"Sportivement et commercialement, il serait tout à fait logique d'unifier les deux ligues. Séparément, elles ne représentent absolument rien. C'est un drame. Il n'y a que quelques clubs qui peuvent travailler peu ou prou d'une manière tant soit peu professionnelle en Irlande. Et un seul en Irlande du Nord : Linfield. Il y a trois stades dignes de ce nom et le contrat TV est ridicule. "
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"Sportivement et commercialement, il serait tout à fait logique d'unifier les deux ligues. Séparément, elles ne représentent absolument rien. C'est un drame. Il n'y a que quelques clubs qui peuvent travailler peu ou prou d'une manière tant soit peu professionnelle en Irlande. Et un seul en Irlande du Nord : Linfield. Il y a trois stades dignes de ce nom et le contrat TV est ridicule. " Emmet Malone, un éminent correspondant de football de l' Irish Times, ne mâche pas ses mots. Il est un fervent partisan d'une réunification des compétitions d'Irlande du Nord et d'Irlande dans l'All Island League, qui débuterait en 2021. " Ces dernières semaines, les entretiens des différents clubs se sont déroulés dans une excellente ambiance. Malheureusement, l'IFA, la fédération nord-irlandaise, s'est déjà prononcée contre une compétition unique. Ce comportement négatif complique les choses. Il est peu probable que tout soit prêt en 2021. Pourtant, Kieran Lucid, qui est à la base de l'initiative, effectue du bon boulot. Ses projections font état d'un budget entre six et dix millions d'euros", explique Malone. Politiquement, l'idée d'une All Island League reste difficile aussi, relève le journaliste. " Plus que les autres sports irlandais, qui ont toujours connu un championnat unique, le football irlandais est l'affaire de la classe ouvrière. Les clubs restent très liés aux communautés locales, surtout chez les protestants d'Irlande du Nord. C'est une question d'idéologie. Les Sudistes sont pour la plupart favorables à l'unification du pays alors que plus de la moitié des Nordistes y sont opposés. Ils sont donc très méfiants à l'idée d'une ligue unique car ils croient qu'il y a un agenda politique caché. Mais moi, je trouve que ça en vaut la chandelle. Qu'avons-nous à perdre ? Nous avons besoin de millions d'euros pour réformer l'encadrement de notre football. Une All Island League constituerait la meilleure solution pour accélérer le processus." Les clubs ne doivent pas attendre l'issue du Brexit, selon le journaliste. " Nul ne sait quand une décision tombera. Je pense même que les initiateurs de cette All Island League considèrent le Brexit comme une chance car il va libérer de fortes sommes. Je ne crois pas non plus en un mauvais accord qui empêcherait une équipe nordiste d'affronter une du Sud. " Plus personne ne s'y retrouve dans le Brexit. Un deal ou pas ? Et quand ? Les clubs de Premier League ne sont pas les seuls à attendre le verdict en tremblant. Beaucoup de clubs irlandais vivent des temps stressants. Derry City FC est sans doute le plus concerné. Il est basé à Londonderry, en territoire nord-irlandais, mais se produit en Premier Division irlandaise depuis 1987. Club à orientation catholique dans une région majoritairement protestante, Derry City FC a connu trop de problèmes dans le championnat nord-irlandais durant les tumultueuses années '70. Joueurs et supporters étaient harcelés et menacés. Depuis 1989, Derry est le seul club à avoir été sacré champion dans les deux compétitions irlandaises. Qu'adviendra-t-il de lui si, après le Brexit, on réinstaure des contrôles frontaliers entre les deux parties de l'île ? Ou si on met fin à la libre circulation des travailleurs européens ? Pareil scénario pourrait inciter de nombreux footballeurs nord-irlandais à opter pour la nationalité irlandaise - à l'heure actuelle, ils possèdent souvent les deux, afin de rester des citoyens européens. A terme, l'équipe nationale nord-irlandaise subirait des pertes sèches. En outre, la République d'Irlande deviendrait nettement plus intéressante pour les investisseurs. Cela entraînerait une cascade de changements. Lawrence Moore, PR et attaché de presse de Derry City FC, soupire. La saison de Premier Division irlandaise, qui s'étend de février à fin