L'Allemagne s'est fait balader en finale par l'Espagne qui méritait finalement plus d'un but. Et tout ça malgré les efforts surhumains déployés par le sélectionneur Joachim Löw pour pallier ses manquements de créativité. Le vieux sage Franz Beckenbauer avait signalé depuis longtemps que la Mannschaft ne jouait pas assez bien au football.
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L'Allemagne s'est fait balader en finale par l'Espagne qui méritait finalement plus d'un but. Et tout ça malgré les efforts surhumains déployés par le sélectionneur Joachim Löw pour pallier ses manquements de créativité. Le vieux sage Franz Beckenbauer avait signalé depuis longtemps que la Mannschaft ne jouait pas assez bien au football. Favorite avant le tournoi, elle a été bonne contre la Pologne, sans plus, puis elle a sombré contre la Croatie. Elle a conjuré la crise par son engagement et sa puissance, sans bien jouer contre l'Autriche. Elle a éliminé le Portugal puis l'imprévisible Turquie. La Mannschaft a affiché une mentalité exemplaire, de la volonté et elle a marqué des buts superbes, le premier contre le Portugal, lors d'une transition conclue à toute allure par Bastian Schweinsteiger. Il y a aussi le but de Philipp Lahm dans les ultimes minutes de jeu contre la Turquie. Il s'est fait pardonner son erreur sur l'égalisation turque. Peu d'attaquants auraient marqué un tel bijou. Ou le coup franc de Michael Ballack contre l'Autriche, la passe de Thomas Hitzlsperger qui a amené le but de Lahm. Irrégulière, l'Allemagne a donc aussi réalisé des exploits. Christoph Metzelder, qui ressemble plus à un pêcheur d'Islande qu'à un finaliste de l'EURO, pendant ses loisirs, avec sa barbe et sa casquette, a résumé la situation vendredi : " L'objectif a toujours primé. Jamais nous n'avons prétendu conquérir l'Europe avec panache, contrairement au Portugal, par exemple. Je joue en Espagne, à Madrid, et j'y perçois le profond respect qu'y suscitent les Allemands, pour leur engagement et leur esprit d'équipe ". A un stade plus précoce de l'EURO, Metzelder avait souligné à quel point le patriotisme et la ferveur régnant en Allemagne l'émouvaient. A chaque match de la Mannschaft, plus d'un demi-million d'Allemands a convergé vers la Porte de Brandebourg, à Berlin, pour y suivre la joute sur les écrans géants. Metzelder : " Nous avons besoin de ce patriotisme pour nous sublimer et gommer notre manque de qualité ". Outre le patriotisme, la gestion de la pression est un facteur décisif. Löw a peaufiné les moindres détails de la préparation. Le superbe Il Giardino d'Ascona, un cinq étoiles, a abrité les 70 membres de la délégation, au bord du Lac Majeur, un des rares endroits où le temps est resté clément pendant presque tout le tournoi. Ce climat estival a tranché avec le froid et le brouillard qui ont fait frissonner les Tchèques à Seefeld. Le staff logeait dans un bâtiment séparé, la Casa Rosa, un hôtel avait été réservé à un jet de pierre à l'attention des femmes, qui pouvaient rendre visite à leur compagnon le lendemain de chaque joute. On pouvait faire du vélo, jouer au golf, s'amuser malgré la pression. L'équipe a flirté avec l'abîme à plusieurs reprises, contre la Croatie, contre la Turquie, à l'image d'alpinistes traversant une arête, à l'image du slogan lancé par le team manager Olivier Bierhoff, Löw et un sponsor avant le coup d'envoi de l'EURO : " Opération sommet ". Dans un spot publicitaire muet, les internationaux et leur entraîneur escaladaient une montagne, en knickers gris, chapeau en feutre sur la tête, cordes en chanvre en mains. Un moment donné, de son bâton, Löw désignait un point lointain. Le vent, la glace, le drame (dans le clip, Bernd Schneider, blessé pour le tournoi, manque tomber dans un ravin), tout cela rappelle le film Triumph des Willens (triomphe de la volonté) de LeniRiefenstahl en 1935. Le clip a été tourné avec une arrière-pensée car Löw n'agit jamais sans motif. Il nous emmène loin du football et de l'image dont il souffrait en Allemagne avant l'EURO : l'homme de la théorie, du contrôle, des tests, le scientifique qui a invité un international de basket, DenisWucherer, parce qu'il était fasciné par la façon dont les basketteurs parviennent à défendre sans s'accrocher à leur adversaire. L'hôtel disposait d'un terrain de basket. Wucherer a appris pendant 75 minutes aux footballeurs à gérer proprement leurs duels dans le rectangle. Löw aime les analyses et n'hésite pas à faire appel à des personnes étrangères au football. Au Mondial 2006, un