Située à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Nuremberg, la petite ville d'Herzogenaurach peut légitimement se gausser d'être la plus branchée sur le sport en Allemagne. C'est que deux équipementiers de renom, Adidas et Puma pour ne pas les citer, y ont pignon sur rue depuis toujours. Au départ, les deux géants ne faisaient qu'un, mais une querelle entre les frères Dassler entraîna une scission toujours d'actualité aujourd'hui. La marque aux trois bandes et celle au félin n'en finissent d'ailleurs pas de cultiver les différences. La première a invariablement mis un point d'honneur à attirer sous sa bannière les collectifs les plus huppés, avec la fameuse Mannschaft comme principal vecteur de pénétration commerciale. La deuxième, quant à elle, n'a eu de cesse de tabler sur des individualités marquantes. Comme le roi Pelé ou encore son dauphin, Diego Maradona.
...

Située à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Nuremberg, la petite ville d'Herzogenaurach peut légitimement se gausser d'être la plus branchée sur le sport en Allemagne. C'est que deux équipementiers de renom, Adidas et Puma pour ne pas les citer, y ont pignon sur rue depuis toujours. Au départ, les deux géants ne faisaient qu'un, mais une querelle entre les frères Dassler entraîna une scission toujours d'actualité aujourd'hui. La marque aux trois bandes et celle au félin n'en finissent d'ailleurs pas de cultiver les différences. La première a invariablement mis un point d'honneur à attirer sous sa bannière les collectifs les plus huppés, avec la fameuse Mannschaft comme principal vecteur de pénétration commerciale. La deuxième, quant à elle, n'a eu de cesse de tabler sur des individualités marquantes. Comme le roi Pelé ou encore son dauphin, Diego Maradona. En ces temps de Coupe du Monde, la rivalité entre les frères ennemis bat son plein, plus que jamais. Adidas a marqué un tout premier point précieux, dès avant l'entame de l'épreuve, en faisant converger l'Argentine, l'un de ses clients les plus prestigieux, vers son port d'attache bavarois. Puma ne pouvait demeurer en reste. Aussi, pour les besoins du troisième match du groupe E entre le Ghana et les Etats-Unis, programmé à Nuremberg le jeudi 22 juin, la firme offrit-elle également gîte et couvert aux Black Stars, l'une des formations africaines qu'elle parraine. Une première car, jusqu'alors, les troupes du coach Ratomir Dujkovic avaient juré fidélité, sans discontinuer, à leur base située quelque cent kilomètres plus au nord, à Würzburg. Il est vrai que, vainqueur de la Tchéquie un peu plus tôt, le capitaine Stephen Appiah et les siens avaient la perspective d'entrer dans l'histoire en cas de perf contre les States. De quoi justifier amplement une invitation de prestige. Présence anglo-africaine ou pas, il n'empêche que, davantage que l'allemand, c'est la langue de Cervantes qu'on perçoit le plus à Herzogenaurach. En cause, les dizaines de sympathisants argentins qui ont investi la localité depuis le début de la compétition. Hôtels, campings, mobilhomes : les couleurs albicelestes sont omniprésentes partout. Et les jours où une conférence de presse est agencée, la déferlante bleu et blanc est plus impressionnante encore car toutes les chaînes télé et radio répondent à l'appel. Comme ce lundi 19 juin, à l'avant-veille du dernier match de poule des Sud Américains contre les Pays-Bas. Une rencontre qui compte pour du beurre, entendu que les deux formations ont d'ores et déjà obtenu leur passe-droit pour les huitièmes de finale. Mais cet événement n'en mobilise pas moins toute la presse argentine, forte d'un contingent de 300 personnes et ce, en dépit du fait que la séance de préparation prévue ce jour-là se déroulera de toute façon à huis clos. " Un entraînement à l'abri des caméras, à quoi ça sert ? ", rigole Jorge Crivelli, reporter à la station Canal 13. " Chacun sait quand