La sonnette retentit. Fabrice N'Sakala se dirige vers sa porte d'entrée, l'ouvre. Il tombe nez à nez avec un supporter mauve. L'homme lui quémande un maillot. " Je n'en ai pas chez moi, désolé. Peut-être au stade. La prochaine fois, demandez-moi après un match ", rétorque le back gauche d'Anderlecht à l'époque, aujourd'hui en Turquie, à Alanyaspor. Le Franco-Congolais se pense tiré d'affaire. " Tu sais, si tu as un caleçon, tu peux aussi me le donner... " N'Sakala reste coi. " Je n'avais jamais vu ça. Même à Beckham, je ne demanderais jamais son caleçon... "
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La sonnette retentit. Fabrice N'Sakala se dirige vers sa porte d'entrée, l'ouvre. Il tombe nez à nez avec un supporter mauve. L'homme lui quémande un maillot. " Je n'en ai pas chez moi, désolé. Peut-être au stade. La prochaine fois, demandez-moi après un match ", rétorque le back gauche d'Anderlecht à l'époque, aujourd'hui en Turquie, à Alanyaspor. Le Franco-Congolais se pense tiré d'affaire. " Tu sais, si tu as un caleçon, tu peux aussi me le donner... " N'Sakala reste coi. " Je n'avais jamais vu ça. Même à Beckham, je ne demanderais jamais son caleçon... " L'anecdote témoigne du statut de personnalité publique d'un joueur de football professionnel, avec la notoriété, ses avantages, ses inconvénients, qui l'accompagnent. " J'en ai connu des crises, à Anderlecht, mais au niveau des supporters, on a quand même la vie tranquille ", relativise N'Sakala. Un jour, il se retrouve chez Massimo Bruno. Le jeune ailier plaît beaucoup à un autre fan du club, qui le suit dès que possible. " Il était amoureux de Massimo. Il assistait aux entraînements et là, il est venu sonner chez lui. J'ai dit à Massimo qu'il fallait être clair avec lui. J'ai ouvert la porte et je lui ai dit : 'C'est bon, arrête tes bêtises. Il ne faut plus que tu viennes ici. Tu entres dans la vie privée de quelqu'un. Ça reste un humain. Si tu veux le voir, viens au stade'. " Le supporter en question ne recroise plus la route des deux Anderlechtois. Ce type d'événements semble malgré tout assez rare dans le quotidien d'un joueur de Pro League. Mais de quoi est-il alors fait ? En mai 2014, la très réputée agence Repucom, leader mondial en matière de marketing sportif, publie un classement des footeux les plus bankables. L'agence mène l'enquête dans treize pays différents et se base sur le Celebrity DBI Score, qui tient compte des critères de confiance, d'attractivité, d'identification et de notoriété. En tête du Top 10, dans lequel ne figure aucun belge, on retrouve évidemment Lionel Messi et Cristiano Ronaldo. Si loin de notre élite. " Je ne suis ni Messi, ni Cristiano Ronaldo. Je peux encore aller manger au resto, tranquillement ", se réjouit Logan Bailly, de retour cet été à Mouscron, une " petite ville " où il mène une vie paisible. Lors de son passage au Celtic, où il ne dispute que cinq rencontres, il n'a pas non plus été marqué par son statut. " Ça ne me dérange pas qu'on vienne me demander deux ou trois photos. C'est toujours un plaisir, et ce n'est jamais rien de plus. " Steven De Petter, capitaine de Saint-Trond, embraye. " Je suis content de la vie que je mène. Je n'ai aucune raison de jalouser celle de Messi et Ronaldo. Les gens ne voient que leur salaire, mais il y a tout ce qui va avec. Je ne sais pas si je pourrais endosser tout ça. " " Tout ça ", c'est-à-dire la solitude, parfois, la peur de salir son image, souvent, et le devoir ne pas la ternir pour la rendre rentable, toujours. En Belgique, les joueurs pros semblent pour la plupart délestés de cette tâche. Les plus connus se font arrêter pour des demandes en tout genre, de la classique photo à la dédicace du caleçon de match (voir cadre). Les autres intègrent quasi parfaitement le commun des mortels. " Je n'ai vraiment pas l'impression d'être une personnalité publique. Je ne suis pas Jelle Van Damme ", tonne d'emblée Dino Arslanagi?, ancien du Standard, passé par Mouscron, aujourd'hui à l'Antwerp. " Quand je marche dans la rue, souvent, on me reconnaît comme un joueur de foot, mais on ne sait pas qui je suis. C'est pour ça que je n'ai pas cette impression-là. Pour moi, je suis juste Dino. " En fin