Le peintre de l'automne a réussi son tableau en semant de la rouille et quelques filets de brume à Mondercange où la fédération luxembourgeoise a planté son QG et son beau centre d'entraînements. Il est neuf heures du matin et Guy Hellers est déjà là. Un de ses adjoints n'est autre que Claudy Dardenne, engagé après avoir quitté son poste de préparateur des gardiens de but du Standard. Le grand rouquin bosse désormais à temps plein et s'occupe des derniers remparts du Luxembourg, des jeunes à l'équipe A.
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Le peintre de l'automne a réussi son tableau en semant de la rouille et quelques filets de brume à Mondercange où la fédération luxembourgeoise a planté son QG et son beau centre d'entraînements. Il est neuf heures du matin et Guy Hellers est déjà là. Un de ses adjoints n'est autre que Claudy Dardenne, engagé après avoir quitté son poste de préparateur des gardiens de but du Standard. Le grand rouquin bosse désormais à temps plein et s'occupe des derniers remparts du Luxembourg, des jeunes à l'équipe A. Hellers en est d'autant plus satisfait que Claudy lui amène de Belgique les petites boîtes de snuss, ce tabac en pâte qu'il tasse en petites boulettes avant de les glisser, comme Michel Preud'homme, Pär Zetterberg et Gilbert Bodart, sous sa lèvre supérieure. On commence par quoi : le Standard ou Luxembourg-Belgique qui sera le bouquet final des festivités du Centenaire de la fédération luxembourgeoise de football ? Au... Diable le protocole, dis-nous, Guy, tu te souviens de Sclessin ? Il opine de la tête... Guy Hellers : Pour moi, cela ne fait aucun doute. Que ce soit avec Haan ou Waseige, le Standard aurait dû être champion. Il nous a chaque fois manqué un cent pour faire un euro et, quelque part, on n'a pas décroché la montre en or pour des tas de raisons : nervosité, peur du succès, etc. C'est une des grandes frustrations de ma carrière. On aurait dû, on n'a pas pu. A un moment, Waseige a demandé des renforts : il ne les a pas reçus. A cette époque, c'est Haan qui a eu le plus bel effectif. Au début des années '90, le Standard était fort. Mais il était surtout emmené par deux joueurs sortant du lot et doté de la classe internationale : André Cruz et Frans van Rooy. C'est tout à fait vrai et il y avait des raisons de déboucher quelques bouteilles. Le Standard de Haan jouait bien et quand cela rigolait sur le terrain, on ne faisait pas mieux en Belgique. On fêtait les anniversaires et il y avait régulièrement des vidanges de champagne dans le vestiaire du Sart-Tilman. C'était du bonheur et on fêtait parfois deux anniversaires le même jour. Surtout après une victoire : certains ont dû célébrer deux fois leurs 25 ans, je suppose. Haan était un homme jovial et un technicien hors pair, un passionné. Je l'ai revu cette saison à l'occasion d'un congrès de la FIFA. Il travaille en Albanie... Pas du tout, Arie est sélectionneur national d'Albanie et il m'a parlé de son travail. Il a tout vu et relevé tant de défis mais son amour pour le football est resté intact. Cet entraîneur m'a marqué, tout comme ce fut le cas de Waseige (motivateur hors pair), de Tomislav Ivic (immense vécu) ou de Georg Kessler (organisateur, charisme) qui est arrivé au bon moment dans ma carrière. J'avais été approché par Anderlecht et j'ai rencontré deux fois Michel Verschueren. Ma carrière aurait pu être plus complète et ce titre qui me manque, je l'aurais eu. Je ne me voyais pas ailleurs qu'au Standard. A ma place, d'autres auraient été plus durs et n'auraient pas eu d'états d'âme. Même si j'avais des problèmes avec Urbain Braems, qui était gentil au point de se faire manger la laine sur le dos, je n'ai pas poussé à la charrette pour aller à Anderlecht. L'affaire a capoté. Je ne nourris pas de regrets. Kessler a compris que je me cherchais. Il m'a beaucoup parlé et m'a remis sur les rails. Cela ne date pas d'hier et ce qui compte, c'est le titre. Quand le Standard a été sacré champion en mai, j'ai même été à la fête car je sais ce que cela représente pour ce club. La somme des talents individuels est plus élevée. La force du collectif est impressionnante aussi. Le Standard réfléchit et agit plus en bloc qu'avant. La ligne médiane m'impressionne par sa jeunesse et son talent. Même s'il y a des individualités dans chaque ligne, elles s'épanouissent parfaitement dans l'unité. C'est une des grandes forces de ce groupe. Quand on pose des problèmes à de grands clubs européens, cela en dit long sur ses valeurs. C'est déjà loin et cet épisode de ma carrière a finalement constitué une belle leçon de vie. Maintenant, du poste que j'occupe, je comprends mieux la décision de Lucien D'Onofrio. Je ne pouvais pas rester à Sclessin. Ce n'est pas difficile à analyser. Ivic était un hyper-pro et il voulait que son groupe vive le foot comme cela se faisait au top européen. Ses exigences étaient très élevées mais son effectif ne pouvait pas franchir cet écart du jour au lendemain. L'outil de travail ne valait pas celui de l'Académie Robert Louis-Dreyfus et les