GIL VANDENBROUCK: " Lorsque j'étais enfant, j'étais fou de football. C'était l'époque où on jouait encore en rue et dans la cour de récréation. Je jouais aussi avec les mouvements de jeunesse et au FC Luigne, un petit club de village de la commune de Mouscron. Quel que soit le niveau, j'ai toujours trouvé que le fait de gagner ensemble procurait un sentiment particulier. Au cours de ma deuxième licence en éducation physique à l'université de Louvain-la-Neuve, j'ai joué un an au BS Avelgem, en P1 ouest-flandrienne. Après mes études, je suis passé à Mouscron, en Promotion. J'y suis arrivé comme médian mais j'ai fini par jouer en défense centrale. Au cours de ma quatrième saison, je suis tombé malade et j'ai arrêté le foot ".
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GIL VANDENBROUCK: " Lorsque j'étais enfant, j'étais fou de football. C'était l'époque où on jouait encore en rue et dans la cour de récréation. Je jouais aussi avec les mouvements de jeunesse et au FC Luigne, un petit club de village de la commune de Mouscron. Quel que soit le niveau, j'ai toujours trouvé que le fait de gagner ensemble procurait un sentiment particulier. Au cours de ma deuxième licence en éducation physique à l'université de Louvain-la-Neuve, j'ai joué un an au BS Avelgem, en P1 ouest-flandrienne. Après mes études, je suis passé à Mouscron, en Promotion. J'y suis arrivé comme médian mais j'ai fini par jouer en défense centrale. Au cours de ma quatrième saison, je suis tombé malade et j'ai arrêté le foot ". "Tout a commencé par quelques symptômes externes. Ma tension montait, je faisais de l'infection, mes chevilles gonflaient. Puis, tout est allé très vite. Je me sentais de plus en plus fatigué, de plus en plus mal. Des examens ont démontré que mes reins avaient complètement cessé de fonctionner. J'étais très surpris. On m'a dit que je souffrais de la maladie de Berger, une forme de glomérulonéphrite. C'est une inflammation des glomérules, les tubes capillaires qu'on trouve dans les néphrons des reins. Une maladie auto-immune, c'est-à-dire une maladie qui fait en sorte que les défenses se retournent contre le corps. On n'en connaît toujours pas la cause et la maladie est toujours incurable. Je n'avais pas le choix, il fallait que je passe à la dialyse. Sans ça... c'était fini. J'avais 25 ans, je venais de me marier et d'avoir un enfant. La dialyse, ce n'est pas simple. Il faut se rendre à l'hôpital trois fois par semaine et le traitement dure quatre heures. On vous nettoie le sang à l'aide d'un rein artificiel. Soudain, tout s'arrête. Ce fut une période très difficile, je me posais des tas de questions sur ma santé, sur ma situation financière. J'avais un régime à suivre. Il était tellement strict que je me demandais ce que je pouvais encore manger. Mais le plus dur, c'était de ne presque rien pouvoir boire car tout ce que je buvais était retenu et ça, c'était très mauvais pour la santé. En outre, plus on devait éliminer de l'infection au cours de la dialyse, plus j'étais fatigué. " " L'alternative, c'était la transplantation rénale mais on ne sait jamais combien de temps ça va prendre avant de trouver un donneur compatible. La deuxième fois, par exemple, ça a duré onze ans. De plus, il y a trente ans, ce genre d'intervention n'était pas courant. C'est le professeur qui a découvert que Martine, mon épouse, pouvait me donner un rein et qu'elle ne courait aucun danger à vivre avec un seul rein. Pour nous, c'était une façon de sortir des ennuis et de relancer notre vie. Du jour au lendemain, je me suis senti cent fois mieux. Pour moi, c'était un miracle. Deux semaines plus tard, je refaisais du sport. Je courais des semi-marathons, je jouais au futsal et au foot en corpo. Je devais juste faire attention dans les duels car quand on vous transplante un rein, on le place devant, pas dans le dos. Je jouais donc toujours en deux touches et je râlais sur les autres quand ils perdaient le ballon à cause de moi. (il rit)J'ai été très bien suivi tandis que la donneuse, malheureusement, devait un peu tirer son plan. Mais ça s'est quand même bien passé. Martine est également licenciée en éducation physique et elle a rapidement repris le sport. Mais à l'époque, l'opération laissait une cicatrice géante. De plus, psychologiquement, il était très dur pour elle de savoir que ce rein qu'elle m'avait cédé ne durerait pas toute une vie. Après un an ou deux, les symptômes de la maladie ont refait leur apparition. Heureusement, finalement, le rein a tout de même tenu quinze ans, comme prévu. " " Reprendre la dialyse fut très dur mais j'arrivais tout de même à m'en sortir. Il y a des gens qui ne parlent pratiquement plus que de cela, qui ne font que se plaindre. Je voulais à tout prix éviter cela. Attention : ce n'est pas facile car on est