Le Sam est un jeune homme pressé. Il envoie ce sms pour booker le rendez-vous : " Après l'entraînement, je bombarde vers la ville. " On le réceptionne devant les arènes de Vérone. Pluie sur la ville et sur tout le foot italien. Deux jours plus tôt, Davide Astori a succombé. Contre son gré, le capitaine de la Fiorentina a provoqué l'annulation de la journée de championnat. C'est le sujet dans les gazettes.
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Le Sam est un jeune homme pressé. Il envoie ce sms pour booker le rendez-vous : " Après l'entraînement, je bombarde vers la ville. " On le réceptionne devant les arènes de Vérone. Pluie sur la ville et sur tout le foot italien. Deux jours plus tôt, Davide Astori a succombé. Contre son gré, le capitaine de la Fiorentina a provoqué l'annulation de la journée de championnat. C'est le sujet dans les gazettes. Et il y en a un autre : la montée toujours plus progressive de l'extrême droite, encore confirmée dans les élections du dimanche. Ici, en Vénétie, c'est carrément un raz-de-marée. Trois quarts des habitants de la région sont allés voter alors que, sur l'échelle du pays, le taux d'abstention a été énorme. Ils se sont déplacés aux urnes surtout pour plébisciter les partis qui combattent les arrivées de migrants. La mort d'Astori et la poussée de l'extrême droite, deux thèmes forts qui interpellent méchamment Samuël Bastien. Pas envie de se laisser tuer par son sport. Et pas envie non plus de sourire en voyant gambader les mouvements racistes. On ne le connaît pas encore très bien chez nous. Logique. Après une petite mi-temps en championnat avec la Première d'Anderlecht, du temps de Besnik Hasi, et accessoirement une dizaine de minutes en Coupe de Belgique, il a fui le pays et cette maison mauve qui ne croyait pas en lui. Il sortait pourtant de deux grosses campagnes en Youth League, la Ligue des Champions pour grands ados. Pas assez pour se faire une place au soleil. René Weiler est passé par là et a baqué les espoirs de l'époque. Samuël Bastien, 21 ans mais une maturité inhabituelle, commande les cafés et s'installe dans une taverne d'une rue étroite et typique du centre de Vérone pour raconter son histoire. Son destin. A pleurer, à certains moments. Fabuleux, à d'autres. Le décès de Davide Astori a été annoncé trois petites heures avant le match du Chievo contre Sassuolo. Comment tu as vécu la journée ? SAMUËL BASTIEN : On était à notre centre d'entraînement, on avait logé là. Après la théorie, on a subitement ressenti un froid, l'ambiance s'est plombée. Clairement, il se passait quelque chose d'anormal. Un joueur nous a dit que le capitaine de la Fiorentina avait été retrouvé mort dans une chambre d'hôtel. Puis on a vu à la télé que le match de la Genoa contre Cagliari était annulé au tout dernier moment, quand les joueurs étaient déjà à l'échauffement. On a organisé une réunion dare-dare, personne ne voulait jouer. Il y a au Chievo des gars qui sont passés par la Fiorentina et qui ont joué avec Astori. Ils connaissent très bien sa femme et sa fille. On a aussi un joueur en prêt de chez eux, Nenad Tomovic. Mais, reporter le match, ça ne dépendait pas uniquement de nous. Il était midi et demie, il était prévu qu'on parte au stade à une heure quart. Il fallait très vite une décision. Il y a eu plein de coups de fil, notamment des gens de la fédération qui appelaient des dirigeants du Chievo. Puis on nous a dit que le match était reporté et qu'on pouvait retourner à la maison. Dès que je suis rentré, je me suis calé devant la télé et j'ai mieux compris l'histoire. On ne parlait que de ça. Astori avait joué son tout dernier match une semaine plus tôt. Contre nous ! Ça a relancé la polémique sur les morts subites dans le foot ! Vous êtes censés être des gars parfaitement sains et contrôlés... BASTIEN : Ah oui, on peut dire que ça a bien relancé le débat. Beaucoup d'Italiens se posent des questions. Et je peux les comprendre. Comment ça se passe exactement, le suivi médical ? BASTIEN : Je ne vois pas comment on pourrait être mieux suivis. Au Chievo, on nous fait une prise de sang tous les deux mois environ, et des tests cardiaques tous les deux ou trois mois. Ils ne se contentent pas de faire ça une fois en début de saison. On nous fait courir sur tapis, on nous met sur un vélo, on nous fait des espèces d'échographies. C'est très poussé. Mais je suppose que ça le sera encore plus dans le futur, parce que tous ces soucis cardiaques, tous ces malaises à l'entraînement ou en plein match, ça commence vraiment à faire beaucoup. Quand mon père a appris la mort d'Astori, il m'a dit : Le sport de haut niveau, ça commence à être dangereux. Ma mère m'a directement envoyé