Tout a commencé début 2009. Dans son château-forteresse de Naypyidaw, la nouvelle capitale construite à coups de milliards de dollars dans la jungle au centre du pays, le senior général Than Shwe, chef suprême de la junte, a une illumination. Cet homme de 77 ans, qui a pris la tête de la dictature en 1992, succédant à d'autres généraux au pouvoir depuis 1962, se prend pour la réincarnation des rois birmans d'antan. Epoque glorieuse où les armées birmanes étendaient leur empire sur la Thaïlande voisine. Le vieux général, dont on dit qu'il a décidé de mettre un terme à son règne de despote après des élections prévues le 7 novembre, veut amadouer le peuple. Comme tout Birman, il s'intéresse au football. C'est d'ailleurs un des rares sujets qu'il accepte d'aborder avec les diplomates étrangers venus lui présenter leurs lettres de créance.
...

Tout a commencé début 2009. Dans son château-forteresse de Naypyidaw, la nouvelle capitale construite à coups de milliards de dollars dans la jungle au centre du pays, le senior général Than Shwe, chef suprême de la junte, a une illumination. Cet homme de 77 ans, qui a pris la tête de la dictature en 1992, succédant à d'autres généraux au pouvoir depuis 1962, se prend pour la réincarnation des rois birmans d'antan. Epoque glorieuse où les armées birmanes étendaient leur empire sur la Thaïlande voisine. Le vieux général, dont on dit qu'il a décidé de mettre un terme à son règne de despote après des élections prévues le 7 novembre, veut amadouer le peuple. Comme tout Birman, il s'intéresse au football. C'est d'ailleurs un des rares sujets qu'il accepte d'aborder avec les diplomates étrangers venus lui présenter leurs lettres de créance. La Birmanie - aujourd'hui Myanmar - et le football, c'est une vieille histoire. Le sport fut introduit dans les années 1870 par le colonisateur britannique, la première compétition nationale organisée en 1895 et un championnat établi en 1900. Plus tard, bien après la décolonisation de 1948, dans les années 1960 et 1970, l'équipe nationale birmane s'imposa comme l'une des meilleures du continent asiatique, remportant de nombreux championnats régionaux. Mais des décennies d'incurie et d'incompétence des régimes militaires firent plonger l'économie dans les abysses de la pauvreté. Les structures du football national se désintégrèrent au rythme de cette déchéance économique. Il y a toujours eu un championnat amateur constitué d'équipes issues des corps d'armée et des ministères, comme celles de la Marine ou des Douanes, mais il ne réussit jamais à attirer la grande foule. Les Birmans, comme tant d'Asiatiques, n'ont pourtant jamais cessé de se passionner pour la Premier League et les exploits de Barcelone ou de l'AC Milan. Les magazines spécialisés se sont multipliés. Des posters de Rooney, Messi et Beckham garnissent les murs des dortoirs des bonzes, et étalages de marché. Dans les rues, les terrains vagues ou les cours des monastères, des matches sont improvisés chaque jour après 16 heures, lorsque la chaleur se fait moins éprouvante. Than Shwe sait tout cela. Dans sa tour d'ivoire, il convoque régulièrement des subordonnés qu'il charge de lui donner le pouls de ce pays qu'il ne visite que rarement et toujours dans un cocon de courtisans et de forces de l'ordre. On lui ressasse tant la passion du peuple pour le foot qu'il prend les choses en main. Des démarches préliminaires ont été entreprises discrètement quelques mois auparavant. En septembre 2008, une délégation de la FIFA s'est rendue à Rangoon afin d'établir un plan de route pour son développement. Than Shwe fait alors venir huit hommes d'affaires dont plusieurs cronies, hommes d'affaires liés aux généraux. Ils ont fait fortune et celle de leurs parrains étoilés dans l'immobilier, la construction, le bois, les pierres précieuses, les transports, l'agro-alimentaire, l'énergie... La plupart sont inscrits sur la liste noire des Birmans interdits d'entrée en Occident, résultat de sanctions économiques décrétées par les gouvernements américain, européens et australien. Than Shwe divise le pays en huit régions et ordonne aux hommes d'affaires d'y former chacun une équipe pro. Aucun n'a d'expérience dans le foot mais il leur est impossible de refuser sous peine de perdre les faveurs du monarque. Et ils savent qu'en échange ils recevront quelques prébendes supplémentaires... La fédération de football du Myanmar est chargée de superviser les aspects techniques. Il faut faire vite, Than Shwe veut son championnat sans tarder. Une mesure exceptionnelle est prise : les autorités éprouvent une méfiance maladive à l'égard du monde extérieur mais chaque équipe pourra aligner cinq joueurs étrangers. Un des hommes d'affaires, le Dr