Hendrik Van Crombrugge en a eu plein le dos. Une blessure qui aurait pu être synonyme de fin de parcours. Pour un gardien de but, condamné à subir encore plus de chocs qu'un joueur de champ, c'est encore plus problématique. Mais Drikus - un de ses surnoms avec King Henry et Wikipedia, il va expliquer les origines - est de retour dans la cage d'Anderlecht. Comme avant. Ou presque. Entretien avec un homme qui, à quelques dizaines d'heures près, passait le réveillon de Noël 2020 sur un billard.
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Hendrik Van Crombrugge en a eu plein le dos. Une blessure qui aurait pu être synonyme de fin de parcours. Pour un gardien de but, condamné à subir encore plus de chocs qu'un joueur de champ, c'est encore plus problématique. Mais Drikus - un de ses surnoms avec King Henry et Wikipedia, il va expliquer les origines - est de retour dans la cage d'Anderlecht. Comme avant. Ou presque. Entretien avec un homme qui, à quelques dizaines d'heures près, passait le réveillon de Noël 2020 sur un billard. Une rééducation de sept à huit mois, comment ça se passe quand il y a les douleurs, les doutes, les rechutes, en plus d'une équipe qui ne tourne pas? HENDRIK VAN CROMBRUGGE: Honnêtement, ça a été la période la plus compliquée de ma carrière. En plus de tout ce que tu dis, il y avait le Covid. Ma rééducation se passait bien, j'étais sur une ligne très positive, puis tout à coup il y a eu un bas, un recul. Un côté biologique qu'il faut respecter. Chaque corps est différent. Le mien a décidé que ça allait trop vite. À ce moment-là, ça a été très difficile. J'ai eu des doutes sur mon avenir, je me suis demandé si je n'allais pas devoir arrêter définitivement le foot. Mentalement, j'ai été très bas. Aujourd'hui, après six gros mois de rééducation, trois mois d'entraînement, je commence petit à petit à retrouver ma meilleure forme physique. Mais je sens que j'ai encore un chemin à parcourir pour revenir au niveau que j'avais pendant ma première saison ici. Tu sentais que tu n'étais pas encore au top au début de cette saison? VAN CROMBRUGGE: Oui et c'est normal après autant de mois sans football. Pas d'entraînement, pas de match, il ne faut pas mentir là-dessus, une opération au dos est toujours très délicate. Encore plus quand tu es gardien. Ton dos encaisse sans arrêt. Au début, il y avait un côté mental qui jouait. Tu as beau te sentir bien, tu t'entraînes avec le frein à main, tu essaies de conserver le maximum de contrôle, de rester dans une zone de confort. Parce qu'il y a une peur. Mais tôt ou tard, tu dois en sortir. Et ça a duré assez longtemps. Le premier moment où je me suis senti libéré, ça a été notre premier match de préparation. J'ai fait une erreur sur une relance, un peu la même que contre Bruges récemment, mais j'ai fait quelques beaux arrêts. Ça m'a rassuré. Maintenant, depuis deux ou trois semaines, je sens que mon corps commence à être vraiment bien. Comme s'il avait accepté sa nouvelle forme, sa nouvelle réalité. Mais on peut dire ce qu'on veut, ça ne peut plus jamais être exactement comme avant. Tu as appris l'hygiène du dos, des mouvements spécifiques de tous les jours qu'il faut faire différemment. Tu as aussi appris à tomber différemment pour te faire moins mal? VAN CROMBRUGGE: Oui, on m'a appris tous ces gestes du quotidien juste après l'opération. Ça s'apprend vite, tu n'oublies plus. Mais tu peux avoir pris ces habitudes, à un moment tu ne peux plus calculer. Tu dois te lâcher, et c'est le processus qui demande le plus de temps. Je n'ai pas dû apprendre à tomber différemment, mais il y avait des mouvements que je n'arrivais pas à faire naturellement. Inconsciemment, j'essayais toujours de ne