Dire que nous nous plaignons des Diables Rouges ! " A mon arrivée, le Bénin n'avait encore gagné que huit matches en 40 ans ", explique René Taelman. " Huit ! Ils étaient furieux parce que le vice-président, qui est un ami, et moi avions quand même décidé de participer à la CAN. Ils estimaient que c'était impossible. Mais en deux ans, nous avons remporté onze rencontres et le stade s'est à nouveau rempli. Cependant, dès le premier jour, le président était contre moi. Il voulait conserver de l'argent pour lui-même et ne remboursait pas leur billet d'avion aux joueurs qui venaient de France. Il se passait toutes sortes de choses de ce genre... Le vice-président s'est finalement opposé à ces pratiques et il est maintenant président ".
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Dire que nous nous plaignons des Diables Rouges ! " A mon arrivée, le Bénin n'avait encore gagné que huit matches en 40 ans ", explique René Taelman. " Huit ! Ils étaient furieux parce que le vice-président, qui est un ami, et moi avions quand même décidé de participer à la CAN. Ils estimaient que c'était impossible. Mais en deux ans, nous avons remporté onze rencontres et le stade s'est à nouveau rempli. Cependant, dès le premier jour, le président était contre moi. Il voulait conserver de l'argent pour lui-même et ne remboursait pas leur billet d'avion aux joueurs qui venaient de France. Il se passait toutes sortes de choses de ce genre... Le vice-président s'est finalement opposé à ces pratiques et il est maintenant président ". Taelman (qui a épousé une Béninoise) reste évidemment très populaire là-bas. Chaque fois qu'on vient le chercher à l'aéroport, on effectue avec lui un détour vers le restaurant du coin. Au menu, poulet rôti et Guinness... " La FIFA a octroyé au Bénin deux centres de formation qui doivent tourner. La Fédération souhaite que j'y retourne et je suis en train d'y réfléchir ". René Taelman aime l'Afrique. Il y a passé de nombreuses années durant sa carrière. Il a ainsi vécu dans neuf pays africains et en a visité 33. Il a successivement entraîné l'Eendracht Alost, Seraing, Kalamu (Congo), le Cercle Bruges, Tournai, l'Olympic Casablanca (Maroc), l'AS National (Côte d'Ivoire), West Riffa (Bahrein), le FC Sion (Suisse), Al Arabi (Koweït), le CIK Kamsar (Guinée), le COD Meknès (Maroc), le Burkina Faso (équipe nationale), Al Ittihad (Egypte), le Bénin (équipe nationale), l'Olympic Zawiya (Libye) et la JS Kabyle (Algérie). Taelman : " Je parle d'expérience : si vous êtes sélectionneur, n'alignez jamais onze joueurs qui évoluent en Europe. J'ai toujours choisi la moitié de l'équipe auprès des éléments locaux en les flanquant de joueurs connus. Il faut former les jeunes éléments africains et leur donner la chance d'évoluer en équipe nationale. Ce sont eux qui font preuve d'engagement et permettent aux autres de bien jouer. Ne vous y trompez pas, ce sont les footballeurs locaux qui se battent le plus. C'est ainsi que le Burkina Faso a pu réaliser d'aussi bons tournois dans un passé récent. Un international qui venait d'un club de D3 européenne ne pouvait pas suivre les joueurs du Bénin à qui je dispensais des entraînements d'une heure et demie à six heures du matin ! Les entraîneurs viennent fréquemment suivre le championnat et organiser des stages en Afrique, en préparation à la CAN. Ils ont recours aux joueurs locaux mais que se passe-t-il à la fin de la campagne ? Les locaux ne jouent pas : on leur préfère quand même leurs compatriotes exilés en Europe, même s'ils évoluent en D3 ou en Promotion et n'ont guère d'entraînement dans les jambes. DidierDrogba, qui joue à Chelsea, doit alors trouver ses marques avec un joueur de D2. Vous le comprenez : ce n'est pas évident. " J'ai l'habitude de signer des contrats qui stipulent que j'assume la totalité de la responsabilité de l'équipe. Je n'ai donc personne au-dessus de moi. Cela me vaut parfois des conflits avec le président. Il ne faut pas essayer de me manipuler. Un entraîneur qui ne peut faire son équipe ni choisir sa tactique n'est pas un entraîneur. Et les dirigeants sont avides de prestige, surtout