un message : Fais bien attention à toi. Je leur ai répondu : C'est la vie et c'est la preuve que ça peut arriver à tout le monde. Je suis assez fataliste sur le coup. Dieu décide tout ça pour nous. Pas de Coupe du Monde, Gianluigi Buffon qui arrête sans doute, Astori qui meurt à 31 ans : tu sens que les Italiens ont mal à leur football ? BASTIEN : Oui, là ils sont dans le dur ! Aujourd'hui, les journaux de sport écrivent qu'on est à pile cent jours de la Coupe du Monde. Mais une Coupe du Monde sans l'Italie, imagine, pour eux ce n'est plus vraiment une Coupe du Monde. Ils rament aussi par rapport au départ probable de Buffon parce que c'est un monument pour tous les Italiens. Et puis maintenant Astori. Oui, les amateurs de foot ne vivent pas leurs meilleurs moments. Je ressens beaucoup de tristesse. Mais les Italiens ont une force mentale incroyable, ils vont passer au-dessus de tout ça. Il y a une autre plaie : le racisme. Ça te frappe ? BASTIEN : Ah oui, clairement. Les cris de singes dans les stades, les negro de mierda, ça arrive. Mais j'arrive à ne pas y faire trop attention. Si je me braque là-dessus, je vais me sentir mal. Et je n'ai pas envie de me sentir mal quand je joue au foot ! Donc, je laisse couler. Ça vient des tribunes mais ça peut aussi venir d'adversaires qui espèrent te déstabiliser, te sortir du match. Moi, je souris et je vois que ça les énerve. Ça les gonfle plus que si je réagissais. Mais le racisme ne se limite pas au football. Ici, c'est impossible de passer à côté. Vérone doit être une des villes les plus racistes d'Italie. Quand je vais au supermarché ou dans un centre de relaxation, je sens le regard des gens, il y en a qui sont en mode Qu'est-ce qu'il fait là, lui ? J'ai encore été confronté au racisme hier soir. Je suis allé au resto avec des potes. Au moment de payer, j'avais des billets de 50 euros, le gars du restaurant les a passés dans sa machine pour les vérifier. Tout était ok mais il a réussi à me sous-entendre que mes billets avaient un problème. Le client qui était devant moi, un Européen blanc, a payé avec un billet de 100 euros mais on ne l'a même pas contrôlé. Ici, les enfants de couleur ont la vie dure à l'école. Et, il y a quelques mois, dans une émission du style The Voice, une jeune fille de couleur a été éjectée dès les auditions, on ne lui a même pas donné l'occasion de passer à la télé. On lui a dit, clairement : L'émission n'accepte pas les Noirs. Je sais que le racisme est devenu un sujet chaud en Belgique aussi, je sais que Paul José Mpoku s'est rebellé. Tu peux lui parler de ce qu'il a vécu quand il était à Vérone. Sa femme se faisait aussi insulter dans la rue. La montée de l'extrême droite t'interpelle ? BASTIEN : Moi, je ne suis que de passage ici. Je serai peut-être ailleurs dans six mois. Mais je suis inquiet pour les générations qui vont suivre parce que rien ne s'arrange. Il y a une évolution. Pas dans le bon sens. Tu étais dans l'équipe d'Anderlecht qui a fait deux gros parcours en Youth League, tu as joué contre Arsenal, Porto, Benfica, le PSG, Dortmund, ... Avec quelques autres joueurs, tu étais considéré comme le futur d'Anderlecht. Au bout du compte, il n'y a que Leander Dendoncker qui a percé là-bas. Tous les autres ont dû partir pour faire leur trou : Aaron Leya-Iseka, Andy Kawaya, Stéphane Omeonga, Nathan de Medina, Mile Svilar, Wout Faes, Dodi Lukebakio, ... BASTIEN : Ben oui... (Il éclate de rire). Ça me fait rire... entre guillemets. Il y avait une structure à Anderlecht, un staff technique, un président, ils ont fait leurs choix, c'est à eux qu'il faut poser des questions. Ils ont peut-être des réponses. Je ne sais pas si on doit dire qu'ils se sont trompés mais je vois qu'il y a plein de joueurs de cette équipe qui sont devenus des bons pros ailleurs. Et pas n'importe où. Lukebakio est à Watford, Svilar à Benfica, Omeonga à la Genoa, moi au Chievo. Chacun trace sa route, chacun construit maintenant sa petite vie loin d'Anderlecht. Quand tu es rentré de ta saison en prêt à Avellino, tu n'as pas cru que tu allais recevoir ta chance ? BASTIEN : Franchement ? Dans ma tête, je voulais vraiment partir. J'avais goûté à l'Italie, j'étais passé à autre chose et j'espérais trouver très vite un autre club. Pour moi, ce retour à Anderlecht devait se limiter à quelques jours ou quelques semaines. Je voulais prendre un nouvel envol. Mon histoire avec ce club était terminée. Et puis, de toute façon, ça a été vite réglé avec René Weiler. J'ai fait deux semaines d'entraînement avec lui puis il m'a expédié dans un noyau C avec d'autres jeunes, Leya-Iseka, Lukebakio, Kawaya. On s'entraînait à sept ou huit, on n'avait aucun rythme, puis on nous a dit que si on