Terrorisé de ne pas réussir dans le football professionnel et marqué par la mort de sa fille Lara, 2 ans, née avec une insuffisance cardiaque, Robert Enke a tout fait pour cacher ses tourments à ses coéquipiers et entraîneurs. " Robert voulait absolument que sa biographie soit écrite un jour pour évoquer sa maladie ", confia Jörg Neblung, son agent et ami. C'est chose faite...
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Terrorisé de ne pas réussir dans le football professionnel et marqué par la mort de sa fille Lara, 2 ans, née avec une insuffisance cardiaque, Robert Enke a tout fait pour cacher ses tourments à ses coéquipiers et entraîneurs. " Robert voulait absolument que sa biographie soit écrite un jour pour évoquer sa maladie ", confia Jörg Neblung, son agent et ami. C'est chose faite... Sa première saison au FC Barcelone en 2002-2003 est un cauchemar. Après un mauvais match en Coupe d'Espagne, il est relégué comme second choix. Mis à l'écart du groupe, il est prêté l'année suivante au club turc de Fenerbahçe. Pour son baptême du feu en championnat, il encaisse trois buts. Apeuré par les insultes et la réaction violente des supporters, il fuit la Turquie en pleine nuit et retourne en Catalogne. Il avait besoin d'antidépresseurs. La thérapie par la parole et la relaxation musculaire, il n'en pouvait plus. Un ami, médecin en Bundesliga, interniste et non spécialiste en dépressions, lui en prescrivait. Enke avait toujours le sentiment qu'il devait cacher sa maladie, sans même se demander pourquoi. Il ne savait pas s'il avait toujours envie de rester footballeur professionnel. Il était sûr d'une chose : il avait déjà commis trop d'erreurs pour aller plus loin et encore mériter le mot 'vie'. Après plusieurs allers retours en Allemagne, le Barça l'autorisa de nouveau à s'entraîner avec deux autres bannis, Roberto Bonano et Dani Garcia. Il dut alors signer un contrat qui stipulait qu'il n'utiliserait pas le fait qu'il avait accès aux terrains d'entraînement pour demander un salaire, ni prétendre à une deuxième année de contrat. Et qu'il n'utiliserait le terrain d'entraînement qu'au moment où l'équipe première n'était pas présente, afin que personne ne le voie. Une fois, dans la confusion, il transgressa cette règle et se retrouva nez-à-nez dans les travées du stade avec Victor Valdès, qui précédait l'équipe sur le chemin de l'entraînement. Victor lui fit un clin d'£il, tout en ne sachant pas si Robert allait lui rendre son bonjour. Ils regardèrent finalement tous les deux leurs pieds. " Je n'avais pas le courage de lui parler ", raconte Victor. "Je me disais que la simple question - Comment vas-tu ?, pourrait lui faire mal ". Robert paniqua et se réfugia dans la salle des kinés où il resta pour se faire masser. Puis il rentra chez lui en voiture. Devait-il prendre le tunnel à péage ou la route de campagne ? Il se posait la question à chaque fois. Quand il se retrouva devant la station à péage, il n'eut d'autre possibilité que de prendre le tunnel. Une fois chez lui, il ne voulut pas sortir de voiture. Il prit donc un antidépresseur et passa toute la soirée avec la bouche desséchée, et ce malgré toute l'eau qu'il avait bue. Au moins, les effets secondaires du médicament fonctionnaient, se disait-il. Il ne savait pas d'où lui venait soudain cette ironie, son vieil humour tranquille. Dans la soirée, Teresa l'obligea à aller manger une glace au Monastère de Sant Cugat del Vallès. Les enfants faisaient les fous sur la place, face au couvent vieux de mille ans. Des pensionnés étaient radieux, assis sur les bancs à mâcher des graines de tournesol, et le soleil couchant donnait au lieu une ultime nuance dorée. Susan et Axel, leurs amis allemands, les avaient accompagnés, pour trois quarts d'heure de soutien. Leur présence brisa le