octobre, vient de s'achever. Derry City, semi-professionnel, l'a terminée à une quatrième place méritoire et peut se produire en Coupe d'Europe la saison prochaine. Pour le club, un retour au championnat nord-irlandais est exclu, même si ce n'est plus lié au sentiment d'insécurité qui régnait il y a quelques décennies. Lawrence Moore : " En dix ans, le spectre politique a énormément changé en Irlande du Nord. La situation n'est effectivement plus comparable à celle des années '70. Les jeunes générations sont nettement plus tolérantes. Par exemple, nous partageons pour l'instant notre stade, The Brandywell, avec l'Institute, un club de Premiership nord-irlandaise. Et cela ne pose pas le moindre problème avec les supporters. La ville a subi de profonds changements depuis vingt ans", poursuit Moore. "Le club de football a joué un rôle dans cette mutation. Quand j'ai été engagé par le club, une de mes missions consistait à tendre la main à tous, quelles que soient leur croyance ou leur couleur. Nous avons des joueurs des deux parties, de différentes religions et origines. Nous nous sommes rendus dans des écoles protestantes ou dans des quartiers qui étaient anti-républicains avant dans le cadre de nos actions de recrutement. Notre base de supporters s'est considérablement élargie. Nous n'avons plus besoin de présence policière quand nous jouons à domicile : nous travaillons uniquement avec des stewards, sans déplorer d'incidents." En cas de Brexit dur, d'aucuns redoutent un retour de la polarisation ethno-religieuse qui a fait des ravages avant l'accord de Belfast en 1998. Ces troubles se sont déroulés des années '60 à la fin des années '80. Le terrorisme et les escarmouches entre protestants et catholiques, unionistes - ceux qui veulent rester dans le giron de la Grande-Bretagne - et républicains - les partisans d'une Irlande autonome et unifiée - ont fait de nombreux morts. C'est pendant ces troubles que le football irlandais a pris ses pires claques. C'est à peine si les supporters osaient assister à un match de leur équipe favorite, surtout dans la région de Belfast. L'assistance a chuté pour atteindre entre mille et deux mille spectateurs par match en division un. C'est toujours la moyenne de nos jours. Au Sud aussi, d'ailleurs. Pour vous donner une idée, Dundalk FC, l'équipe qui a gagné cinq des six derniers championnats d'Irlande, ne peut accueillir plus de 4.500 supporters à l'Oriel Park. Depuis des décennies, les supporters irlandais se passionnent presque exclusivement pour la Premier League. Ils supportent Liverpool et Manchester United. Les chiffres le confirment : chaque année, quelque 100.000 Irlandais se rendent en Angleterre et y dépensent plus de 120 millions d'euros en billets et en merchandising. Le Celtic Glasgow (pour les catholiques) et les Glasgow Rangers (pour les protestants) sont également massivement suivis en Irlande. Où nul ne se soucie de la lutte que se livrent les Bohemians, Dundalk ou les Shamrock Rovers. Ce désintérêt a un impact sur le capital des clubs. Des deux côtés, les clubs de division un ont un mal fou à fonctionner de manière professionnelle. Un exemple : en 2006, Shelbourne a été sacré champion d'Irlande alors qu'il n'était plus à même de payer ses footballeurs. Kieran Lucid, un homme d'affaires irlandais, veut changer les choses. Il a fait fortune dans le secteur technologique et a vendu son entreprise il y a deux ans. Depuis, il se manifeste en football. " Il organise depuis quelques années un tournoi pour les équipes d'âge des deux Irlande. Je crois vraiment qu'il a de bonnes intentions ", déclare Emmet Malone. La compétition réunirait douze équipes, six du Nord, six du Sud. Il y aurait deux compétitions nationales en dessous de la D1. C'est là que le bât blesse, d'après Lawrence Moore, de Derry City FC : " Les clubs qui participeraient à l'All Island League s'en trouveraient mieux, c'est clair. Mais qu'adviendrait-il des autres équipes ? En plus, il y a pour le moment une différence de niveau entre les championnats d'Irlande et d'Irlande du Nord. A mon sens, c'est ce qui incite l'IFA à rejeter le projet. Dans l'état actuel des choses, les autres billets européens reviendraient probablement à des formations du Sud." Même