bossait bien, on aurait éventuellement une chance de retourner dans le noyau pro. Ça ne voulait rien dire, évidemment. On nous a remis un peu avec les Espoirs. Pour moi, il était hors de question de passer une saison à voyager entre les noyaux B et C ! En plus, je sortais d'une bonne saison en Serie B, j'avais l'impression d'avoir pris une autre dimension. Si je dois trouver du positif à Weiler, c'est le fait qu'il ait été franc, très vite, et qu'il n'ait pas fui ses responsabilités. Il nous a annoncé lui-même qu'il nous virait dans un noyau C. C'est la seule fois où il m'a adressé la parole. Avellino, c'est un trou perdu, il paraît... BASTIEN : On peut dire ça comme ça, oui ! C'est loin, c'est en pleine campagne. Un trou, oui, entre guillemets... Beaucoup de gens m'ont demandé pourquoi j'étais allé là-bas. On y a fait un saut cette saison, on a fait un entraînement à Avellino quand on devait jouer à Benevento. Des coéquipiers m'ont dit : Mais comment t'as fait ? Il n'y a rien, pas de centre-ville, pas de bus, pas de taxis. Quand mes parents venaient, on allait se promener, toujours sur le même petit sentier, c'était ça le centre-ville. Mais moi, je m'y plaisais super bien. Ça me rappelait un peu Fernelmont, là où j'ai grandi, près de Namur. J'étais à Avellino pour jouer au foot, pas pour faire du tourisme ou des sorties. J'avais des amis, quelques adresses de restos, des gens qui étaient toujours là pour m'aider si j'avais un souci. OK, si tu ne joues pas, tu peux devenir un peu fou là-bas. Mais je jouais. En fait, la vie à Avellino me plaisait mieux que la vie à Vérone. Et ça a été une super vitrine. La Serie B est fort suivie par les Italiens. Et j'étais une star, on m'arrêtait souvent dans la rue. Ici, je peux traverser toute la ville, les gens ne savent pas qui je suis. Pour ça, c'est tranquille. On n'a pas l'impression que ça respire le foot à Vérone. BASTIEN : Non, ça ne respire pas le foot, comme tu dis. Là, on va avoir le derby contre l'Hellas, samedi, et ça va s'échauffer un peu. Pour les deux clubs, c'est le match qu'il faut gagner. Les supporters se détestent et c'est parfois violent, même en rue. Il n'y a pas longtemps, un supporter du Chievo, qui se baladait avec son écharpe, a été tabassé par des supporters de l'Hellas. Mais pour le reste, il n'y a pas beaucoup de passion. Le Chievo reste un petit club de Serie A. Il y a un seul objectif : le maintien. Chaque année, le président le dit avant la saison : Le sauvetage, le sauvetage. On ne vise pas plus haut. Ici, si tu te sauves, tout le monde est content, même les supporters n'en demandent pas plus. Et les gens qui viennent à nos matches sont assez calmes, c'est surtout un prétexte pour prendre l'air le dimanche après-midi. Je t'avoue que la passion, ça me manque. La saison passée, tu es arrivé en août et tu as dû attendre fin décembre pour avoir tes premières minutes de jeu ! BASTIEN : C'est pire que ça ! Pendant près de cinq mois, je suis resté sur le banc, sans m'échauffer. Assis, chaque fois pendant tout le match. Je pouvais dire à l'avance qui allait monter. Ça a été une période vraiment compliquée. En fait, j'ai vite compris que j'allais en baver. Je ne vais pas te le cacher... Trois jours après avoir signé, j'ai appelé mon agent pour lui dire que je voulais partir. J'ai appelé mon père aussi : Papa, je veux rentrer. Je ne le sentais pas, il restait une ou deux journées de mercato et j'espérais qu'on allait trouver une solution. Après trois jours, tu ne savais pas que tu allais rester aussi longtemps sur le banc ! BASTIEN : Non, mais je ne le sentais pas. Quand je suis arrivé, Mpoku était encore ici. Il m'a expliqué que le Chievo avait une équipe très âgée et que les jeunes recevaient très peu de temps de jeu. En entrant dans le vestiaire, j'ai surtout découvert des gars de 37, 38, 39 ans... Et des exigences tactiques que tu ne connaissais pas du tout ! BASTIEN : Tu as raison. J'avais des lacunes et je les ai payées. J'avais un rôle offensif assez libre à Avellino, mais ici, plus question. L'entraîneur me voyait dans un rôle beaucoup plus défensif. Quand il me demandait de suivre mon joueur jusqu'à la ligne de fond, quitte à me retrouver back droit, au début je ne voyais pas où il voulait en venir. Il m'a fallu du temps. Je dirais que je suis devenu un box-to-box... mais je suis plus souvent près du box de derrière, si tu vois ce que je veux dire... Le jeu du Chievo est assez particulier, d'ailleurs on est fort critiqués. Les gens disent que ce n'est pas beau à voir, qu'on a une équipe très nulle. On court beaucoup et on n'a pas beaucoup le ballon. Mais le Chievo arrive toujours à rester en Serie A, donc ça marche. Ils ont ce qu'ils veulent.