La Croatie n'a pas battu la France en finale mais elle est la révélation de cette Coupe du monde. Sur base du talent individuel et de l'expérience de ses joueurs au niveau international, ce n'est toutefois pas vraiment une surprise. Elle alignait tout de même des éléments du Real Madrid, du FC Barcelone, de l'Atlético Madrid, de la Juventus, de l'Inter, de Liverpool et de l'AS Monaco.
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La Croatie n'a pas battu la France en finale mais elle est la révélation de cette Coupe du monde. Sur base du talent individuel et de l'expérience de ses joueurs au niveau international, ce n'est toutefois pas vraiment une surprise. Elle alignait tout de même des éléments du Real Madrid, du FC Barcelone, de l'Atlético Madrid, de la Juventus, de l'Inter, de Liverpool et de l'AS Monaco. Luka Modric, son capitaine, a remporté quatre fois la Ligue des Champions. Ce n'est pas mal pour un pays de quatre bons millions d'habitants qui n'avait toutefois plus jamais réussi à sortir de la phase des poules depuis 1998, année où il avait décroché la médaille de bronze en France. Mais du talent, il y en a toujours eu en Croatie. Le sport, en Croatie, c'est génétique. Dans l'ex-Yougoslavie, le Maréchal Tito soutenait et stimulait le sport. Pendant la période du communisme, c'était un moyen d'évoluer et de se mettre en valeur. Aujourd'hui encore, dans les rues, on voit que les Croates aiment le sport. Partout, dans les villes et villages, petits et grands le pratiquent en rue. A Split, nous avons vu des vétérans faire du mini-foot jusque tard dans la nuit sur un terrain à peine éclairé. Ils étaient excités comme des gamins. La grande cité de la côte dalmate est la ville sportive par excellence. En nous promenant sur la côte, nous avons vu, gravés dans le pavé, les noms des médaillés aux championnats du monde et aux Jeux Olympiques. Ils étaient incroyablement nombreux. Pour les jeunes, ce sont des exemples. Et des jeunes, il y en a beaucoup au stade de Hajduk. Ce sont des sportifs dalmates talentueux et plein de tempérament, qui ne demandent qu'à dépasser leurs limites. Au cours de la dernière décennie, le Dinamo Zagreb est également devenu une " usine à talents ". Une structure de formation professionnelle a vu le jour sous la direction de l'homme d'affaires controversé Zdravko Mamic, et ça marche. C'est ainsi qu'en 2013, les U15, nés en 1998, ont remporté la Nike Premier Club, championnat du monde officieux pour les joueurs de cette catégorie d'âge. Arsenal a alors tenté d'engager le directeur de l'académie, Romeo Jozak. En vain. Pendant tout ce temps, un parfum de scandale a cependant plané sur le football croate. Comme sur la politique du pays, d'ailleurs. Après l'euphorie de l'indépendance et la fin de la guerre, la crise s'est installée, lentement mais sûrement. Pendant la guerre d'indépendance de la Yougoslavie, des politiciens avaient privatisé à leur nom des entreprises d'État qu'ils avaient ensuite laissées à la dérive, non sans en avoir transféré le capital à l'étranger. Conséquence : une dépression économique, une importante dette publique, le taux d'imposition le plus élevé et les salaires les plus bas de l'Union européenne. Le peuple souffrait, était en colère et protestait. Dans ces circonstances, les clubs de football avaient aussi des problèmes financiers. Ils étaient donc de plus en plus obligés d'aligner des jeunes. Mais la réalité, c'était aussi que le vice-président de la fédération était en prison pour corruption et que Mamic avait mis la main sur le football croate. Le Dinamo Zagreb était sacré champion de Croatie onze fois de suite et l'influence de Mamic au sein de la fédération faisait en sorte que même des joueurs du Dinamo qui n'étaient pas titulaires dans leur club étaient sélectionnés en équipe nationale afin de gonfler leur valeur marchande et de les vendre au plus vite et au prix fort à de grands clubs européens. Juste avant le début de la Coupe du monde en Russie, le " manager le plus influent du football croate " était condamné à six ans et demi de prison pour fraude fiscale. Il s'enfuyait en Bosnie à la veille du jugement. Luka Modric, capitaine et meilleur joueur croate, risque également une peine de prison pour parjure : entendu comme témoin, il n'aurait pas raconté toute la vérité afin de protéger Mamic. Tout cela n'était pas bon pour l'ambiance au sein de l'équipe nationale. Bref, l'ambiance qui régnait dans la sélection au moment de partir pour la Russie ne laissait pas envisager une performance historique. C'était toutefois sans compter sur Zlatko Dalic, le sélectionneur pratiquement inconnu qui, en octobre, avait succédé à Ante Cacic. Celui-ci avait perdu le contrôle du vestiaire et la qualification pour la Coupe du monde était en danger. Avec Dalic, les Croates ont éliminé la Grèce lors des matches de barrage et ont arraché leur ticket pour la Russie. Pour arriver à ses fins, Dalic a rompu avec l'époque où les sélectionneurs étaient sous l'influence de Mamic. Il a protégé son groupe des histoires, s'est montré très transparent, a réinstauré de la sérénité, de la concentration et une union. Sa sélection pour la Coupe du monde était logique et il a longuement parlé avec tout le monde, histoire de bien connaître chaque joueur sur le plan footballistique et sur le plan humain. Cela lui a aussi permis de faire en sorte que les joueurs jouent les uns pour les autres. Lorsque Nikola Kalinic a refusé de monter au jeu contre le Nigeria, lors de la première rencontre de la phase des poules, prétextant un problème au dos, il l'a renvoyé chez lui en disant qu'il ne voulait que des hommes en forme (l'attaquant de l'AC Milan avait déjà fait le même coup lors d'un match amical face au Brésil). En agissant de la sorte, il a fait passer un message : avec lui, il n'y a pas de place pour ceux qui veulent nuire à l'esprit d'équipe. Au fil du tournoi, on a senti l'équipe croate de plus en plus soudée. La qualification pour les huitièmes de finale l'a terriblement motivée. C'était la première fois depuis vingt ans et elle avait remporté son groupe avec le maximum de points après avoir infligé un 3-0 à l'Argentine de Lionel Messi.En huitièmes de finale (face au Danemark) et en quarts (contre la Russie), les Croates n'ont pas très bien joué mais ils se sont qualifiés aux tirs au but et on a vu, dans ces moments-là, qu'ils étaient unis. En demi-finale, face à l'Angleterre, la Croatie a de nouveau été menée au score, comme lors des deux matches précédents. Mais elle a encore arraché les prolongations. Une prestation extraordinaire d'une équipe qui, libérée de Zdravko Mamic, peut enfin faire parler son talent et un tempérament qui incite les joueurs à dépasser leurs limites.