quand même trois jours par semaine à l'hôpital. Tout va très vite. Et le lendemain de la dialyse, on veut se reposer. Entre-temps, plusieurs études et recherches ont démontré qu'il était bénéfique de faire du sport pendant la convalescence, même en cas de cancer. Je suis donc heureux d'être toujours resté en mouvement. Il n'a pas toujours été facile de poursuivre ma carrière mais ça a été, même si c'était parfois un peu fou. Je me rappelle que le jour de la demi-finale de Coupe de Belgique contre Charleroi, je n'ai pu quitter la clinique qu'à dix-huit heures alors que le match était à vingt heures. J'emmenais toujours mon ordinateur afin de pouvoir travailler pendant la dialyse, notamment pour sélectionner des images de match. Je ne pouvais me servir que d'un seul bras mais ça allait. Lors des stages à l'étranger, je faisais ma dialyse dans des cliniques en Espagne, en Allemagne ou en France. Maintenant, ça peut se faire à la maison. Je l'ai fait pendant deux ans après avoir suivi un entraînement à l'hôpital universitaire Saint-Luc à Woluwé-Saint-Lambert. Car cette machine demande toute une logistique et occupe pratiquement la moitié du living. Pour la famille, c'est très dur. L'avantage, c'est qu'on peut le faire la nuit et que ça prend plus de temps : huit heures au lieu de quatre. Les résultats en sont bien meilleurs. Je crois que je n'y arriverais plus mais, à l'époque, ça m'a aidé à rester sensiblement en forme avant la deuxième transplantation. Il faut un couple très soudé pour pouvoir franchir cette épreuve. " " Après onze ans de dialyse, je n'espérais plus trouver de donneur, je n'y pensais même plus. Puis, un jour, j'ai reçu un appel me disant qu'un rein m'attendait en Slovénie. J'ai cru à une blague. C'était il y a cinq ans. Un jour, je devrai retourner à la dialyse mais, entre-temps, j'essaye d'en profiter. Je pourrais arrêter de travailler et partir en vacances avec ma femme lors de chaque congé scolaire mais je me trouve encore un peu trop jeune pour cela. J'espère être encore en forme lorsque Martine prendra sa retraite. Alors, nous pourrons aller partout. Parfois, je me dis qu'il est dommage d'avoir quitté l'enseignement car j'aimais cela. Mais à un certain moment, j'ai dû faire un choix et il était logique d'opter pour le football. Avec mes problèmes de santé, il aurait sans doute été difficile de rester professeur d'éducation physique. Et je n'ai pas de regret car c'est au football que j'ai vécu mes plus beaux moments. " " En 1989, Jean-Pierre Detremmerie m'a demandé de diriger le centre de formation de Mouscron. Cinq ans plus tard, Georges Leekens m'a incorporé dans le staff de l'équipe première en tant que préparateur physique, probablement parce que j'étais licencié en éducation physique. Cette année-là, nous avons rejoint la D1 par l'intermédiaire du tour final. Ce fut quelque chose d'exceptionnel pour toute la ville. La saison suivante, en janvier, Leekens est parti en équipe nationale et j'ai dû reprendre l'équipe en main pendant six mois. Je n'avais jamais joué qu'en Promotion et je n'avais pratiquement aucune expérience en tant qu'entraîneur. Soudain, je devais donner la théorie avant un match contre Anderlecht (il rit). C'était un peu stressant. A l'époque, nous étions en tête. Finalement, nous avons terminé à la troisième place. C'est un beau souvenir, tout comme le premier déplacement européen à Limassol, avec Hugo Broos. L'ambiance et l'esprit d'équipe étaient fantastiques. Direction, joueurs et entraîneurs étaient réunis dans le même avion et dans le même hôtel. Inoubliable ! C'était une bande de copains et cela, ça reste gravé à tout jamais. Aujourd'hui encore, nous sommes plusieurs de cette époque à nous réunir tous les deux mois pour prendre un verre. Mouscron a bien vécu jusqu'en décembre 2006. Par la suite, les problèmes financiers ont commencé. Detremmerie trouvait toujours des solutions mais les dernières années furent pénibles. En 2007-2008, il aurait peut-être fallu dire stop, redescendre en D2 et jouer avec des Belges. Mais quand on est pris dans la spirale, ce genre de décision n'est pas facile à prendre. " " Je garde de très bons souvenirs de Detremmerie. Il était très proche des joueurs et des entraîneurs, parvenait à convaincre de nombreuses personnes à s'engager avec l'Excel et passait chaque jour au club. Il était très exigeant mais il avait un grand coeur. Il consacrait énormément d'énergie aux plus démunis. Je dirais presque par charité. Ce qu'il a fait pour la ville est particulièrement remarquable. Pas seulement dans le domaine du sport, d'ailleurs : à tous les niveaux. Je ne veux pas juger le choix qu'il a fait (Detremmerie a mis fin à ses jours en février dernier, à l'âge de 75 ans, ndlr) mais je le comprends. Il n'avait jamais digéré la faillite du