silence. Il pouvait à nouveau parler de son goût pour la glace aux abricots, de Dickens et bien sûr du Barça. Il paraissait sans doute détendu. Mais à l'intérieur, le vide. C'était comme si une force contre laquelle il ne pouvait lutter l'arrachait à la vie, rendait morne la conversation, le coucher du soleil et l'excitation des enfants. Ce soir là, avec Teresa, ils allèrent au lit à neuf heures. Leur question était : - Pourquoi cette dépression ? La glaçante mise à l'écart du Barça a été le déclencheur de la maladie, cela semble évident ; le sentiment de ne pas valoir grand-chose s'est mêlé au désespoir de ne pas avoir d'autre choix qu'Istanbul, un club où les fans ne voulaient pas de lui, et lui ne voulait pas d'eux. Possédait-il le gène de la dépression, était-il devenu malade comme cela arrive à n'importe qui ? Ou étaient-ce les conditions extrêmes du monde du sport professionnel qui l'avaient conduit à la maladie ? Il avait le sentiment d'être constamment mis à l'épreuve. Partout où il regardait, il y avait ces choses qui lui paraissaient trop grandes, trop dures à faire. Seul le bas du réfrigérateur fonctionnait. La télé de la chambre à coucher était en grève. Et quatre jours plus tard, le lave-vaisselle a rendu l'âme. Toute la journée il pensa au réfrigérateur, à la télé, au lave-vaisselle. Mais jamais il ne réussit à appeler un réparateur. Il gérait sa vie comme le réfrigérateur. Il pensait toute la journée à la manière dont elle devait être réparée, mais il ne trouvait aucune réponse. Il ne voyait que les aspects négatifs de chaque décision : devait-il aller en Allemagne quelques mois dans un hôpital ? Alors il perdrait Teresa, car il la laisserait seule. Devait-il rester à Barcelone et placer son espoir dans le Docteur Geldschlager et ses comprimés ? Devait-il se trouver un nouveau club lors du mercato hivernal ? Alors il ne ferait que repousser la chose. Devait-il cesser le football ? Que devait-il faire alors ? Le matin, il n'avait aucune envie de faire quoi que ce soit de la journée. Puis il se détestait de n'avoir rien fait. Quand il allait à l'entraînement dans la matinée, il se disait " personne ne t'attend, personne ne s'intéresse à ce que tu fais ". Raison pour laquelle il faisait facilement demi-tour. A midi, Teresa rentra en cachette de son travail. Les volets roulants de leur maison étaient baissés. Il s'était terré dans le lit, par peur du monde. " Dehors ", dit Teresa. " Robbi, lève-toi ". Elle avait appris que rester allongé était la principale aspiration mais aussi la pire des choses pour les dépressifs. Et pourtant, il lui était intolérable de lui crier dessus, de le traiter comme cela. Il était assis dans le salon et contemplait par hasard des photos de Lisbonne puisqu'il évolua au Benfica de 1999 à 2002. Il en trouva une : Teresa, lui, Jorg, son ami et agent, et sa nouvelle petite copine Tanja, tous rayonnants, trinquaient avec des coupes de champagne. Il était libre, avaient-ils pensé à l'époque, il pourrait se rendre dans un autre club, loin, plus huppé. Il fixa son visage sur la photo : comment avait-il pu penser que ce serait super de quitter Lisbonne ? " Quand j'ai vu cette photo, j'ai eu envie de me frapper... "Le 14 octobre 2003, deux mois jour pour jour après avoir quitté Istanbul, il écrivait ces quatre, cinq lignes dans son journal intime. Elles commençaient par - Je vais devenir fou et se terminaient par - Je pense souvent au... Il n'arrivait pas à écrire le mot suicide. Robert était allongé sur le lit de l'hôtel. Les médicaments l'empêchaient de dormir et il n'arrêtait pas de se retourner. Crevé et éveillé, seul dans l'obscurité, il était une proie facile pour ses pensées. Comment pourrait-il s'entraîner le lendemain matin, alors même qu'un test de performances physiques était au programme, et