alpiniste (déjà) avait été invité au camp allemand. Cette perception scientifique risquait aussi de détourner les joueurs de l'essence du football : le c£ur, la passion. Donc, on a produit un clip montrant la Mannschaft sous un autre £il. Le mythe alpin, les vêtements traditionnels, la mystique de la nature, le lien avec la patrie. La volonté ultime de vaincre, le drapeau planté au sommet. Vienne comme objectif. Conquérir des montagnes du sud de la Suisse à l'autre extrémité des Alpes, en Autriche. Occuper le terrain, éveiller le nationalisme, l'esprit de groupe. Rien n'est un hasard. Löw a quand même impliqué ses footballeurs chevronnés dans le débat. Il a avoué avoir réfléchi à un nouveau système de jeu dans l'avion qui le ramenait de Vienne, où l'Allemagne s'était qualifiée par le plus petit écart contre l'Autriche. L'ancien, le 4-4-2, ne fonctionnait pas, l'Allemagne ne parvenait pas à imposer son jeu à l'adversaire. Les joueurs devaient trop courir, les flancs n'étaient pas exploités, les attaquants se créaient trop peu d'occasions... A l'arrivée, il a eu un entretien avec son capitaine Michael Ballack : " Discute une demi-heure avec les plus âgés et discutez de ce qui doit changer selon vous. Viens me le dire ". Löw avait déjà établi son schéma mais il voulait que ses joueurs le confirment - non qu'ils puissent décider des titularisations mais ils devaient exprimer leur avis quant à la stratégie. Le changement n'a pas été " une révolution mais une évolution ". Löw : " J'aime prendre des risques mais le point de départ est immuable, comme en 4-4-2 : jouer vers l'avant sans jamais expédier de ballon n'importe où. Tout est resté identique mais les espaces ont été occupés et exploités différemment ". Löw et Ballack se sont trouvés, ces derniers mois. Le sélectionneur apprécie " son influence extrêmement positive sur l'équipe ". Il l'encourage à réfléchir au fonctionnement de l'équipe. Ballack n'est pas que son meneur, il est un conseiller. Cette relation de confiance s'est tissée lentement. Sous l'ère JürgenKlinsmann, Ballack a repris le brassard d' Oliver Kahn mais Ballack et Klinsmann n'ont jamais eu de relations harmonieuses. Il y a deux ans au Mondial, le médian s'est effacé au profit des autres et de la tactique. Cette tactique n'était pas la sienne ou, plus exactement, elle ne correspondait pas toujours à sa vision. Il trouvait l'Allemagne trop offensive, trop audacieuse avant le début du Mondial. Elle prenait trop de buts et il craignait une raclée face à un adversaire plus solide pendant le tournoi. Ballack avait exprimé ses inquiétudes dans une interview. Klinsmann l'avait puni. Il ne l'avait pas aligné lors du premier match, contre le Costa Rica. L'allemand possède une belle expression : Platzhirschdenken. En traduction libre, cela signifie penser en figure dominante, comme Lothar Matthäus, capitaine de l'équipe championne du monde en 1990, qui aimait tant être important. Ce temps est révolu, souligne Ballack : l'individu doit se couler dans le groupe. Klinsmann l'avait martelé il y a deux ans. Aussi bon soit Ballack, un libéro de formation, il ne déterminerait pas le jeu depuis la deuxième ligne... Ballack s'est donc tourné vers l'adjoint de Klinsmann, Löw, avec lequel il a entretenu de longues conversations tactiques. Ces contacts se sont intensifiés quand Löw a repris les rênes de la Mannschaft. Lorsque le médian offensif s'est blessé à la cheville, a subi deux opérations et a douté de son avenir sportif, nul ne pouvant lui dire quand il serait apte à rejouer, Löw n'a cessé de le soutenir, de lui remonter le moral. Pendant les trente semaines d'enfer de Ballack, Löw lui a demandé de ne pas abandonner le combat. Son transfert en Angleterre a été décisif. Löw apprécie la dynamique du football britannique, sa vitesse. Il n'en fait pas mystère : selon lui, on joue trop lentement en Bundesliga alors qu'il faut se défaire du ballon très vite. Löw se rend de temps en temps à Londres, en visite chez Ballack mais aussi pour suivre des matches. Autre point marquant, la sélection parle d'une seule voix. Aucune déclaration fracassante, aucun scandale n'a filtré, même si les joueurs étaient accessibles aux journalistes allemands tous les jours. Torsten Frings et Ballack, tous deux âgés de 31 ans, tous deux piliers de l'équipe, commentent. Ballack : " Il y a eu peu de maître mots mais les aînés n'ont pas éduqué leurs cadets ". Frings : " Nous veillons quand même à la discrétion. Il est toujours préférable de régler les problèmes entre quatre