dans les pays arabes. On doit parler plus du président que des joueurs et de l'entraîneur, là-bas. J'ai traîné mon équipe libyenne devant la FIFA. Le président était colonel. Il me laissait travailler mais au bout d'un an, ils ont commencé... Ils savent pourtant que je suis sévère mais ils n'aiment pas les entraîneurs qui ont une personnalité très forte. D'un autre côté, si vous êtes un béni-oui-oui, qui se comporte en marionnette, en étant blanc, vous êtes fichu. Ceux qui disent tout le temps oui sont perdus. Ils enrôlent des Blancs parce que ceux-ci sont plus neutres, ne connaissant personne, mais ensuite, ils essaient de les utiliser, de les manipuler. Cela n'arrivera jamais à Artur Jorge ni à Roger Lemerre. Ils sont expérimentés et connaissent la situation géopolitique de ces pays mais le problème est que beaucoup d'entraîneurs issus de Promotion reprennent une équipe nationale en pensant que l'Afrique est simple alors que tout y est dix fois plus compliqué ". " Le culte du vaudou existe, plutôt au niveau des clubs qu'en équipe nationale. En Côte d'Ivoire, je me souviens que, la veille de la finale de la Coupe, les joueurs se sont baladés jusqu'à deux heures du matin sur la plage, tout nus et couverts d'huile. Les professionnels n'apprécient évidemment pas. J'ai toujours dit : - Faites ce que vous voulez mais je n'ai pas besoin de le voir. Durant la Coupe d'Afrique en Tunisie, avant un match contre la Tanzanie, les joueurs sont venus s'échauffer dans notre camp. Comme ça. C'est une tradition, pour essayer de déstabiliser les adversaires. Parfois, des footballeurs issus d'Afrique noire jettent de l'eau dans le but de l'adversaire dans l'espoir de marquer plus facilement ". " Il semble difficile de trouver de bons terrains au Cameroun et même en Côte d'Ivoire : ils sont dépourvus de gazon. Les clubs anglophones ont généralement les meilleurs terrains. Le Kenya dispose d'excellentes infrastructures mais ses équipes ne sont pas très bonnes car ses sportifs préfèrent l'athlétisme. J'ai appris qu'en Zambie, un club qui veut évoluer en D1 est obligé de ne posséder que des terrains à gazon ras et tous ses vestiaires doivent être équipés d'eau chaude - ce sont déjà deux réalisations fantastiques pour certains pays. J'ai demandé la même chose au Bénin et le président l'a promis durant sa campagne électorale : il y aura du gazon synthétique car l'eau est trop précieuse pour entretenir une pelouse. En fin de compte, c'est toujours la même chose : beaucoup de gens n'ont pas à manger en Afrique et un terrain de football ne constitue donc pas une priorité. J'ai joué un match de Ligue des Champions au Tchad avec mon équipe libyenne. La sécheresse avait creusé des crevasses si importantes que le terrain ne se prêtait pas au jeu. Or, il s'agissait du stade national... ". " Je pense que le niveau sera bon. Fin janvier, début février, c'est l'hiver en Egypte et la température est clémente. Les footballeurs qui évoluent dans des clubs européens ne seront pas confrontés à un climat du type Nigeria ou Côte d'Ivoire, avec un taux d'humidité de 100 % et une chaleur caniculaire. Dans ce cas, il faut compter dix jours d'adaptation. Ensuite, l'Afrique noire soumet les footballeurs à de nombreuses tentations. Les lieux de sortie n'y manquent pas. Mais l'Egypte, pays musulman, est plus stricte. On trouve peut-être de l'alcool dans les grands hôtels mais c'est quand même difficile. Si la motivation est au rendez-vous, on peut assister à un bon championnat. En outre, il a lieu au beau milieu de la saison. Les joueurs ne sont donc pas fatigués comme avant une Coupe du Monde. Je ne comprends quand même pas pourquoi on programme toujours la CAN en plein milieu de la saison européenne : les clubs sont privés de leurs joueurs un mois, dans le pire des cas ". " L'Egypte obtient traditionnellement de bons résultats avec des entraîneurs du cru. Jouant sur ses terres, elle doit opter pour l'attaque. L'avantage du terrain est important car les joueurs arabes éprouvent beaucoup de difficultés en déplacement. Ils ont un peu peur des Noirs, de l'ambiance. Quand vous devez vous déplacer