qu'en fonction des résultats, les entraîneurs de la sélection allemande pourraient lire noir sur blanc qu'il n'était plus qu'une épave ? Et comment pourrait-il être de nouveau en forme, si demain matin il ne s'entraînait pas ? Quand il se réveilla le lendemain matin, il n'avait pas dormi plus de deux heures. Il n'avait aucune envie de se lever. Mais il devait se lever ; ne pas rester allongé était encore le plus important. Or il savait que s'il quittait ses draps l'attendaient des défis, des exigences, des espérances qu'il ne pourrait pas assumer. Dans son lit, la porte verrouillée, il se sentait en sécurité. Son portable sonna. Teresa. -Je n'ai pas dormi une minute. Et maintenant je suis là, à fixer l'horloge et je n'arrive pas à m'en détourner. -Robbi, tu te lèves de suite. Je te rappelle dans cinq minutes : tes rideaux sont ouverts et tu es douché. Cinq minutes plus tard. -Alors ? -J'ai réussi. Merci. Teresa appela Jorg pour le prévenir. " Oh mon Dieu, et avec la sélection allemande en plus. " Jorg alla directement à l'hôtel. Il demanda à la réceptionniste de faire appeler la chambre. Robert décrocha le combiné, peut-être parce qu'il craignait que ce soit quelqu'un de la Mannschaft à l'autre bout du fil. " Je descends ", promit-il à Jorg. Jorg patienta. En vain. Il le fit de nouveau appeler. " Je ne peux pas faire le test de performances physiques aujourd'hui. Tout le monde va remarquer que mes jambes ne sont pas plus grosses que des allumettes. " Jorg savait que Robert était physiquement dans une forme décente. Mais il réalisa que ce n'était ni le lieu, ni le moment de se heurter à ce mur noir dans le cerveau de Robert. " D'accord ", répondit Jorg. " Tu vas voir le médecin de la sélection et tu lui dis que cette nuit tu as eu un coup de froid et de la fièvre, et que tu es totalement hors service. " Ce qui n'était pas totalement faux. Le médecin de l'équipe lui conseilla de renoncer à l'entraînement. Il lui fit une prise de sang, pour déterminer s'il n'avait pas attrapé un virus. Robert Enke retourna au lit. Depuis sa première dépression, il devait tenir un journal intime ; poser ses pensées sur le papier, cela l'aidait à les organiser. Mais la plupart du temps, il n'arrivait pas à écrire plus d'une ou deux phrases. Le sélectionneur de la Mannschaft espérait au moins que Robert Enke puisse entrer à la fin du match qualificatif pour le mondial contre l'Azerbaïdjan. Joachim Löw s'était décidé pendant l'été : Enke garderait les buts de la sélection allemande pour le restant des qualifications. Alors que personne ne s'y attendait, Andreas Köpke, l'entraîneur des gardiens, et Löw avaient publiquement déclaré que Robert serait le numéro 1 pour tous les matches décisifs de l'automne. On ne pouvait pas lui donner meilleur gage de confiance. Enke, qui n'avait fait aucune erreur, semblait à ce moment là le choix le plus sûr. Les coaches avaient observé le comportement d'Enke et de René Adler sur une année en sélection. Le désir, émis par les deux portiers, d'avoir une vie sans conflit était la raison principale de ce choix si précoce. L'échantillon de sang était négatif, déclara le docteur. Médicalement, il n'y avait aucune raison que Robert ne soit pas dans la cage dans une semaine. D'autant que le match contre l'Azerbaïdjan avait lieu à Hanovre, dans sa ville, où il jouait depuis 2004. Au troisième jour de stage étaient programmées deux séances d'entraînement individuel spécifiques gardien, à l'écart du groupe. Dans le stade de Cologne, il rencontra l'équipe d'Allemagne junior qui subissait une batterie de tests. Il reconnut le jeune Sven Ulreich et courut immédiatement vers lui. La plupart du temps, les footballeurs allemands se saluaient en se tapant dans les mains. Enke avait conservé la coutume portugaise, qui voulait que les hommes se