yeux. Sinon, des joueurs vont se venger et cela fait boule de neige ". Ballack : " Les anciens prennent leurs responsabilités dans le fonctionnement de l'équipe, un peu comme des parents qui veillent à leur langage et ont un comportement exemplaire, que l'enfant peut imiter. Une équipe n'est pas une famille mais les plus âgés donnent le ton ". Ballack a grandi dans le moule du collectivisme, dans l'ancienne RDA, à Görlitz puis à Chemnitz. C'est pour ça qu'un commentateur comme Günter Netzer l'a tellement critiqué au début, estimant qu'il était impossible d'être un leader quand on ne pensait qu'au groupe. Ballack a dû faire ses preuves tant et plus, comme si on doutait toujours de son talent alors que Lahm, par exemple, n'a jamais été remis en question. Ses aptitudes défensives et sa forme ont fait l'objet de critiques mais pas son talent. Ballack avait l'image d'un homme mou, d'un perdant et plusieurs défaites à des moments décisifs, dans des finales européennes, ont renforcé ce cliché. Lorsqu'il s'est blessé à la cheville, peu après avoir rejoint l'Angleterre, son image s'est encore un peu plus écornée. Poussé par un brin de vedettariat, il a acquis une Ferrari blanche. Les Anglais l'ont surnommé The Ambulance. " Les tabloïdes ne sont pas tendres avec les footballeurs cotés ", souligne Ballack. " Je l'ai remarqué en Angleterre aussi. J'ai appris qu'il faut être plus dominant et plus égoïste pour être reconnu ". Il n'a pas de chance mais dans les Alpes, ce volet s'est fait oublier. Il a constamment rappelé leurs responsabilités à ses coéquipiers pendant le tournoi. Un exemple. Quand Mario Gómez, titulaire lors des trois matches du premier tour, a philosophé en public sur son transfert de Stuttgart au Bayern, Ballack lui a signifié qu'il avait choisi un mauvais timing. La Mannschaft comptait d'autres éléments offensifs du Bayern : LukasPodolski, Schweinsteiger et MiroslavKlose. S'il gambergeait, il risquait d'avoir une mauvaise influence sur ses coéquipiers. Et le Bild de titrer : " Ballack s'en prend à Gomez-zéro-but ". L'avenir de l'Allemagne s'annonce mieux après l'EURO 2008 : une finale après deux campagnes européennes ratées du fait d'éliminations en 2000 et 2004. Elle a aussi gagné la médaille de bronze du dernier Mondial. Mais cela en fait-il une favorite de la Coupe du Monde 2010 ? Oui et non. " L'équipe a progressé en deux ans ", estime Ballack, qui poursuit sa carrière internationale jusqu'en Afrique du Sud. " Elle est plus chevronnée, la plupart des joueurs se connaissent mieux et plusieurs buteurs sont capables de faire la différence dans un tournoi. Mais, on n'est favori que quand on recèle de la classe individuelle. Or, d'autres pays en possèdent davantage. En termes de marketing, disons qu'on ne voit toujours pas beaucoup de gamins étrangers arborer le maillot de l'Allemagne ". L'Allemagne jouit pourtant d'un profond respect, y compris à l'étranger, pour sa mentalité et sa volonté. Le capitaine estime l'équipe plus stable. Elle connaît moins de moments de flottement dans un match et pallie aisément le forfait d'un joueur. Mais en demi-finales ou en finale, ce sont souvent des actions individuelles comme un solo qui font pencher la balance. Ou un moment. Et là, la Mannschaft a une marge de progression, selon son capitaine. Berti Vogts, qui a travaillé en Ecosse et au Nigeria ces dernières années, estime que la DFB, la fédération allemande de football, ne doit pas se reposer sur ses lauriers. Les terrains des villes et des clubs doivent rester ouverts plus longtemps. La DFB a un plan d'action. Il va aménager mille petits terrains partout dans le pays. Il a un budget de douze millions. Löw et son équipe constituent de parfaites locomotives : le travail d'équipe réalisé pendant l'EURO a soulevé l'enthousiasme au pays. Toutes les régions ont fait la fête. Hommes et femmes. La DFB a annoncé que, sur ses 6,5 millions d'affiliés, il comptait plus d'un million de dames. Si l'assistance moyenne stagne pour les matches masculins, elle croît pour les joutes des dames et des fillettes. Netzer a dû le reconnaître : " Je ne puis faire un plus beau compliment. Désormais, les femmes aussi comprennent mes analyses ". L'éditorialiste d'un journal a résumé : " Le football s'est nettoyé la figure grâce à l'équipe nationale ". L'image du supporter braillard, généralement ivre mort qui use de la violence a disparu suite aux deux dernières campagnes de la Mannschaft. Le football est devenu plus sage, c'est toujours ça. par peter t'kint - photos : reporters