les tours préliminaires d'Europa League représentent une manne pour les clubs irlandais. S'ils survivent à quelques tours, ils peuvent accumuler une prime de 250.000 euros. Les comptes sont vite faits quand on sait que la saison passée, l'IFA a attribué une prime de 50.000 euros à Linfield pour son titre. Dominic Foley, un ancien avant de Gand et du Cercle Bruges, mène une vie tranquille dans son village natal, Charleville. Il hausse les épaules, même s'il voit d'un bon oeil la mise sur pied d'une All Island League. " Ça vaut la peine d'essayer car tout laisser en l'état ne fera pas progresser notre football. Mais il y a déjà eu trop d'entretiens de ce genre dans le passé. Franchement, ça laisse la plupart des Irlandais froids. C'est à peine si les journaux en parlent. Je suppose que rien de concret ne se produira avant qu'une décision soit tombée sur le Brexit. " Foley juge toutefois le moment plus favorable que lors des tentatives précédentes. " Par exemple, l'Irlande du Nord a, pour la première fois, un gouvernement issu des deux clans, protestants et catholiques, unionistes et républicains. Ceux qui auraient prédit ça il y a vingt ans seraient passés pour fous. Donc, il ne faut jamais dire jamais. " Il a toutefois des inquiétudes. " La sécurité poserait un problème, surtout à cause des clans. Prenez la rivalité entre le Club Bruges et Gand, ajoutez-y des litres d'alcool et une composante religieuse : le cocktail est explosif. Surtout compte tenu de la situation du Brexit. Quelle qu'en soit l'issue, un groupe se sentira toujours désavantagé et il est bien possible que les gens libèrent leur frustrations via le football. Le championnat unitaire se déroule sans le moindre souci en rugby mais ce sport n'a jamais rien connu d'autre. Jamais la fédération de rugby n'a été scindée. En outre, la culture des supporters de rugby est totalement différente. Le football s'accompagne d'une culture hostile, agressive, dans tous les pays." Emmet Malone le reconnaît tout en nuançant. " Cette crainte de violences sportives est un contre-argument qui revient fréquemment. Je ne prétends pas qu'il n'y aura aucun problème car il y a toujours des fanatiques des deux côtés de la frontière, mais les oppositions politiques ne sont plus comparables à celles du passé. Dans les années '80, je craignais vraiment pour ma vie quand j'assistais à un match à Belfast. Nous avons eu, dans un passé récent, la Setanta Cup, qui réunit des clubs des deux Irlande. Elle s'est déroulée sans le moindre problème. " Dominic Foley, qui s'est produit pour les Bohemians et Limerick dans son pays, plaide en faveur d'une autre piste : " Je pense que le championnat irlandais possède un potentiel suffisant pour mettre sur pied une vraie ligue, seule. Les stades seront pleins si ManU ou Liverpool viennent jouer en Irlande. Idem pour notre équipe nationale. Le football est donc suffisamment populaire mais il a poussé de travers et tout le monde préfère le championnat anglais. Tant les jeunes joueurs, qui s'y rendent très tôt, que les supporters, qui préfèrent la Premier League au championnat irlandais. Une meilleure promotion et un marketing plus poussé de notre compétition pourraient changer les mentalités. En ce sens, ça bouge à la fédération. Plusieurs noms nouveaux se sont emparés de ses commandes. Je pense à quelqu'un comme Nial Quinn, un grand monsieur du football irlandais, qui a déjà lancé de bonnes idées pour rendre notre football plus attrayant pour les entreprises. Notamment en accordant un avantage fiscal à ceux qui investiraient en football", conclut Foley. Derry City aussi prône l'évolution plutôt que la révolution. Lawrence Moore rappelle l'expérience de la Champions Cup qui s'est déroulée la semaine dernière. Un match par aller-retour entre Linfield FC et Dundalk FC, respectivement champions d'Irlande du Nord et d'Irlande. L'île a ranimé une vieille tradition. De 2005 à 2014, elle avait déjà organisé la Setanta Cup, une sorte de play-offs entre les quatre meilleures formations des deux régions. " Si la Champions Cup suscite assez d'enthousiasme, nous pourrons penser à l'étape suivante, à terme ", spécifie Moore. " Mais lancer une nouvelle compétition unique en 2021 me semble impossible. "