joueurs ne digéraient plus la charge de travail, les mises au vert, les plages de repos entre deux entraînements au stade, etc. Je l'ai dit à Ivic. Le but était de lever un peu le pied, rien de plus. Lucien D'Onofrio a vite décidé de mettre un terme à mon contrat. C'est logique : le vestiaire n'a pas à discuter la ligne sportive d'un club. En se séparant du capitaine, il a prouvé tout son soutien au coach. Le Standard était clair dans sa vision des événements et du chemin qui restait à parcourir. C'était une étape. Je ne regrette rien, mais un joueur ne pouvait pas deviner tout cela. D'Onofrio m'a aussi conseillé de mettre un peu de distance entre Sclessin et moi, c'est pour cela que je suis vite rentré au Luxembourg. Il ne servait à rien de rester à Liège. Vous savez, si je suis devenu entraîneur, c'est un peu grâce à Ivic. Avant la rupture, il m'avait sondé à propos de la possibilité pour moi de rejoindre un jour le staff du Standard. Tout cela m'a finalement beaucoup apporté. J'ai réfléchi et compris pas mal de choses. A leur place, avec le recul, j'aurais pris les mêmes décisions. On comprend mieux tout cela de l'autre côté de la barrière. En tant que coach du Luxembourg, je dois aussi trancher. Je l'ai connu comme joueur aussi. C'était un sacré compétiteur. En octobre 1993, Vandereycken a repris le Standard de Haan qui était en fin de cycle. Il a réorganisé l'équipe de fond en comble. Moi, j'en suis certain : Vandereycken va réussir avec les Diables Rouges. Il a rajeuni le noyau et l'équipe nationale belge est sur le point de récolter les fruits de tout un travail. De plus en plus de Diables Rouges jouent dans de grands clubs étrangers. Les jeunes de cette équipe sont doués et sans complexe. J'ai rencontré Vandereycken au congrès des coaches de la FIFA : nous partageons les mêmes idées dans pas mal de domaines. Notre petit pays a compris qu'il fallait changer de mentalité. Il fait bon vivre au Grand Duché alors pourquoi se casser la tête et bosser comme des fous sur un terrain ? C'est quand même pas mal quand on a un bon job et le foot en prime. Avec Paul Philipp, le président de la fédération, il a fallu changer les habitudes, secouer et surtout se retrousser les manches à Mondercange, notre centre d'entraînement. C'est un gros travail mental. Il y avait quand même 36 ans que le Luxembourg n'avait plus gagné un match de qualification en Coupe du Monde. C'est encourageant, évidemment. Nous sommes 123e au ranking de la FIFA et le but est d'intégrer le top 100. Je les réunis plusieurs fois par semaine à Mondercange. Au départ, les clubs ont été d'autant plus hésitants qu'il y a souvent un match le mercredi. Même les employeurs ont été rapidement convaincus. Le championnat est trop faible chez nous. Alors, les progrès passent par de plus en plus de matches amicaux contre des équipes de clubs étrangers. Au fil du temps, on a mesuré des progrès tactiques, techniques, physiques, etc. Evidemment que j'aimerais que de plus en plus d'internationaux jouent à l'étranger et soient pros à 100 %. En Suisse, nous avons misé sur nos moyens. Le Luxembourg ne peut pas assumer la conduite du jeu. Alors, il faut compenser par une excellente occupation du terrain. Il faut être stable et solide à la récupération. Pour le moment, c'est le 4-5-1 qui nous convient le mieux avec la possibilité de réaliser des coups, comme ce fut le cas en Suisse. C'est marrant cette question car j'habite dans le même quartier qu'Acacio Da Silva, cet ancien coureur d'origine portugaise qui vit au Luxembourg depuis son enfance. En 1989, il a épaté le Luxembourg en gagnant une étape du Tour de France mais surtout en portant le maillot jaune durant quatre jours. Cette année, il a beaucoup été question des frères Andy et Frank Schleck ou Kim Kircher. L'époque de Charly Gaul, qui gagna la Grande Boucle, est révolue à jamais mais avec du travail, on peut progresser et c'est vrai aussi pour le football. Il faut avancer pas à pas. J'aimerais que le Luxembourg termine régulièrement troisième de ses groupes qualificatifs. Plus haut que cela ? Il ne faut pas rêver. Mais... troisièmes, ce serait la preuve que nous comptons. Nous travaillons beaucoup avec les jeunes. Là aussi, j'apprécie quand ils sont repérés et recrutés par des clubs étrangers mais pas trop par les belges. Les parents préfèrent les méthodes françaises car leurs enfants sont bien pris en charge dans les centres de formation. Ils y sont logés, ce qui ne se fait pas en Belgique. Miralem Pjanic ? Il a été repéré au FC Schifflange 95 et a vite rejoint nos équipes de jeunes. Ce médian de 18 ans sait tout faire : distribuer, marquer. Je ne le compare à personne. Il est unique et ira loin, au sommet du foot européen. La famille est sacrée pour lui. J'aurais préféré qu'il opte pour le Luxembourg mais je le comprends. Il a ses racines et en jouant pour la Bosnie, il a plus de chances de disputer une phase finale. Pjanic constitue quand même un grand sujet de fierté : son aventure sportive a commencé au Luxembourg. par pierre bilic photos : reporters