de saison dernière, le portier anderlechtois Frank Boeckx se promène dans un centre commercial. Une vieille dame l'arrête. Elle le prend pour Eden Hazard. Frank The Tank joue le jeu et préfère en rire. " À Bruxelles, je suis tranquille. Si on me demande une photo sur un après-midi, c'est déjà beaucoup ", sourit Julien Gorius. Le néo-Louvaniste, ex-Genkois, accueille, un poil grippé, dans les installations de l'OHL, où les bolides de luxe se succèdent sur le parking. " Quand j'allais dans le centre de Genk, on me reconnaissait. Mais on me parlait uniquement du résultat du week-end, ça s'arrête là. Généralement, les gens sont bien éduqués, ils sont discrets. Ils respectent ta vie d'homme. Je pense qu'en Belgique, on a une certaine liberté à ce niveau-là. " Le Français de 32 printemps explique de telles latitudes par un engouement relatif des Belges pour leur propre championnat. " Il n'y a pas une grande ferveur autour de la Pro League. Il n'y a pas vraiment d'engouement. Je suis content qu'en Belgique, on ne soit pas dans l'excès. Ce n'est pas plus mal de passer inaperçu. " Finalement, seuls les internationaux éprouvent quelques difficultés à respirer. Sven Kums a par exemple cessé de se rendre au supermarché pour faire ses courses, lassé de devoir sans cesse discuter avec les gens. Mais là encore, l'exception confirme la règle. " Ici, les joueurs n'ont pas de contraintes, c'est trop pénard ", juge un agent qui officie dans le Royaume. " Même les journalistes sont trop gentils, ils ne sortent pas certaines infos par peur de ne plus avoir d'interviews. La seule exception en Belgique, c'est le Standard. Sinon, les joueurs ont la belle vie. Ils peuvent faire leurs courses tranquillement. " Si la Cité Ardente vibre pour son matricule 16, la situation est tout autre chez l'ennemi héréditaire. La majorité des joueurs mauves habitent dans les environs de l'Avenue Louise, de Flagey, d'Uccle ou du Sablon. Que des beaux quartiers de la capitale. " Il suffit de dire aux riverains qu'un joueur habite leur quartier et de leur donner leurs noms. Je suis persuadé que sur 100 personnes, il n'y en a pas cinq qui les connaissent ", glisse un proche d'Anderlecht. " Quand un joueur marche sur l'Avenue Louise, trois personnes sur quatre ne les reconnaissent pas. Point de vue confort et qualité de vie, c'est toujours bon à prendre. Avant, ils logeaient plutôt du côté du centre commercial du Westland. Là, on les reconnaissait plus souvent, le stade n'est pas loin. Mais ce n'était pas l'émeute non plus... " En clair, le joueur lambda de l'élite belge avance parmi les allées dans le costume classique, ou presque, de Monsieur Tout-le-Monde. Revient alors la question des fréquentations, de l'entourage. Passer le cap d'un premier contrat professionnel peut transformer par la même occasion une amitié en une relation intéressée. " J'ai toujours eu les mêmes amis. Je connais des joueurs qui, depuis qu'ils sont pros, ont changé de fréquentations. Quand ça va bien, on t'appelle. Quand tu es dans un trou, c'est le calme plat ", regrette un jeune joueur de Pro League, qui a préféré conserver son anonymat. " Beaucoup de gens essayent de profiter de notre notoriété. On te demande de faire de la pub pour tel ou tel truc, ou alors on te demande un maillot. Sur Instagram, j'ai déjà eu des messages de personnes qui me demandent de l'argent pour faire construire une maison. Je ne réponds plus. Après, tu culpabilises et c'est ce qu'ils veulent. " Les demandes de maillots restent les plus courantes. Julien de Sart, produit du Standard exilé à Middlesbrough, avant de revenir sur ses terres, à Zulte Waregem, évoque des requêtes qui vont jusqu'aux chaussures et aux protège-tibias. " Après chaque match, surtout au Standard, les supporters demandent. Ça ne m'a jamais vraiment dérangé. Ça fait partie du job, c'est aussi notre métier. Mais ce que les gens ne savent pas, c'est qu'on n'est pas en Angleterre, on ne peut pas donner autant de maillots qu'on veut. On a un quota et souvent, on les paie. À Zulte, je les paie presque tous. Parfois, les supporters ne comprennent pas qu'on veuille les garder, mais c'est parce qu'on privilégie la famille, les amis. On essaye quand même de