Septembre 2017. Le Mondial russe est dans moins d'un an, déjà, et les fantasmes qui l'accompagnent n'attendent que de se concrétiser. Alex, Hugo et Nico, trois Liégeois liés par l'amour du cuir, veulent en être. " On s'est dit que c'était probablement la dernière fois qu'on pouvait vivre une vraie Coupe du Monde, pas trop loin, dans un seul pays et avant nos trente ans ", argumente Nico, chasseur de têtes sur Bruxelles. Des mots justes, sauf que tout ne se passe pas comme prévu.
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Septembre 2017. Le Mondial russe est dans moins d'un an, déjà, et les fantasmes qui l'accompagnent n'attendent que de se concrétiser. Alex, Hugo et Nico, trois Liégeois liés par l'amour du cuir, veulent en être. " On s'est dit que c'était probablement la dernière fois qu'on pouvait vivre une vraie Coupe du Monde, pas trop loin, dans un seul pays et avant nos trente ans ", argumente Nico, chasseur de têtes sur Bruxelles. Des mots justes, sauf que tout ne se passe pas comme prévu. Deux mois plus tard, ils valident leurs billets d'avion. L'équation est simple, mais le pari risqué : rallier Saint-Pétersbourg pour cinq jours, espérer que les Diables Rouges y jouent et pouvoir assister à l'une ou l'autre rencontre. Début décembre, le tirage au sort enterre leurs premiers espoirs. Eden Hazard et les siens ne transiteront pas par la capitale des tsars, où seules deux joutes se tiendront lors de la venue du trio : Maroc-Iran et Russie-Égypte. Maigre consolation. " On n'a pas été très chanceux. On espérait au moins voir un gros ", confesse Nico, qui fête ses 26 printemps durant le séjour et qui lance alors un autre tirage, celui qui concerne l'attribution des tickets, sur le site officiel de la Fifa. Une véritable loterie qui ne tourne pas non plus en faveur des liégeois, bredouilles. " Ce n'est pas pour ça qu'on ne va pas y aller ", pose Alex, standardiste à Maastricht, Hongrois d'origine, qui se réjouit de parcourir les longues avenues de son Est chéri. " Mais encore faut-il qu'ils nous laissent partir ", abonde Hugo, responsable manager dans l'Eureka, au bord de la rupture suite à ses trois allers-retours entre la Cité ardente et le centre de visa bruxellois. " Ils demandent tellement de papiers... C'est compliqué et ça décourage presque de faire le voyage. " Sans compter les deux annulations de logement, dont les prix augmentent sensiblement à l'approche du Mondial. " Je serai serein quand on aura posé le pied sur le sol russe ", reprend Alex, qui doit réserver un nouvel appartement, deux semaines avant le gong. Sur place, l'accueil chaleureux des locaux atténue largement la frustration accumulée. D'entrée, Timur, chauffeur de taxi, utilise Google translate pour souhaiter la bienvenue. Un classique. La voix féminine et électronique de son application pose deux questions qui reviennent constamment - " Quels matches allez-vous voir ? " et " Vous parlez français en Belgique ? " - avant de placer une analyse géopolitique : " La situation entre nos deux pays n'est pas très huileuse ". Les Marocains auraient justement besoin de pommade. Le lendemain de leur défaite contre l'Iran (0-1), dont Nico et Hugo n'ont suivi que les cinq dernières minutes à cause du retard de leur vol, les supporters des Lions de l'Atlas s'affichent, dégoûtés, en terrasse. " La vie est injuste ", juge Amine, cuisinier de la diaspora basé à Montréal, en regardant les bus des sélections russe et égyptienne défiler sur Nevsky Prospekt, artère principale et interminable de cette énième Venise du Nord. Postés juste à côté, les Iraniens poursuivent la rencontre de la veille. L'un des leurs, la voix éteinte depuis la nuit précédente, use du langage des signes pour chambrer et mimer le résultat. Le tout dans la joie et la bonne humeur, évidemment. " La Coupe du Monde a ça de bon : on fait la fête, tous ensemble. Ça montre bien qu'il n'y a qu'un seul peuple sur cette terre ", philosophe Foued, quadra franco-marocain de Rouen, éclairé par le soleil de minuit. Dans la ville, toutes les nationalités déambulent, loin de la pénurie de bière annoncée à Moscou. Ici, l'or blanc coule à flots. Mais Hugo n'en profite pas. Ce soir, il passe la nuit à l'hôpital du coin de la rue, pris de crises de vomissements. De l'extérieur, l'endroit a des aspects de prison sévère, avec ses briques ocres et ses portes d'entrée, toutes numérotées, blindées et seulement aérées d'une minuscule fenêtre carrée. À l'intérieur, l'insalubrité de chaque salle frappe. En Russie, le salaire moyen d'un médecin, équivalent à celui des enseignants, revient à quatre cents euros par mois, soit moins qu'un ouvrier. " Pourtant, ils construisent des stades pour des milliards... Chacun ses priorités ", souffle Nico, en tentant de traduire à Nazare, son taxi, le mot " pharmacie ". Réponse de l'homme, plein de bonne volonté, mais vide de tout anglais, via son smartphone : " Est-ce que la fille que vous cherchez est dans le centre-ville ? " Question d'habitude. " Les femmes russes adorent les étrangers. Je crois que c'est réciproque ", sourit Andrey, ingénieur du cru, qui noie son spleen dans un gin-tonic. L'application de rencontres Tinder enregistre des taux de connexion records, sans parler de la fréquentation des établissements illégaux. Mais Sergeï n'en a que faire. Au volant de son Uber, qui fait aussi taxi, il zigzague entre les voitures pour mener à la Zenit Arena. Sa mère patrie affronte l'Egypte. Là, les militaires donnent des allures d'un remake de 1984 à l'île Krestovski, où le stade en impose. Sous une pluie battante, Nico arpente la longue allée jonchée de conifères, en quête de tickets pour le match. " Tout est sold-out. Par contre, je connais un bar où vous pouvez le regarder ", sourit une volontaire, dévouée, mais pas si bien informée. Au marché noir, le billet se vend à 500 euros, quand il avoisine minimum les 1.300 dollars sur le site officiel. " Trop cher ", juge Nico, avant de sauter sur un ticket tombé sur le bitume, persuadé qu'il tient son précieux sésame. Sauf qu'il s'agit d'un ancien, valable pour Maroc-Iran... Peu importe. La Russie passe les poules, pour la première fois depuis l'éclatement de l'URSS. Dans les rues bondées du centre, qui mènent vers la Place du Palais, les drapeaux blanc-bleu-rouge flottent partout. Revenu d'entre les morts, Hugo, lui, les parcourt littéralement en faisant le poirier et en lançant des " Spaciba Russia ! " Il fallait bien que ce voyage se termine la tête à l'envers.