club ni le fait d'avoir été éjecté de son parti par des gens qu'il avait placés là. De plus, il était malade (Parkinson, ndlr). Je crois qu'à la fin, c'en était trop pour lui. Il ne trouvait plus de solution et était épuisé. Il aurait voulu être enterré dans l'intimité, dans une petite église de son quartier mais ça n'a pas marché : il y a eu un monde fou, tout le monde voulait lui rendre hommage. " " Maintenant, cela fait près de six ans que je travaille pour le compte de Courtrai, un club où les scouts ont leur mot à dire. Dans certains clubs, les recruteurs ne sont au courant de rien. Ils établissent un rapport et ça s'arrête là. A Courtrai, il arrive que des joueurs débarquent par une autre filière mais, la plupart du temps, on demande l'avis de la cellule de scouting. Je pense d'ailleurs que ce sera encore davantage le cas désormais. Le travail que j'effectue ici est sensiblement le même que celui qui était le mien en tant que directeur technique à Mouscron. Je traverse une bonne période. En ce moment, je n'ai pas de gros souci. Ma peau souffre en raison des médicaments, notamment les comprimés anti-rejet. Quand vous subissez une transplantation, on affaiblit votre système immunitaire de façon artificielle afin qu'il ne se montre pas agressif avec l'organe transplanté. Cela vous expose à d'autres maladies mais je préfère avoir un rhume que retourner à la dialyse (il rit).Je trouve que beaucoup de gens passent trop de temps à se plaindre mais je comprends. Il faut avoir été malade pour comprendre la chance qu'on a d'être en bonne santé. C'est la même chose que la perte d'un enfant : il faut l'avoir vécu pour en parler. Mon meilleur ami a perdu son fils. Je sais ce qu'il vit parce que j'ai perdu un frère de dix-huit ans dans un accident lorsque j'avais dix ans. " " Mieux vaut avoir des problèmes rénaux à septante ans qu'à vingt-cinq, c'est sûr. Plus tôt on tombe malade, plus on risque de devoir subir deux transplantations. On dit aussi que chaque année de dialyse vous coûte deux ans de vie. Mais bon, je suis loin d'être le seul à souffrir des reins. Rien qu'au centre de dialyse de Mouscron, il y en a cent cinquante. Beaucoup de personnes âgés mais aussi des jeunes. Que dire quand on voit un père pleurer parce qu'il faut donner un rein à son fils de cinq ans ? A Mouscron, il y a même une petite fille dont les reins n'ont jamais fonctionné. C'est en entrant dans un hôpital universitaire qu'on s'aperçoit du nombre de gens qui ne sont pas en bonne santé. C'est inimaginable. Un jour, alors que nous étions en stage avec Mouscron, j'ai fait ma dialyse dans le sud de l'Espagne et je peux vous dire que j'étais très heureux de rentrer en Belgique. Dans certains pays d'Afrique, ça n'existe même pas. Et je ne crois pas qu'il y ait de telles cliniques en Syrie, sauf peut-être à côté du palais d'Assad. Ce que je veux dire par là, c'est qu'il faut tout replacer dans son contexte. Bien sûr, au début, c'était très dur. Quand on court le 1.500 mètres en quatre minutes et que, soudain, on ne peut même plus traverser la route sans être fatigué, ça fait bizarre. Comme le taux d'hémoglobine dans le sang diminue, il faut prendre de l'EPO. Mais ça coûte très cher et on ne vous le prescrit qu'à petites doses. Quand vous êtes transplanté, le taux d'hémoglobine remonte mais lors de ma deuxième opération, ce ne fut pas le cas. Donc, je dois encore prendre de l'EPO. " " Je voudrais inciter les gens à prendre conscience de l'importance du don d'organe. C'est un moyen d'aider la société. Il est très rare que des gens donnent un rein lorsqu'ils sont toujours en vie, comme mon épouse l'a fait. Mais on peut donner un organe lorsqu'on est décédé et c'est un geste formidable car c'est nécessaire. En Belgique, beaucoup de gens attendent un rein, un foie ou un coeur. Deux mille personnes au total, je pense. Rien qu'à Bruxelles, une dizaine de personnes sont reliées à une machine en attendant un coeur. Sans donneur, elles sont condamnées à mort. Je pense que le grand bonheur, c'est utopique. Pour la plupart des gens, la vie est une lutte impitoyable. Les moments de bonheur sont courts, il faut donc en profiter. J'ai 57 ans. Un jour, je devrai retourner à la dialyse. Cela peut être dans dix ans mais peut-être aussi dans trois ou quatre. Ce n'est pas gai mais j'aurai déjà vécu. Si je devais me retirer du monde du football demain, je serais déçu mais je ne sombrerais pas dans la dépression. Je ne l'ai jamais fait jusqu'ici. J'ai la chance de pouvoir profiter d'autre chose : une famille, la lecture, la musique classique, par exemple. " PAR CHRISTIAN VANDENABEELE - PHOTOS BELGAIMAGE - DAVID STOCKMAN" Le jour de la demi-finale de coupe de Belgique contre Charleroi, ma dialyse se terminait à 18 h. Deux heures avant le match... " - GIL VANDENBROUCK