pas trop forcer sur mon corps. Avec le temps, les répétitions, tu commences à lâcher petit à petit le frein à main. Comment tu étais, mentalement, au moment où tu ne progressais plus dans ta rééducation, quand tu te posais des questions sur ta carrière? VAN CROMBRUGGE: Je suis un gars positif, mais là, j'étais plutôt négatif, pessimiste. J'étais partagé entre deux états d'esprit. Je voulais refaire mon métier, ça brûlait en moi, mais on me demandait d'être patient. J'avais l'impression que ça s'entrechoquait et ce n'était pas facile à accepter. Je vais être honnête, je n'ai pas été la personne la plus agréable avec mon entourage à cette période-là... Les gardiens font quand même un métier de malades! Tu penses que tu te jettes au sol combien de fois par semaine? VAN CROMBRUGGE: Ce n'est quand même plus comme avant. Les méthodes de préparation ont évolué. Dans le temps, les entraînements de gardiens, c'étaient des séries, des répétitions, un nombre incalculable de chutes. Huit ballons à droite, huit à gauche, puis on repartait à droite. Quand j'ai commencé à bosser avec Javier Ruiz à Eupen, j'ai compris que ça pouvait se faire autrement. Et c'est aujourd'hui confirmé à Anderlecht avec Jelle ten Rouwelaar. On essaie de recréer un maximum de situations de match, plutôt que d'enchaîner les plongeons. On fait plus d'entraînements avec le groupe, il y a forcément moins de séances individuelles. Tout dépend du thème de l'entraînement. Si c'est la possession et la construction, ça ne sert à rien de plonger des dizaines de fois avant de commencer. L'impact physique est moins élevé, on privilégie plus le mental et le psychologique. Avant, on allait au charbon tous les jours. Aujourd'hui, c'est plus réfléchi. Mais bon, le métier de gardien reste le plus ingrat si on tient compte des aspects physique et psychologique. Pour te donner du courage, tu as pensé à des gardiens qui avaient aussi été opérés du dos et qui s'en sont remis? Pepe Reina, Gianluigi Buffon, Thomas Didillon? VAN CROMBRUGGE: Exactement. Quand tu es dans le doute, tu essaies de trouver des points de repère, des cas positifs qui t'aident à être mieux dans la tête. C'est vite fait, tu vas sur Google, tu tapes "opération dos gardiens de but", et tu as des exemples. Le chirurgien qui m'a opéré est considéré comme le meilleur en Belgique, il m'a aussi rassuré. Il m'a dit: "C'est une grosse blessure, mais le reste de ton corps doit être capable d'absorber et de gérer." Je me suis accroché à tout ça. En sachant que pour certains gardiens, une blessure pareille a aussi été synonyme de fin de carrière, comme Frank Boeckx. Ça, je ne pouvais pas l'ignorer non plus dans mon raisonnement. J'ai demandé des avis à gauche et à droite, j'ai beaucoup discuté avec le staff médical d'Anderlecht. La conclusion, c'était que ça devait aller, mais que je devais être patient. Et ça, donc, ça se heurtait à ma personnalité. Ton métier t'a aussi démoli définitivement un doigt. VAN CROMBRUGGE: Oui, regarde mon petit doigt, il est complètement déformé. Ça s'est passé quand je jouais en jeunes au Standard. Il s'est déboîté quand j'ai reçu un ballon violent, je l'ai remis en place moi-même, directement. Mais j'ai mal fait ça. Il y a probablement des ligaments qui se sont déchirés dans l'aventure, on ne l'a pas vu au moment même. On a opéré plus tard, mais c'était mission impossible pour le redresser. J'ai eu d'autres blessures, d'autres opérations. Je me suis cassé le scaphoïde quand j'étais à Eupen, ça a été une opération compliquée. Et j'ai été opéré quelques fois au ménisque, comme beaucoup de footballeurs. Mais je suis encore debout. Pendant ta rééducation, les gardiens qui t'ont remplacé ont eu du mal. Notamment Timon