SaiSam Tun, se voit chargé de monter une équipe à Mandalay, ancienne capitale et deuxième ville du pays. Elle prend pour nom Yadanarbon Football Club, l'ancien nom de Mandalay. Tay Za, un crony, celui-là richissime et considéré comme le plus proche de Than Shwe, a la responsabilité de l'équipe Yangon (nouveau nom de Rangoon) United. Le Dr Sai est un chirurgien de l'ethnie shan parti exercer aux Etats-Unis pendant plusieurs années. Il s'est parallèlement lancé dans les affaires en Birmanie et a fait fortune à la tête d'une société productrice et distributrice d'eau en bouteille et de boissons gazeuses. Contrairement aux cronies du premier cercle comme Tay Za, il n'est pas interdit de séjour en Occident. Il ne connaît rien au foot et ne le cache pas. Dans une interview à la presse birmane, il déclare en toute franchise qu'il " assume cette tâche du mieux qu'il peut parce que cela lui a été commandé ". Pour ce premier championnat, il sort 500.000 dollars de sa poche. Le Dr Sai avait fait appel à un intermédiaire occidental, proche de Robert Procureur, Belge établi en Thaïlande où il a fondé une académie de jeunes et est devenu avec son club de Muang Thong un des principaux artisans de l'éclosion pro du championnat thaïlandais. Procureur devenait aussi directeur technique de la nouvelle équipe de Yadanarbon et faisait venir plusieurs jeunes Ivoiriens dont Jean Patrice GnonsianOulou, 25 ans, défenseur central du Stade d'Abidjan. " C'est un de mes amis, un joueur de Muang Thong avec qui je jouais en Côte d'Ivoire qui lui a donné mon nom. Je suis arrivé en avril 2009 sans avoir jamais entendu parler de ce pays mais je me suis vite adapté, le climat et la nourriture ne sont pas très différents de mon pays. " D'autres joueurs étrangers venus d'Argentine, du Chili, du Brésil ou de Serbie débarquent à Rangoon. Les joueurs birmans, eux, sont recrutés au sein des équipes amateur des ministères. Khin Maung Tun, 25 ans, arrière droit, capitaine de l'équipe et vedette de l'équipe nationale, était inspecteur des douanes à l'aéroport : " J'ai été repéré lors d'un match avec les Douanes, ma vie a changé, avant le foot était un hobby maintenant on est pro, on s'entraîne chaque jour, tout est mieux qu'avant pour moi. " Birmans et Africains apprennent vite à communiquer et à s'entendre. " On parle un peu de birman et d'anglais, nous sommes invités dans les familles des joueurs à Rangoon ", témoigne Ollo Kambou, latéral gauche de 24 ans, autre membre du contingent ivoirien. Les éventuelles interrogations politiques face à la junte sont vite évacuées par les étrangers : " Nous on ne fait pas de politique, on n'a pas assez de temps pour cela. "Les cronies engagent aussi des entraîneurs étrangers, un Allemand, un Suédois, un Anglais et un Français, Yoan Girard. Ce natif de Saumur âgé de 51 ans fut à l'adolescence un espoir du football national. " Mais j'étais trop fêtard. A Paris où je m'étais installé et travaillais comme pigiste pour les pages sportives de quotidiens régionaux, je jouais en championnat corporatif. " Plus tard il part s'installer en Thaïlande où il gérera pendant 17 ans un restaurant français. " J'étais perdu pour l'Occident mais pas pour le foot que je pratiquais toujours et suivais de près. " Procureur lui propose de devenir entraîneur de l'équipe du Yadanarbon FC : " J'ai tout de suite accepté, il y a en Birmanie une vraie culture du foot. "Contrairement aux jeunes joueurs étrangers, le nouveau coach de Yadanarbon qui vit en Thaïlande est familier de la situation politique en Birmanie. Il connaît l'oppression de cette dictature militaire d'un autre âge, les 2.000 prisonniers politiques, la répression des minorités ethniques, les révoltes des moines à Rangoon et la Prix Nobel Aung San Suu Kyi assignée à résidence pendant quasi 20 ans mais proche d'être en libérée. Il sait aussi qu'il y a plus de 50 millions de Birmans qui tentent de vivre avec décence : " Le football c'est, ici comme partout, du pain et des jeux; au début, ça me dérangeait mais après je ne m'en suis plus soucié. Pourquoi les Birmans n'auraient-ils pas le droit d'avoir eux aussi leur championnat de football ?"Le premier championnat a eu lieu de mai à juillet 2009 sous forme d'un tournoi sur les deux seuls terrains du pays praticables en ce début de mousson, à Rangoon et Mandalay. La nouvelle Myanmar National League se trouve un slogan : " Pour la League, pour la nation ". Le succès est inattendu. Le premier match se joue à Rangoon, le jour même où s'ouvrait le procès d'Aung San Suu Kyi, accusée d'avoir hébergé illégalement un lunatique américain. Il attire 40.000 personnes. Deux mois plus tard, Yadanarbon se retrouve en finale contre Yangon United. Tout le pays est devant