même, après deux matches, comment joue l'autre équipe, non ? De tous les favoris, nous sommes les seuls à avoir répondu à l'attente jusqu'à présent. Le Brésil joue à cache-cache, l'Angleterre et l'Italie soufflent le chaud et le froid, la France a pris un coup de vieux. Il n'y a que nous, finalement, à être à la hauteur. Et de quelle manière ! Vous avez vu le deuxième but d' Esteban Cambiasso contre les Serbes ? Un chef-d'£uvre en 26 touches de balle ayant impliqué neuf joueurs. Ce football-là, il faut le montrer à tout le monde. Au lieu d'interdire les caméras, José Pekerman, l'entraîneur, devrait au contraire nous encourager à tourner. Car ce jeu, par stations successives qu'il dispense, c'est le sommet. Beaucoup mieux que ce que j'ai vu de Barcelone ou de Villarreal, qui font pourtant figure d'exemples à suivre en Europe. L'Espagne, c'est bien. Mais l'Argentine, c'est tout simplement sans égal. Par moments, face à une telle maestria, on se croirait activer les manettes d'une PlayStation ". Alerte quadragénaire, notre interlocuteur suit comme son ombre la sélection depuis 20 ans. Et plus précisément depuis sa deuxième campagne victorieuse (après celle de 1978, au pays même) au Mexique. Pour lui, il n'y a pas le moindre doute : la génération actuelle, dans son ensemble, est plus forte qu'en 1986. A une exception près, évidemment. " Cette année-là, Diego Maradona avait fait pencher la balance en notre faveur ", se souvient-il. " C'est sans doute la dernière fois qu'un joueur aura à ce point pesé de tout son poids sur le verdict d'un tournoi. S'il avait été belge et non argentin, vos Diables Rouges auraient remporté la phase finale. Car j'ai souvenance de quelques bons footballeurs chez vous : Jean-Marie Pfaff, Enzo Scifo, Jan Ceulemans. De notre côté, il y avait, pour ainsi dire, Dieguito et les autres, même si les deux Jorge, Burruchaga et Valdano valaient eux aussi le coup d'£il. A présent, c'est différent. Nous possédons réellement des figures emblématiques dans chaque secteur. Roberto Ayala et Juan Pablo Sorin derrière, Juan Roman Riquelme et Maxi Rodriguez au milieu. Et devant, il y a l'embarras du choix avec Javier Saviola, Hernan Crespo, Lionel Messi et Carlos Tevez. Jamais nous n'avons été aussi fournis en attaque ". 15 heures. Le magnifique hôtel Herzorgspark où réside la délégation argentine, apparaît comme une forteresse bien gardée. A l'entrée, trois membres de la Polizei locale se plaisent à jouer les cerbères. Devant les grilles, pas moins de cinq stations émettent en direct : AmericaTV, Telefe, Canal 13, TYC Sports et A24. Situées à moins d'un mètre l'une de l'autre, elles donnent lieu à une cacophonie inénarrable. Un journaliste est même armé d'un mégaphone pour être sûr que sa voix surplombe celle de ses confrères. En face de l'entrée principale, devant la clôture qui donne accès au terrain d'entraînement, des dizaines de fans font le pied de grue, dans l'espoir d'apercevoir à un moment donné l'une ou l'autre vedettes. Mais à part l'ancien gardien Ubaldo Fillol, recyclé entraîneur des keepers, et qui se prête de bonne grâce au bain de foule, tous les autres restent sagement cloîtrés dans leurs chambres. Signe de la qualité du noyau : la plupart des supporters arborent un maillot floqué d'un patronyme différent : de Gabriel Heinze à Rodrigo Palacio, tous passent en revue. Mais le plus populaire, malgré tout, reste Maradona. C'est fou le nombre de t-shirts à son effigie ou de vareuses portant son nom. Tandis que le match entre la Suisse et le Togo bat son plein, le seul sujet de préoccupation parmi la meute des représentants de la presse, est de savoir si Pekerman visera bel et bien la première place du groupe ou s'il apportera des retouches par rapport à ceux qui remportèrent les deux premiers matches. Même les suiveurs de l'équipe sont invités à y aller de leurs supputations devant les caméras. On s'interroge