois semaines. Quelle marée humaine! Des drapeaux, des ballons, des panneaux, des banderoles, des casquettes, des maillots,... Les enfants exultent, les hommes vocifèrent, les femmes poussent des cris... On entend des fanfares, des tambours, des klaxons... Les moteurs vrombissent, les hélicoptères survolent l'événement. Et, toujours, cette odeur de barbecues dans les narines. La fête bat son plein et pourtant, au terme de celle-ci, nous étions surtout soulagés d'avoir survécu à cette treizième étape du Tour de France. C'est une succession impressionnante de manoeuvres, dans le ventre du peloton. Pare-chocs contre pare-chocs, la caravane se faufile entre les champs et les villages. Impossible de chiffrer la distance qui sépare les voitures, les motos et les coureurs. Et cela, d'un bout à l'autre. "Ça paraît plus dangereux que ce ne l'est en réalité", affirme Scheirlinckx. "C'est peut-être un miracle qu'il n'y ait pas plus d'accidents. Mais lorsque les miracles se reproduisent régulièrement, ce n'est plus un miracle." Et pourquoi n'y a-t-il pas plus d'accidents? "Grâce à l'expertise", répond Scheirlinckx. "Pour commencer, ne sous-estimez pas les coureurs. Ils sont habitués à ce genre de situations. La plupart du temps, ils parviennent à éviter le danger." C'est précisément grâce à cette expertise que les anciens coureurs sont des conducteurs parfaits pour prendre le volant d'une voiture suiveuse. Paul Moucheraud: "On a nous-mêmes fait partie du peloton pendant de longues années, on sait comment les coureurs se comportent, comment ils négocient la trajectoire d'un virage, comment ils se positionnent face au vent, où et quand ils vont démarrer..." Et puis, dans le Tour, il n'y a plus de cowboys. On les a chassés. "Avant de pouvoir commencer à piloter, j'ai dû suivre des cours de conduite qui comportaient le freinage, les glissades et autres difficultés", explique Scheirlinckx. "Les conditions sont encore devenus plus sévères depuis le cas de Johnny Hoogerland", ajoute Moucheraud. Pour nous rafraîchir la mémoire: durant le Tour 2011, une voiture suiveuse de la télévision française a accroché le coureur néerlandais Hoogerland. Celui-ci a atterri dans les fils barbelés. Moucheraud blague, jusqu'à verser dans le sexisme. "C'était une femme derrière le volant. Depuis, il n'y a plus aucune femme qui conduit une voiture suiveuse sur les routes du Tour." Mais il y a plus dangereux que les femmes sur les routes du Tour: les chiens et les poussettes. "Je regarde surtout les côtés de la route", dit Wybo. "C'est là que se situent le plus gros dangers. C'est fou, tout ce qu'il s'y passe!" En ce qui concerne les dangers présents le long de la route, ce Tour-ci est logé à bonne enseigne. Le soir, Skoda invite ses invités à dîner. Les plaisanteries fusent à propos d'Omi & Opi (lors de la première étape, une femme a déployé une banderole "Allez Opi & Omi" et a occasionné une chute massive). Du dîner du soir au petit déjeuner du lendemain, on reste en compagnie de ces anciens coureurs devenus conducteurs de voitures suiveuses. Lorsque le moment de la séparation est arrivé, on repart avec les valises remplies d'anecdotes. Elles concernent notamment la position des vélos sur la voiture suiveuse (le premier vélo est celui du leader, le deuxième celui de son lieutenant, et au milieu ceux des porteurs d'eau), la manière dont la concurrence essaie à partir de là de deviner la tactique de l'équipe, mais aussi la manière dont l'équipe elle-même tente de déjouer les supputations de la concurrence et, parfois, démoralise un leader auto-déclaré de l'équipe. (Source: Staf Scheirlinckx) Et saviez-vous que Sky Team (aujourd'hui INEOS) a jadis introduit des machines à laver, une par coureur? Sky Team est aussi la première équipe à avoir amené ses propres matelas sur le Tour. À l'hôtel, ces matelas-là remplaçaient immédiatement ceux présents dans les chambres. Aujourd'hui, c'est devenu une pratique courante dans la plupart des équipes, affirme Moucheraud. Car, vous savez, les matelas d'hôtels... À se tordre de rire, aussi: lorsqu'Andy Schleck raconte comment les premiers Chinois ont fait leur apparition sur le Tour. Ils se sont endormis en pleine course dans la voiture suiveuse en raison du décalage horaire. Aujourd'hui, ils reçoivent une formation en Chine avant de débarquer sur le Tour. Des sujets plus sérieux sont également abordés. Au terme de sa carrière, Andy Schleck a éprouvé certaines difficultés. "On passe une quinzaine d'années dans un milieu fermé, où tout est fait pour vous. Lorsqu'on retourne à la vie normale, on est perdu. On ne sait même plus comment il faut faire ses courses. Du jour au lendemain, on perd 80% de son entourage. Heureusement, j'ai pu trouver du boulot dans l'entreprise de mon beau-père. Ça avait au moins l'avantage que, le soir, j'étais fatigué." Et la fatigue, elle est tout à fait normale pour un coureur cycliste. Chaque matin, Skoda organise pour ses invités un Early Bird Ride sous la direction de Schleck. Rendez-vous à 6h15, les vélos sont prêts. Le matin qui a suivi la treizième étape, nous avons roulé aux côtés de Staf Scheirlinckx. "Comment as-tu trouvé la journée d'hier?", demande-t-il. Nous lui retournons la question: "Trois semaines d'affilée au même rythme qu'hier, ça doit être mortel, non?" "Les cyclistes professionnels sont en état de fatigue permanente", révèle Scheirlinckx. "Tout l'art consiste à gérer cette fatigue. Bien sûr, on ne peut pas résister à tout. Parfois, on dépasse la limite. Mais un coureur qui n'est pas fatigué a un problème. À la maison, si je trouvais l'envie et l'énergie pour tondre la pelouse, ça signifiait que j'avais besoin d'aller m'entraîner de toute urgence." À la fin de sa carrière, Staf Scheirlinckx supportait moins bien l'obligation constante de prester. "Devoir continuellement faire ses preuves alors qu'il n'y avait aucune certitude, ça a fini par me peser." La meilleure chose à faire, c'est d'arrêter juste après avoir atteint son sommet, dit-il en se rapportant à Mark Cavendish, qui venait d'égaler le record de 34 victoires d'étapes au Tour de France, détenu par Eddy Merckx. "Cavendish a 36 ans, qu'a-t-il encore à prouver après ce Tour? Il ne pourra que décevoir. Il vaudrait mieux qu'il arrête maintenant." À moins de dénicher un nouveau contrat? "Là, on touche à l'aspect financier. Pour la plupart de gens qui touchent un salaire moyen, c'est difficile à refuser. Mais on le sait: de nombreux sportifs de haut niveau arrêtent avec une fortune sur leur compte en banque et se retrouvent dans la mouise un an plus tard. C'est dû au fait qu'ils ont été habitués à mener grand train, et ont souvent vécu au jour le jour, sans penser au lendemain." Le contrat de Skoda avec le Tour de France court jusqu'en 2023. Et après? "Si ça ne tenait qu'à nous, nous aimerions continuer. Nous allons nous mettre à table avec ASO et voir ce qui en découle. J'ai bon espoir", prédit Christian Philipp. Affaire à suivre!