la télévision. Le match se décide aux tirs au but, 1-4 pour l'équipe de Girard. Désormais la vieille rivalité historique entre les deux anciennes capitales Yangon et Mandalay, symboles d'une classe moyenne indolente et d'une province bêcheuse, va aussi jouer sur les terrains. Le retour de l'équipe championne à Mandalay est une épopée qui aujourd'hui encore donne la chair de poule à Girard. Debout dans des jeeps ou à l'arrière d'estafettes, joueurs et cadres techniques vont mettre plus de sept heures pour parcourir les 250 kilomètres entre la capitale Naypyidaw et Mandalay. " Dans chaque ville, chaque village, des milliers de personnes, des moines, des écoliers, les autorités locales étaient massées le long de la route, on nous distribuait des guirlandes de fleurs, des boissons, des serviettes, on nous demandait des autographes, chacun voulait nous toucher ", se souvient l'entraîneur français. Les derniers kilomètres qui séparent les faubourgs du centre de Mandalay sont bloqués par des centaines de milliers de personnes. " J'étais seul dans ma jeep, les gens criaient mon prénom, j'étais épuisé physiquement, un moment je me suis dit que c'était trop, que ça m'échappait. "Les joueurs, birmans et étrangers, deviennent des vedettes. Contrats publicitaires et invitations se succèdent. Un joueur de l'équipe première de Yadanarbon peut gagner avec les primes de match jusqu'à 5.000 dollars nets par mois. Une fortune dans ce pays où le revenu mensuel moyen par tête d'habitant, un des plus bas du monde, est de 36 dollars... Le succès de ce premier championnat est tel qu'un deuxième est annoncé dans la foulée pour le mois de septembre, deux mois plus tard ! Yadanarbon va conserver son titre l'été dernier et le retour à Mandalay est moins chaotique. " Nous sommes revenus en avion ", raconte Girard, le commandant régional nous a accueillis sur la piste et les célébrations ont eu lieu uniquement en ville pour éviter tout débordement. "Des débordements il y en a eu de sérieux quelques mois auparavant lors du match contre Yangon à Mandalay. Des bagarres ont éclaté entre supporters. Un habitant de Mandalay se souvient : " C'était très violent, il y avait beaucoup de blessés, certains gravement touchés, la police est intervenue avec extrême brutalité, comme toujours ici, et a jeté en prison des dizaines de supporters. "Le comité de censure a interdit à la presse locale d'évoquer ces incidents. Les autorités savent que ces violences sont avant tout l'expression de la frustration d'une jeunesse étouffée dans ses aspirations, brimée et appauvrie par un régime haï mais contre lequel elle se sent impuissante. Désormais, chaque match entre les deux équipes se fera en présence de centaines, voire de milliers de policiers et de soldats armés. Au stade de Mandalay un filet a été dressé pour éviter les jets de projectile. La troisième saison, qui se joue à onze équipes et sur quatre terrains, se termine déjà le mois prochain. La télévision transmet en direct deux matches par semaine. La rivalité entre Yadanarbon FC et Yangon United est plus tendue que jamais. Le propriétaire de Yangon United, le milliardaire Tay Za, enrage. Son équipe ne parvient toujours pas à jouer la tête de la compétition, même si les entraîneurs s'y succèdent. En septembre, après une série de mauvais résultats, le milliardaire a lancé un ultimatum aux joueurs et cadres techniques : " Si vous ne gagnez pas cette année vous êtes tous virés. "S'il mettait ses menaces à exécution, il devra puiser dans le réservoir de l'académie pour jeunes créée à Mandalay. Chaque matin, entre 6 et 7 h 30, une trentaine de gamins âgés de 12 à 14 ans sélectionnés parmi des milliers, viennent suer et répéter les tirs, dribbles et autres mouvements techniques sous la houlette de Wilson Soares Toledo, un Brésilien ex-entraîneur de jeunes au Vasco de Gama. A 7 h 30, ils cèdent les lieux à l'équipe première et se rendent en bus à l'école. Tout se bouscule aujourd'hui. Yadanarbon a remporté en septembre la finale de la President's Cup, organisée pour la première fois en Birmanie par l'Asian Football Confederation. Et Sepp Blatter, le président d'une FIFA qui a finalement débloqué plus d'un million de dollars pour la construction d'un centre de formation à Mandalay, devait en principe se rendre au Myanmar en ce mois de novembre. Mais il risque de devoir reporter ce voyage en raison d'élections pour le moins controversées. TEXTE ET PHOTOS : THIERRY FALISE" Le football c'est ici comme partout, du pain et des jeux; au début, la dictature militaire me dérangeait mais après je ne m'en suis plus soucié. "" La police est intervenue avec extrême brutalité, comme toujours ici, et a jeté en prison des dizaines de supporters. "