faire plaisir à tout le monde... " Si le médian de 22 ans trouve ça " chouette d'être reconnu en rue ", il est aussi sollicité pour participer à des... anniversaires. Steven De Petter connaît ce genre de rengaine. " On me demande parfois de faire des visites surprises à des mariages. Si j'ai le temps, je le fais. On me demande aussi de signer des autographes à des endroits un peu particuliers... (voir cadre) " À Roosdaal, dans son domicile du Brabant flamand, le Trudonnaire reçoit souvent la visite des gamins du coin. Il se mue alors en Père Noël, toutes proportions gardées. " Ça ne me coûte rien de les rendre heureux. Je ne suis pas la star de mon village. Ça arrive qu'on m'aborde pour parler foot, mais je fais profil bas. Ma vie de joueur pro n'a pas d'incidence sur ma vie privée et sociale. Je vais chercher mon fils à l'entraînement comme tous les papas. " Une image d'Épinal qui contraste pour le moins avec l'expérience allemande de Logan Bailly. À Mönchengladbach, où le Visétois se pose entre les perches du Borussia entre 2009 et 2012, il croise la route d'un supporter acharné. " Je me baladais dans la rue quand un couple m'a accosté. La femme m'a montré un papier. C'était tellement bien fait qu'on aurait dit que c'était une photo. Mais, en fait, c'était un dessin de moi, de mon visage. " Bailly est impressionné, félicite le couple. Jusqu'au moment où l'homme qui se tient en face de lui soulève son tee-shirt. Il s'est fait tatouer son visage sur sa poitrine. " J'étais assez surpris... Ça fait toujours plaisir d'entrer à ce point-là dans le coeur des gens pour être gravé à jamais dans leur vie. Mais sur le moment, je me suis dit que le jour où je ne serais plus au top, il allait le regretter. Peut-être que c'est le cas maintenant. Je me demande ce qu'il pense de son tatouage aujourd'hui. Je suis loin d'être devenu une légende... " Un complexe d'infériorité ou une simple modestie qui ne se traduit pas forcément par un traitement de faveur. À Liège, les Standardmen avisés évitent les sorties les soirs et les lendemains de défaites. Non pas par crainte de représailles, mais plutôt pour ne pas avoir à remuer le couteau dans la plaie. Arslanagi? rouche de 2012 à 2017 : " Un lendemain de défaite, je ne sortais même pas. Si j'avais réservé un restaurant après le match, je décommandais. J'attendais parfois deux jours pour sortir. Mais c'était plutôt par rapport à moi, à ma performance et à celle de l'équipe, pas parce que j'avais peur qu'on me tombe dessus. Et je sais que si je sors dans la foulée d'un match, on va m'en parler et me rappeler qu'on a perdu. Ça m'énerve. Il ne faut pas croire, les gens restent respectueux. " Les joueurs en déficit d'image restent donc à l'écart des remarques. Là où, dans d'autres pays, leur vie peut être mise en danger. Un paradoxe pour certains, un double discours pour d'autres. Le foot déchaîne les passions et souvent, ce sont les mêmes personnes qui réclament un maillot à la fin du match avant de regretter le manque de valeurs du monde du ballon rond. Quoi qu'il en soit, en Belgique, les footballeurs professionnels bénéficient quand même de privilèges. Les passe-droits sont multiples. À la commune, leur dossier se retrouve très souvent sur le haut de la pile, quand leur rendez-vous est prioritaire sur celui des individus lambdas. Les joueurs peuvent également passer leur permis de voiture plus rapidement, obtenir une meilleure table dans un restaurant ou avoir accès à des crédits plus facilement. Si nécessaire, un maillot ou un ticket pour une rencontre suffit en échange. " Aujourd'hui, c'est l'agent qui s'occupe de négocier ce genre de deals ", assure l'un d'entre eux. " Une boîte est prête à sponsoriser un joueur et il n'a plus qu'à se prendre en photo dans le magasin pour conclure le marché. Par exemple, tu peux avoir un rabais sur un frigo. " Le grand luxe. " Si tu vas acheter une voiture chez le sponsor du club, tu peux bénéficier d'une réduction VIP ", abonde Gorius. " Il y a des joueurs qui aiment s'afficher, en espérant que ça va les avantager. Mais en Belgique, la plupart préfèrent rester discrets. Pour ma part, même ma femme ne dit pas qu'elle est la femme de Julien Gorius... " Un statut