Wellenreuther, mais il a entre-temps retrouvé son meilleur niveau aux Pays-Bas. Comment tu l'expliques? Par un manque de confiance quand il était ici? VAN CROMBRUGGE: Déjà, juger un coéquipier, ce n'est pas mon truc... Mais c'est clair que la confiance, c'est la clé pour un gardien. Quand tu es en confiance, tu te sens grand dans ton but. Je vois aussi que Wellenreuther se sent de nouveau bien dans le club où il était bon avant de venir à Anderlecht. J'en déduis que Willem II est plus son habitat, son biotope. C'est difficile à expliquer, mais il y a des joueurs qui se sentent bien et sont bons dans un environnement, puis n'arrivent plus à performer dès qu'ils changent de cadre de vie. Parce qu'ils n'arrivent pas à avoir une connexion avec leur nouveau club, avec le public. Toi, tu n'as pas eu de problème pour passer du petit Eupen au grand Bruxelles. VAN CROMBRUGGE: Je n'ai pas déménagé, je suis resté dans le Brabant flamand, et ça c'est déjà une bonne chose. Je ne me suis pas déraciné. J'ai dû m'adapter au début, mais ce n'était pas pour une question d'habitat. C'était à cause de l'exposition médiatique, qui est très limitée à Eupen et est énorme ici. On m'avait prévenu: "Si tu rates un match, on va directement te tomber dessus." C'est vrai. Mais ça va dans l'autre sens aussi. Après un bon match, on est fort médiatisé dans le sens positif. Mais ce qui m'a posé un plus gros problème encore, c'est l'état d'esprit qu'il y avait à ce moment-là dans le noyau. Vincent Kompany venait d'arriver et le groupe était beaucoup trop grand, il y avait plein de joueurs qui s'entraînaient avec nous, mais n'étaient plus souhaités. L'ambiance n'était pas bonne. En plus, les résultats n'étaient pas très bons. Pourquoi tu as été choisi comme capitaine? VAN CROMBRUGGE: Je vais être honnête: je n'en sais rien... C'est important quand même? VAN CROMBRUGGE: C'est un honneur, mais je n'ai pas besoin du brassard pour jouer mon rôle. Pendant six ans à Eupen, j'ai été un leader dans le vestiaire et sur le terrain, mais j'ai rarement été capitaine. Je dépannais quand Luis García et Siebe Blondelle n'étaient pas là, mais je n'étais pas demandeur. Pour moi, un capitaine doit être plus proche de l'action et ce n'est pas possible quand tu es gardien. Tu ne vas pas traverser le terrain chaque fois qu'il y a une possibilité de discuter avec l'arbitre. Si je deviens entraîneur, je ne choisirai jamais un gardien comme capitaine. Mais bon, je ne serai jamais entraîneur... On disait la saison passée que l'équipe manquait de leaders. Aujourd'hui, avec Lior Refaelov devant et toi derrière, ça ne doit plus être un problème. VAN CROMBRUGGE: Quand j'étais blessé, j'essayais d'être encore plus présent comme leader, je voulais être un exemple. C'est aussi en faisant ça que tu deviens un patron, un point de repère. Mais les leaders ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Par exemple, Wesley Hoedt est fantastique dans ce rôle. J'ai rarement eu un coéquipier avec une éthique de travail aussi poussée. Il bosse tout le temps, il ne se pose jamais, il prend soin de son corps, il ne part jamais dès la fin de l'entraînement, il passe plein de temps à la salle. Refaelov est un autre style de leader par son côté zen, pas pressé. À tout moment, il a une approche très rationnelle de la vie et du métier. Chez toi, ça bout à l'intérieur, non? VAN CROMBRUGGE: Non, je suis un calme. Beaucoup plus qu'en début de carrière. Le fait d'avoir eu des enfants très jeune, ça m'a aidé. Tu relativises beaucoup plus facilement. Je reviens à mon erreur contre Bruges qui nous coûte un but. Aujourd'hui, avec l'expérience, j'arrive à me dire tout simplement: "Ça arrive." Et à me reconcentrer