"Sentez ça ! Ouvrez vos narines. Je veux que vous humiez l'odeur des bières et des hamburgers. Ça pue le foot ici. Et cet arôme-là, un jour, il vous manquera. Comme les petits frétillements que vous avez là dans les jambes. Profitez de tout ça les gars. Ce soir, c'est votre soir ! "
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"Sentez ça ! Ouvrez vos narines. Je veux que vous humiez l'odeur des bières et des hamburgers. Ça pue le foot ici. Et cet arôme-là, un jour, il vous manquera. Comme les petits frétillements que vous avez là dans les jambes. Profitez de tout ça les gars. Ce soir, c'est votre soir ! " Dante Brogno a 53 ans et visiblement quelques regrets. À moins que ce ne soit juste de doux souvenirs. Ce mercredi 25 septembre, pour la réception du Club Bruges en Coupe de Belgique, l'ancienne légende du Sporting Charleroi a décidé de remuer le doux fumet du foot d'en bas pour chatouiller ses troupes. Retour sur une soirée au parfum de Ligue des Champions. Un fût qui se perce et une table qui se dresse. À quatre heures du coup d'envoi, la buvette du stade Robert Urbain ne ressemble pas encore à la fourmilière qu'on lui promet. Pour la première fois de son histoire récente, le stade du RFB est annoncé plein comme un oeuf ce mercredi. Soit près de 6000 personnes et une ambiance de kermesse plus vue dans la région depuis trop longtemps. De quoi donner quelques sueurs froides à Roland Louf, directeur général du club, ancien manager à succès de La Louvière, mais dirigeant transi par le stress. " Je n'ai pas l'habitude de boire à la bouteille, mais aujourd'hui, c'est particulier. Je crois que ce qu'on vient de réaliser pour organiser ce match, c'est plus fort que quand on a accueilli Benfica au Sporting Charleroi avec les Loups ( en 2003, ndlr). Et pourtant, déjà à l'époque, c'était un joyeux bordel. " " Bonjour, on joue qui encore aujourd'hui ? Frameries, c'est ça ? " Dante Brogno joue l'esbroufe. Détendu, le coach des Borains ? À moitié. C'est en tout cas le message qu'il veut faire passer. À nous, à ses joueurs surtout. Les choix de l'ancien Carolo sont déjà connus. 18 hommes sur la feuille, 11 titulaires et un absent. " J'ai dû écarter un attaquant qui est actuellement en gros manque de confiance. Je ne suis pas le genre à agir sur un coup de tête, mais je dois aussi être juste. Souvent, je me dis : bon, ils ont peut-être eu une semaine compliquée au boulot, ou des nuits difficiles avec les enfants.Je dirais que c'est une des grosses différences entre les mondes pro et amateur. Chez les pros, le joueur comprend quand il est écarté. Il sait ce qui ne va pas. Dans le monde amateur, le joueur croit souvent qu'il fait ce qu'il faut. Que venir aux entraînements suffit ! En fait, le problème dans le foot amateur, c'est que c'est toujours de la faute de l'entraîneur..." Accablé Dante Brogno ? Pas vraiment. La cantine se remplit de ses hommes et on sent que le Carolo n'attendait que ça. À la technique, Brogno s'agite. Bientôt, le fond de la salle sera bercé par la première mi-temps de Bruges-Eupen (0-0, le 16 août dernier). Clairement, le match des hommes de Beñat San José placés ce jour-là en 5-3-2 sera le modèle à suivre ce soir. Le coach s'en explique rapidement autour de ses joueurs. À table, tartines, jambons, fromages, confitures, jus multivitaminé et yaourt Bony. Pas le grand luxe, mais tout partira. Ces gars-là ont faim. Dante Brogno, lui, entame la première partie de son one man show. Un sketch à la Ruquier en mode ONPC, l'estrade en moins. Quelques vannes qui tombent à plat, d'autres, plus rarement, qui percutent et des joueurs qui le lui rendent bien. Capté entre deux tartines : " T'as vu, le coach, il s'est fait