C'est ce jeudi que Jean-François Gillet sera entendu, à Rome, par la commission anti-doping. Aujourd'hui encore, le gardien de notre équipe nationale Espoirs se demande toujours ce qu'il lui arrive. "Même si je voulais en parler, je ne pourrais pas car j'ignore de quoi il s'agit", soutient-il.
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C'est ce jeudi que Jean-François Gillet sera entendu, à Rome, par la commission anti-doping. Aujourd'hui encore, le gardien de notre équipe nationale Espoirs se demande toujours ce qu'il lui arrive. "Même si je voulais en parler, je ne pourrais pas car j'ignore de quoi il s'agit", soutient-il. Tout a commencé en janvier. Au terme du match entre Bari et la Reggina, deux joueurs de chaque équipe sont soumis à un contrôle anti-dopage. C'est courant en Italie. Jean-François Gillet fait partie du lot. Personne ne s'inquiète. Près de deux mois plus tard, des rumeurs commencent à circuler selon lesquelles un joueur de Bari aurait été contrôlé "non-négatif" dans les semaines qui précédaient. "J'ai d'abord demandé de quoi ce joueur était accusé", raconte Gillet. "Lorsqu'on m'a expliqué que l'on avait retrouvé des traces de nandrolone dans son urine, j'ai demandé de quoi il s'agissait. J'ignorais ce qu'était la nandrolone. Lorsque j'ai appris que le joueur concerné, c'était moi, je suis tombé des nues". D'abord, quelle est la différence entre non-négatif et positif? "A mon avis, il n'y en a pas. On est non-négatif après la premier test et on devient positif lorsque le résultat a été confirmé par la contre-expertise. Mais comment le résultat du deuxième test pourrait-il être différent du premier, puisqu'il s'agit de la même urine? Il faudrait demander des explications à un médecin, car tout cela me dépasse". La nandrolone a-t-elle été secrétée par son propre corps? Lui a-t-on administré un produit à son insu? On cherche à comprendre. "On m'a expliqué par la suite que la nandrolone était une hormone qui pouvait être secrétée naturellement par le corps humain. Je me souviens que, cette semaine-là, j'étais malade. J'avais une grosse grippe ou quelque chose ainsi. J'avais de la fièvre et j'étais très faible. Il y a peut-être eu une transformation à l'intérieur de mon corps, je l'ignore: je ne suis pas médecin. J'ai fait confiance au club pour me soigner. Je vis toujours à l'hôtel, ce n'est pas comme si j'étais à la maison où je n'aurais qu'à prendre un médicament dans la pharmacie. Or, au club, on est très attentif à ce que l'on donne aux joueurs. Il est déjà arrivé que le médecin sursaute en apprenant que j'avais mis des gouttes dans le nez ou une pommade pour un bouton de fièvre. Si on m'avait administré un produit à mon insu, j'aurais le sentiment très désagréable d'avoir été trahi. Je fais confiance au médecin du club mais je ne comprends pas ce qui a pu se passer".C'est juste avant le déplacement des Espoirs en Ecosse que Gillet a appris la nouvelle. L'autre joueur de Bari qui avait été contrôlé après le match contre la Reggina -et dont le test s'est révélé négatif- était un certain... Innocenti! Cela ne s'invente pas. "Malgré les circonstances, je suis parvenu à livrer une bonne prestation en Ecosse", se souvient Jean-François Gillet. "Ce n'était pas vraiment évident de se concentrer dans de telles conditions. Mes coéquipiers n'étaient pas au courant de la situation. Je n'en avais parlé qu'au coach Jean-François de Sart et au médecin, Damien Garitte, que je connais depuis sept ans et en qui je voue une entière confiance. Lui aussi est tombé de nues. J'ai 21 ans et je suis en train de réussir en Série A au prix de grands sacrifices. Je sais qu'il y a régulièrement des contrôles en Italie et je ne vais pas courir le risque de gâcher ma carrière en jouant avec le feu. Ce serait trop con. Je trouve bizarre, aussi, qu'on ait subitement trouvé de la nandrolone dans l'urine de tellement de joueurs. Il y a eu Fernando Couto, Edgar Davids et d'autres encore. Tous les mêmes cas que moi. C'est incompréhensible. Fernando Couto a 33 ans, il est le capitaine de l'équipe nationale portugaise et joue à la Lazio, où il vient de resigner un contrat de longue durée qui lui garantit 50 millions de francs sur l'année. Quel intérêt aurait-il à se doper?" Au retour d'Ecosse, Jean-François Gillet a été assailli par la presse italienne durant toute la semaine : "Les journalistes n'ont pas cessé de me questionner sur le sujet. Je n'ai pas pu leur répondre car je n'y comprenais rien". Aujourd'hui, Gillet a été placé en silenzio stampa en Italie : "C'est une décision que le club a prise en commun accord avec moi. Je ne parle plus à la presse italienne. Comme je ne comprends rien au sujet, et qu'en outre je ne maîtrise pas la langue italienne à la perfection pour tout ce qui concerne les termes techniques, il a été convenu qu'il était préférable que je me taise plutôt que de dire des choses qui pourraient être mal interprétées et qui, peut-être, pourraient se retourner contre moi". Trois avocats se penchent désormais sur l'affaire: l'avocat du club de Bari, Me Contamessa, un avocat italien qui défend le gardien, Me D'Alselio, et un avocat belge, Me Laurent Denis auquel Jean-François Gillet s'est adressé. "Je suis sûr d'une chose: j'ai la conscience tranquille", affirme