en Afrique noire, on vous harcèle de l'aéroport à l'hôtel. On met tout en £uvre pour vous déstabiliser : bagarres, jets de pierre... Disons que je me suis habitué à prendre des bouteilles sur la tête (il sourit). L'Egypte a une nouvelle génération qui produit un bon football et est capable de jouer collectivement. Cependant, elle va être soumise à une forte pression : son public ne lui pardonnera rien. En effet, dans ces nations, les gens qui se rendent au stade y vont moins pour le football que pour trouver un exutoire à leurs frustrations. Il y a à peu près 70 millions d'habitants en Egypte alors qu'il n'y a de place que pour 20 millions, le désert occupant la majeure partie du pays. Et le pays n'a guère d'avenir, ne disposant pas du pétrole des Emirats ". " Cinq nations - la Côte d'Ivoire, le Togo, l'Angola, la Tunisie et le Ghana - vont aussi disputer la Coupe du Monde. Seront-elles les plus fortes de la CAN ? Les équipes qualifiées pour le Mondial réussissent rarement un bon championnat d'Afrique. La Coupe du Monde est plus importante car le championnat d'Afrique a lieu tous les deux ans, contrairement au Championnat d'Europe. Mais on dit que l'absence du Mali et la présence du Togo au Mondial constituent des surprises... Pourquoi ? Je vous donne un exemple : avant, les Béninois allaient jouer au Togo. C'est maintenant l'inverse. Je ne suis plus allé au Togo depuis deux ans et demi. Il ne restait que cinq chambres ouvertes à l'Hôtel de la Paix, où toutes les équipes de football logeaient, alors que dans le passé, il fallait effectuer une réservation pour obtenir une des 220 chambres. Donc, la qualification du Togo, qui est sur la mauvaise pente, constitue une énorme surprise. Le Togo aligne énormément de joueurs d'origine nigériane mais n'a pas un noyau étoffé. Quelques blessures peuvent l'exposer à des problèmes. Il a eu la chance que le Mali et le Sénégal n'aient pas joué. Le Mali aurait dû s'imposer dans ce groupe plutôt moyen mais les entraîneurs - il en a usé six en deux ans - ne sont pas parvenus à rassembler autour d'un même objectif les footballeurs européens, qui sont les leaders de l'équipe. Le Mali a donc terminé derrière le Sénégal et le Togo, malgré la présence de joueurs comme LamineDiarra de Lyon, MohamedSissoko de Liverpool... C'est une équipe fantastique, grande, athlétique mais en proie à des conflits permanents. Salif Keita, qui s'est produit pour Saint-Etienne, est devenu président de la Fédération. J'espère qu'elle va devenir plus stable. Cet échec demeure malgré tout une énorme surprise ". " Le Nigeria, notamment, car il doit prendre sa revanche, n'étant pas qualifié pour la Coupe du Monde. Si les joueurs ne sont pas sérieux en Egypte, ils devront prendre garde à leur retour au Nigeria. Ce n'est pas la première fois qu'ils prennent un mauvais départ. AugustinEguavon, le sélectionneur, a fait du bon travail dans les derniers matches mais la campagne a mal débuté. C'est ce qui lui coûte la qualification. Pourtant, l'équipe est bonne. Une génération de fins techniciens a éclos. Le Sénégal et le Cameroun aussi doivent une revanche à leurs supporters mais selon moi, le Nigeria a une meilleure équipe que le Sénégal. Artur Jorge a bien terminé la phase de qualification avec le Cameroun. Il doit maintenant prouver qu'il est capable d'obtenir des résultats à un tournoi. Le Maroc est jeune, il a aussi une nouvelle génération et il ne faudrait pas le sous-estimer. La Tunisie est le champion en titre. Elle est bien organisée, expérimentée mais je pense que, comme le Sénégal, elle a beaucoup de footballeurs en fin de carrière. La Côte d'Ivoire et le Cameroun sont toujours offensifs. Ils recèlent en Drogba et SamuelEto'o les meilleurs avants du monde. Cependant, les défenseurs du Congo, par exemple, ne leur feront pas le moindre cadeau. Ce sera très dur. Le Congo va probablement aligner beaucoup de joueurs restés au pays, des éléments ultra motivés parce qu'ils rêvent d'être embauchés en Europe. Globalement, tout dépendra de la motivation des joueurs : se produisent-ils par obligation ou veulent-ils vraiment gagner ? " RAOUL DE GROOTE