prennent dans les bras. L'étreinte avec Sven lui vint spontanément, et l'espace d'un instant, il oublia sa dépression. Un an et demi plus tôt, il avait aidé le jeune garçon, devenu entre-temps international Espoir, et appelé à succéder à Jens Lehmann dans les buts du VfB Stuttgart. Ils parlèrent quelques minutes et en guise d'adieu, Ulreich lui souffla : " Si on ne se revoit pas d'ici là, je te souhaite bonne chance pour la Coupe du Monde ". Et soudain Robert Enke sembla perdu dans ses pensées. " Oui ", répondit-il finalement, absent. " Nous verrons bien si nous nous reverrons. "Il ne contrôlait plus le " chien noir " en lui. Il s'assit à table avec René Adler et Per Mertesacker. Le dernier compère de la clique, Christoph Metzelder, n'était plus en sélection nationale. René et Per entamèrent la conversation. Robbi se taisait. Il fallait sans cesse lui tirer les vers du nez. René se souvient qu'il mangeait mécaniquement. Que l'homme qui déjeunait en face d'eux n'était pas Robbi. Il n'était plus assez concentré pour prendre part de manière fluide à la conversation. Il voulait juste rentrer le plus rapidement possible dans sa chambre d'hôtel, dans son abri. Mais les épreuves n'étaient pas encore terminées. Ils avaient un rendez-vous promotionnel avec Mercedes. On lui avait alloué un cabriolet dans le but de tourner quelques images mais il n'en pouvait plus de ces déplacements de groupe. Il surmontait les jours, les épreuves. Le match à Hanovre contre l'Azerbaïdjan approchait avec l'espoir qu'il le jouerait. Le samedi, quatre jours avant, l'équipe avait quartier libre pour la soirée. Jorg lui arrangea un rendez-vous avec le psychologue Valentin Markser. Ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps. Après la mort de sa fille Lara, il avait une fois rendu visite à Jorg, à Cologne, et avait déjà fini chez Valentin. Mais cette fois, la séance ne devait pas se dérouler comme d'habitude. Markser devait le préparer pour le jour de la décision. Le lendemain, il devait dire au sélectionneur s'il jouait à Hanovre ou s'il partait. Le psychiatre analysa avec lui le plan A. Cela signifiait qu'il devait raconter au médecin de l'équipe les symptômes persistants, les transpirations, les insomnies. Valentin Markser essaya de faire prendre conscience à Robert Enke de ce que cela signifierait pour son moral d'annuler le match à Hanovre. Puis ils discutèrent du plan B. Sur la manière d'aborder les matches en équipe nationale, la manière de dominer le jeu. Il avait tenté de minimiser sa souffrance devant le psychiatre. Il n'était pas sorti de son rôle, il pensait inconsciemment, et ce même face à l'homme qui était censé l'aider, qu'il devait maintenir son mensonge. Il avait emprunté une voiture à la fédération et rentrait dans la nuit de son rendez-vous avec Valentin Markser. Teresa tenta de le joindre plusieurs fois. En vain. A minuit et demi, il répondit finalement à son portable. - Je vais directement me garer à l'hôtel. - Ah, ça veut dire que la conversation avec Valentin a duré longtemps. - Ça n'a pas duré longtemps. - Alors, qu'est ce que tu as fait pendant tout ce temps ? - J'ai conduit à travers la ville. - Robbi, pourquoi as-tu conduit à travers la ville ? - Juste comme ça, un peu. - Dis-moi pourquoi tu es allé conduire en ville ! - J'ai regardé où je pourrais aller me tuer. - Tu es fou ! Il réussit à la calmer, la phrase était sortie comme en un éclair... C'était déjà fini. Il prit l'ascenseur jusqu'à sa chambre d'hôtel, ouvrit la porte du balcon, s'approcha très près de la balustrade, puis il se représenta comment cela serait, une fois en bas. AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE RONALD RENG ET DE SON ÉDITEUR THOMAS TEBBE" Dis-moi pourquoi tu es allé conduire en ville ! - J'ai regardé où je pourrais aller me tuer. "