directement. Qu'est-ce que tu veux faire sur cette phase-là? VAN CROMBRUGGE: Le but, c'est de passer à Kristoffer Olsson. Dans ma tête, j'ai un schéma de relance, en fonction du positionnement de plusieurs joueurs. Ce sont des mouvement souvent répétés à l'entraînement, c'est du drill. Mais j'ai pris la mauvaise décision, parce qu'il y avait d'autres options. Directement, on entend qu'Anderlecht s'est fait surprendre encore une fois en voulant construire trop proprement depuis l'arrière. VAN CROMBRUGGE: Il faut tout mettre dans la balance, le négatif et le positif. Si je fais la balance entre les buts encaissés en voulant construire depuis notre rectangle et les goals marqués en jouant de la même façon, elle est largement positive. Mille fois positive. Après ça, je suis à la base du but de Benito Raman, à nouveau en partant de derrière. Donc, égalité sur ce match. Les buts qu'on met en construisant, il faut accepter de les comptabiliser aussi dans l'analyse. Si la balance était négative, je commencerais à m'inquiéter. Mais on en est très loin. Quand vous encaissez sur une phase comme ça, on dit: "Encore Van Crombrugge..." VAN CROMBRUGGE: Le gardien est le poste le plus ingrat et je trouve qu'on nous manque parfois de respect. On est des cibles faciles et les gens aiment bien nous tirer dessus. Ça ne m'empêche pas de dormir, mais parfois, ça m'énerve. Après ton erreur, tu sauves deux ballons chauds parce que tu retrouves très vite ta concentration. C'est facile? VAN CROMBRUGGE: C'est naturel, en tout cas ça l'est devenu. Encore une chose que je dois à mon travail avec Javier Ruiz à Eupen. Il m'expliquait que beaucoup de gardiens déconnectaient après avoir raté une intervention, qu'ils ne pensaient plus qu'à ça et que ça pouvait ruiner leur match. Si tu commences à douter, tu ne peux plus être aussi bon. La façon dont le public réagit, ça joue aussi. Contre Bruges, il n'y a pas eu de coups de sifflet après mon erreur. Un peu plus tard, il y a eu une passe en retrait et un attaquant de Bruges qui mettait une grosse pression. J'ai fait un petit crochet puis une passe courte, et les gens ont applaudi. Si, sur chaque ballon en retrait, tes supporters commencent à faire des bruits de panique, tu ne peux plus être aussi franc. Parce que ça joue d'office dans la tête. Qu'est-ce qu'il t'a apporté d'autre, Ruiz? Tu parles de lui dans chaque interview. VAN CROMBRUGGE: Il m'a tout apporté. Le gardien que je suis aujourd'hui, c'est grâce à lui. Si tu lui poses la question, il va te répondre que c'est le fruit de mon talent et de mon éthique de travail. Mais il n'y a pas que ça. Son rôle dépassait largement celui d'un préparateur de gardiens. C'est un maniaque du foot, il est diplômé en préparation physique et en psychologie, il a une grande connaissance du foot en général et une approche positive de la vie. C'est une bénédiction pour Eupen qu'il soit retourné là-bas. Eupen qui joue la tête du classement, tu aurais imaginé ça? VAN CROMBRUGGE: Je ne suis pas si étonné. Déjà l'année passée, j'étais convaincu qu'ils pouvaient faire une grosse saison. Il y a quand même des bons joueurs là-bas, Stef Peeters, Smail Prevljak, Jens Cools, Jordi Amat. Mais la sauce n'a pas vraiment pris avec Beñat San José. Cet été, quand j'ai appris qu'ils avaient engagé un entraîneur allemand, je me suis dit que ça allait le faire. C'était la pièce manquante pour terminer le puzzle. C'est important d'avoir un coach allemand là-bas. Ça avait déjà bien marché avec Wolfgang Frank en D2 il y a une dizaine d'années, ce n'était pas un hasard. On a besoin de ça à Eupen parce que le club a cette mentalité: une communication claire, des discours directs, pas de blabla, beaucoup de discipline. Arbeit.