aussi activement sur l'identité du futur adversaire au stade des huitièmes de finale : le Mexique ou le Portugal. Pour la plupart c'est kif-kif, même si beaucoup se méfient des Lusitaniens, vice-champions d'Europe, où Deco et Luis Figo ont montré durant les deux premières sorties qu'il faudrait compter avec eux. Un commentateur, plutôt doué balle au pied, montre même, en direct, comment le vétéran portugais s'y prend pour effectuer son fameux passement de jambes. Incroyable mais vrai ! Histoire de prouver qu'il n'est pas le seul à se tirer d'affaire, la concurrence y va de quelques exercices de jonglage. Une scène retransmise en Argentine, elle aussi ! 17 h 30. Avec une demi-heure de retard sur l'horaire prévu, le car des joueurs quitte l'hôtel pour une destination inconnue. Les petits malins qui espèrent prendre le véhicule en filature en sont pour leurs frais car la Polizei monte bonne garde et barre la route. Rien à faire, l'entraînement se déroulera bel et bien à l'abri des regards et il faudra patienter jusqu'au retour des joueurs à l'hôtel pour les cibler. Soixante minutes plus tard, c'est chose faite. Le mystère plane jusqu'au dernier instant quant à l'identité de ceux qui se présenteront à l'interview. De quoi engendrer des paris entre les représentants des chaînes ! En définitive, ce sont Saviola et Crespo qui sont soumis au feu nourri des questions de la presse locale et internationale. Juan Carlos Pasman, d' America TV avait vu juste et remporte donc les euros mis en jeu. " Je n'ai pas grand mérite ", s'excuse- t-il. " Etant donné que le match contre la Serbie & Monténégro avait donné lieu à un festival de buts, je me doutais que le coach désignerait les deux composantes de la ligne d'attaque. C'était logique ". Les deux joueurs avaient effectivement fait fort face aux Serbes. El Conejo, le lapin du FC Séville, en se révélant à la fois un redoutable chasseur et pourvoyeur de ballons. La façon dont il arracha le cuir à la défense adverse sur la phase qui amena le troisième but, signé Maxi Rodriguez, était un modèle du genre. Quant à l'attaquant de Chelsea, auteur du quatrième but des siens, il s'était surtout distingué auparavant au prix d'une talonnade absolument géniale à destination d'Esteban Cambiasso sur la phase qui amena le fameux deuxième but, véritable chef-d'£uvre. Les deux compères, au demeurant, s'étaient déjà signalés aussi contre la Côte d'Ivoire, en plantant les deux buts de leurs couleurs. Autant d'états de services qui auront contribué à ce qu'ils fassent tous deux l'unanimité autour de leur nom, alors que leur titularisation était longtemps mise en doute. Il est vrai qu'avec Messi, chouchou de Diego Maradona, et de Tevez, favori de la presse argentine, la concurrence est extrêmement rude. Saviola profita toutefois d'une fin de saison en boulet de canon avec les Sevillistas, vainqueurs de la Coupe de l'UEFA, pour se rappeler aux bons souvenirs de Pekerman, qui l'avait eu sous ses ordres chez les jeunes. En ce qui concerne Crespo, souvent réduit à un rôle de numéro deux, tant en sélection (il végéta longtemps dans l'ombre de Gabriel Batistuta) qu'en formation de club (il dut composer avec Didier Drogba cette saison, notamment), il émergea aussi au bon moment, dans l'ultime ligne droite menant à la Coupe du Monde. Malgré leur statut enviable en ce début d'épreuve, malgré aussi quelques questions insidieuses des plumitifs sur leurs rapports avec les réservistes, les deux hommes la jouent modeste tout au long de l'interview, louant au contraire la bonne entente et l'esprit d'équipe. Des sages paroles qui ne constituent nullement une façade au vu de la joie manifestée par tout le groupe lorsque Tevez et Messi fixèrent les chiffres définitifs contre la Serbie & Monténégro. Un pour tous, tous pour un, c'est manifestement le leitmotiv de cette Argentine chatoyante. BRUNO GOVERS, ENVOYÉ SPÉCIAL EN ALLEMAGNE