tout chic. Il a mis ses Calvin Klein et tout. Beau gosse. " Mission détente accomplie. Le groupe vit bien. De toute façon, comme le dit Brogno à ses hommes : " Il vaut mieux rire avant le match... " Tiens, Jean-Jacques Cloquet est de passage. Et déroule forcément son CV. Manager belge de l'année 2018, finaliste de la Coupe de Belgique 1978 avec les Zèbres, ancien directeur de l'aéroport de Charleroi, actuel patron de Pairi Daiza. " Moi aussi, j'ai quelques animaux ici ", coupe Brogno. Rires francs. Celle-ci a fait mouche. Puis, soudain, plus sérieux. " Vous avez ici deux perdants de finale de Coupe de Belgique. Mais vous, vous pouvez encore la gagner. Vous savez que vous êtes à 5 fois 90 minutes de jouer l'Europe ? " Premiers contacts avec la pelouse sous le crachin. Deux heures avant le match, les fidèles sont déjà là. Bruges pas encore. Derniers instants de calme avant que ça pète. Regroupement au coeur du terrain. Brogno en mode gourou rassemble ses troupes. " Vous savez les gars, comme joueur, j'ai un jour perdu 8-0 contre Bruges. Plus jamais je ne veux vivre ça. Par contre, comme entraîneur, j'ai déjà été gagner là-bas. J'y ai aussi fait un nul une autre fois 10 jours après qu'ils ont tenu en respect la grande Juve en Ligue des Champions. Ce que je veux vous dire, c'est qu'il faut leur rentrer dedans. On n'a pas à avoir de respect pour eux. " Rohff, puis Booba dans les oreilles. DJ Jean Christian Gomis au platine. Du rap français pour entrer dans son match. William Ebosse, milieu de terrain, reconverti en pion central de la défense à 5 du soir, lui, travaille son look. Au menu : épilation des jambes pour bander le muscle face caméra et bandeau dans les cheveux pour le style. " Ben quoi, il y aura du monde ce soir, je fais attention, c'est tout. " Railleries évidemment. " Les gars, calmez-vous, ce n'est pas pour vous que je fais ça. " Non, vraiment, le groupe vit bien. " Fais gaffe quand même, ça va gratter ! " Éclat de rire. Les fiches techniques des joueurs brugeois prennent la porte. Points forts, points faibles. Et des schémas, beaucoup de schémas. Un moyen mnémotechnique aussi. Ces poteaux recouverts de rubans rouges en bord terrain doivent servir de repères. " Que le bloc équipe reste entre les poteaux ! Ni trop haut, ni trop bas. " Et puis, un court monologue. " Si je suis un entraîneur débile, je vous parle du match de Waremme de dimanche. Je vous dis que c'est le plus important. Mais non. Parce que les gars, c'est aujourd'hui le plus important ! Pour nous, pas pour eux évidemment. Eux, ils ont un match de C1 dans six jours. Ils ont déjà fait leur petite valise pour aller à Madrid. Ils ne rêvent que de ça, ils veulent tous en être. Ils vont avoir peur de se blesser, c'est sûr. Ils ne vont pas vouloir se salir ce soir. Clement l'a dit à un journaliste, il sait qu'ils vont prendre des tampons et il a peur d'avoir des blessés. Les gars, ils ont peur de vous ! ! ! " Une heure avant le match, quelques minutes avant l'échauffement. La composition brugeoise tombe. Brogno écorche les noms de la moitié. Pas d'intérêt de s'y attarder. Les joueurs s'en cognent visiblement tout autant. D'ailleurs peu connaissent vraiment les gars d'en face. " Moi, à part Mignolet, je ne situe personne, lâche Pierre Gevaert, défenseur central. Les autres, jamais entendu parler. À la limite, ce n'est pas plus mal. Franchement, moi, demain, je vais bosser là, il y a de la pression. Ce soir, il y en a zéro. " Ils seront 9 sur les 18 à embaucher demain à la première heure. Dans le tas, un serrurier et un cariste. Bruges, de son côté offre du repos à ses cadres, mais vient quand même avec Vormer et Okereke dans le onze. Mais sans ballon, à la