de footballeur peut aussi permettre une reconversion sans encombre. En la matière, Mark De Man en sait quelque chose. L'ancien Diable bosse dès 2012 pour L'Oréal. Mais s'il ne côtoie pas les égéries de la marque comme Beyoncé, Laëtitia Casta ou Claudia Schiffer, c'est qu'il joue plutôt les vendeurs que les mannequins. En soirée, il rencontre un supporter d'Anderlecht qui lui propose le job : conseiller les coiffeurs du Limbourg en cosmétiques, shampoings et couleurs. Il accepte et nie au passage Herman Van Holsbeeck, qui le voyait coach à Nerpeede. Après avoir attendu seul sur un banc de la périphérie bruxelloise, sans être tracassé par son statut de défenseur de Lokeren, Tracy Mpati se souvient quant à lui d'un avantage imbattable. Encore à l'Union, l'an dernier, il pénètre chez un imprimeur. " On me dit : 'C'est toi le joueur de l'Union ? Tu ne paies pas'. Avoir une petite notoriété, c'est pratique. Je connaissais le préfet d'une certaine école. Ma soeur était sur une liste d'attente. Mon nom a aidé à la faire monter un peu dans cette liste. " En parlant de liste, Faris Haroun, de l'Antwerp, se remémore de cette époque où son nom n'y figurait pas. " Je me faisais refouler en boîte pour ma couleur de peau... " À l'époque, Faris a 18 ans et évolue chez les espoirs, à Genk. Pour le réveillon, il se pointe sur son 31. Il essuie un nouveau refus. Quelques mois plus tard, il signe pro et revient à la charge. " Tout d'un coup, on m'a laissé entrer et on m'a traité comme un prince. On ne voyait plus ma couleur, mais mon statut. J'en ai profité pour faire entrer des potes d'enfance qui normalement, ne rentraient pas non plus. " Dans un autre monde, Mehdi Carcela séjourne dans une énorme villa de la palmeraie de Marrakech aux frais de la fédération marocaine. La manoeuvre intervient en 2011 pour le pousser à rejoindre la sélection des Lions de l'Atlas, avec qui il devrait rallier la Russie l'été prochain. Dans cette même sphère, les réseaux sociaux prennent une place de plus en plus importante. Ou contraignante, c'est selon. " Je fais très attention à ce que je fais sur Twitter ou Instagram ", explique un jeune joueur anonyme. " Je ne prends pas de vidéo en conduisant, je ne mets pas de musique trop ghetto pour ne pas ternir mon image. Mais on joue aussi un jeu. Disons que sur ces réseaux, on poste plutôt des choses 'officielles' quand on se lâche un peu plus sur Snapchat. " C'est sur ces mêmes réseaux que les joueurs sont contactés en permanence, voire harcelés, par des agents qui leur font miroiter un plan de carrière de rêve ou par des supporters avares de services en tous genres. À l'heure où des individus ont plus de " followers " que des institutions, à l'instar de Ronaldo et du Real, la communication sur ces plateformes est devenue un métier à part entière. Même en Belgique. À Anderlecht, les jeunes joueurs sont guidés par la cellule sociale, qui organise des réunions pour réfléchir sur le sujet, parfois en présence des parents. Une seule phrase peut être mal interprétée et se retourner contre son émetteur. L'expert ès-Twitter Thomas Meunier en a conscience. Par le passé, l'attaché de presse du Club lui a notamment ordonné de retirer un tweet où il disait, pour la blague, avoir touché 50.000 euros sur le présumé match truqué Maribor-Bruges de 2011. En avril dernier, Benito Raman insulte le tennisman Ivo Karlovic par messages privés. Le trublion du Standard, prêté à Dusseldorf, aurait parié 2.500 euros sur une victoire du Croate... En vain. Pour se prémunir contre ces méfaits, toutes les méthodes sont bonnes. Il y a deux ans, pour l'anniversaire de Paul Pogba, les frères Lukaku, Romelu et Jordan, se sont vus priés de laisser leur GSM à l'entrée. Rien ne doit filtrer, aucune story n'est permise. Mais encore faut-il qu'elle puisse traiter d'éléments de l'élite belge et, dans ce cas, intéresser ceux qui la suivent. " Les joueurs de notre centre de formation ne regardent plus la Pro League ", souffle un membre d'un club du top. " Par contre, ils connaissent les 18 joueurs sur la feuille de match de Chelsea. Un jeune ne va pas jouer un Beveren-Westerlo à la console... " Mais peut-être qu'un jour, qui sait, il dédicacera son caleçon...