surprise générale. " Ils sont sérieux à Bruges, ils viennent en car et à deux camionnettes, mais ils oublient les ballons ? " Brogno, intéressé : " Qui parle flamand pour aller négocier 10 ballons contre 18 maillots après le match ? " On lâche enfin la meute sur le pré. L'envie d'en découdre est palpable. La pluie ne freinera personne ce soir. La preuve, le stade est déjà rempli au deux tiers et ça se bouscule à la buvette. Réflexion de Romain, préparateur physique des Borains. " Quand même, le Mignolet, il doit se demander ce qu'il fait là. Sur le banc en bois du stade Robert Urbain un mercredi soir à Boussu sous la pluie. Il y a moins de quatre mois, le mec gagnait la Ligue des Champions avec Liverpool ! " Les crampons qui claquent au sol, le silence soudain. Puis le coach. " Les gars, vous savez ce qu'on va faire aujourd'hui ? On va prendre notre pied. " On joue depuis 12 minutes et Bruges vient de se créer sa cinquième grosse occasion. Dans les cages, Maxime Vandermeulen fait le taf et un peu mieux encore. Sur le banc, Brogno s'époumone. Et un peu plus encore. " C'est parce qu'on est petit ? " vitupère dès qu'il le peut le Carolo à l'arbitre de touche. Dans les gradins, un public nombreux, mais silencieux. Presque pantois devant les vagues brugeoises incessantes. Siebe Schrijvers a trouvé le poteau, Hedy Chaabi a réveillé l'assemblée d'une roulette et William Ebosse est aussi précieux qu'apprêté. Le Borinage tient le bon bout. Pour la première fois depuis le 16 août (C1 excepté) contre Eupen, les Brugeois sont contraints de rejoindre les vestiaires sans avoir débloqué le compteur. Brogno : " Ok, ça aurait pu être 0-3, mais on est resté solidaire. Attention quand même : Gianni, pas se jeter. Pierre, pas se faire aspirer, Thomas, présente-toi, Coco, tu sais encore comment tu t'appelles ? Tu veux qu'on appelle le SAMU ? Lorenzo, trop de déchets techniques, Gomis, attention ! " Le monologue à laJacquet dure 9 minutes. Le temps de se rapprocher un peu plus de l'exploit ? William : " Oui, fin, faudrait encore arriver à se créer une occasion... " Pas faux. 72e minute, Percy Tau trouve l'ouverture. Il y avait d'un coup un Soulier d'Or de trop sur la pelouse après l'entrée au jeu de Hans Vanaken 8 minutes plus tôt. Et surtout un homme de moins dans la foulée côté vert et blan après la sortie sur blessure de Pierre Gevaert et les trois changements de Dante Brogno effectués. Les Francs Borains termineront à dix et Pierre avec un joli souvenir. " En première mi-temps, leur 25 ( Vormer, ndlr) est venu me trouver pour me traiter d'amateur après un duel. On s'est un peu chauffé, je lui ai répondu que me traiter d'amateur, c'était un peu facile, mais il n'a pas semblé me comprendre ? Il ne parle pas français lui ? Non Ruud Vormer ne parle pas français, mais oui, il aime bien taquiner. À 10, les Borains finiront pas sombrer. Au final un score logique au vu d'une rencontre à sens unique. Comme cette file pour le traditionnel échange des maillots devant le vestiaire brugeois. " Que des rats, ils ont rien voulu donner ", peste Jean-Christian Gomis, DJ reconverti en marchand de tapis après avoir été secouer les Brugeois à même leur vestiaire. J'ai été voir le Sénégalais ( Mbaye Diagne, ndlr), je lui ai demandé son maillot, il m'a sorti la disquette habituelle des pros : " J'ai déjà donné. " Je leur ai dit, franchement les gars, vous êtes des crevards, ils ont tous regardé leurs chaussures." Déçu, Dante Brogno le sera moins. Cinq minutes plus tard, l'entraîneur carolo revient avec trois bonnes nouvelles. Le maillot de Mignolet, celui de Percy Tau et le but de son fils dans le même temps contre Anderlecht. La soirée parfaite. À peu de choses près.