Jean-François Gillet. "Mais je vois aussi que d'autres joueurs, qui ont été contrôlés positifs, ont écopé d'une suspension de deux ans. Alors, comment ne pas envisager cette possibilité? Je n'ose pas y penser. Deux ans en dehors des terrains, c'est long. On ne parle plus de vous, on ne vous voit plus. Comment prouver ma bonne foi? Je laisse ce soin à mes avocats. Pour Couto, une analyse capillaire aurait révélé qu'il n'avait pas pu prendre de la nandrolone au cours des six mois précédents. Mais il n'a pas été acquitté pour autant". En attendant, Gillet a été suspendu à titre préventif par la fédération italienne : "Cela m'a fait très mal. Je pensais qu'avant d'avoir été jugé, on était présumé innocent, mais la fédération italienne en a décidé autrement. Quoi qu'il arrive, ma saison est terminée. Je dois être patient et essayer de me distraire, car si je pense à cela toute la journée, c'est à se taper la tête au mur".Pour l'instant, il reste à Bari : "Seul, au fin fond de l'Italie, j'avoue que c'est dur. Je passe un sale moment. Mais je suis peut-être mieux ici. En Belgique, les gens seraient encore plus méchants. Pour l'instant, je ne peux même pas m'entraîner parce que j'ai été blessé lors de mon dernier match contre Naples: un crampon m'est entré dans le genou sur trois centimètres. Je me pose beaucoup de questions. J'ignore comment tout cela va se terminer. Mes parents ont voulu venir à Bari pour me soutenir. Je leur ai dit que cela servait à rien. Ils sont, eux aussi, en train de vivre un sale moment. Ils savent que je n'aurais jamais pu faire ce qui m'est reproché. Mais des gens, en rue ou au magasin, leur demandent: -Et alors, votre fils se dope? C'est pour eux que je suis le plus déçu. Après tout ce qu'ils ont fait pour moi! Après le match en Tchéquie, beaucoup de joueurs de l'équipe Espoirs m'ont téléphoné. Ils m'ont fait part de leur regret que je n'avais pas pu les accompagner. J'ai souvent Olivier Renard, Gauthier Remacle et Emile Mpenza au téléphone. Ils essayent de m'encourager. Eux non plus ne comprennent pas. Leur soutien m'est d'un précieux secours. Tout le monde n'est pas aussi sympa. En déplacement, je n'ai pas encore fait l'objet de trop de quolibets. Mais parfois, des gens me voient et me font des signes, en imitant le geste de la seringue qu'on s'enfonce dans le bras. Je vis probablement le moment le plus sombre de ma carrière. On m'a toujours dit que, dans la vie, il y avait des obstacles à surmonter. Celui-ci en est un fameux. Je dois trouver le courage de continuer à m'entraîner. Le club m'a toujours soutenu. L'entraîneur, Fascetti, a continué à m'aligner aussi longtemps qu'il l'a pu. Je n'ai jamais pensé qu'un truc pareil pouvait m'arriver. Lorsque j'entendais qu'il y avait eu des cas de dopage aux Jeux Olympiques ou au Tour de France, je n'y prêtais même pas attention car cela ne me concernait pas. Et, lorsqu'il y a eu d'autres cas dans le football italien, je n'ai même pas suivi l'affaire". Qu'espère-t-il? "Etre blanchi complètement. Mais le club espère que, si suspension il y a, elle soit la plus courte possible. Deux ou trois mois par exemple. Ce serait un moindre mal, mais cela ne saurait me satisfaire car une suspension, même courte, signifierait que je me serais coupable d'un acte illégal". Et dans le pire des cas: une longue suspension? "Je dois rester optimiste. Je vais à peine sur mes 22 ans, je devrais être capable de rebondir".Gillet avait commencé la saison à Monza, en Série B. Il est arrivé à Bari à la fin septembre, juste avant le début du championnat de Série A qui n'a débuté que le 1er octobre en raison des Jeux Olympiques."Un scout de Bari m'avait déjà visionné à Monza la saison dernière et avait été séduit par mes prestations, mais son club n'avait pas besoin d'un gardien de but car le titulaire, Mancini, donnait entière satisfaction. A l'issue de la 4e journée de championnat de Série B, après un match contre Pescara, le directeur du club m'a appelé pour me dire qu'un club de l'élite cherchait un gardien. C'était précisément Bari, que Mancini venait de quitter au profit de Naples. J'ai hésité car je n'étais pas certain d'obtenir ma chance. Mon entraîneur des gardiens, à Monza, m'a assuré que Bari constituait généralement un excellent tremplin pour les jeunes. Arrivé dans les Pouilles, on m'a expliqué que je devrais un peu patienter, le temps d'apprendre à connaître l'équipe. Effectivement, après un mois, j'ai été lancé dans le grand bain. Je n'ai plus quitté les buts de l'équipe Première après cela. A Bari, on était très satisfait de mes prestations. J'étais arrivé en co-propriété. Le club avait payé la moitié du transfert. Si je ne convenais pas, je serais retourné à Monza en fin de saison. En cas contraire, le club payerait l'autre moitié du montant afin de m'acquérir définitivement. C'est ce qui a été fait en janvier. J'ai signé un contrat de trois ans, mais celui-ci peut être résilié s'il s'avère, par exemple, que ma suspension serait trop longue. Je ne pense pas qu'on en arrivera là, mais si c'était le cas, ce serait vraiment très ennuyeux". Gillet était devenu le premier gardien belge évoluant en Série A italienne. "C'est très flatteur, évidemment. Voici deux ans, je regardais le championnat d'Italie avec des yeux pleins d'admiration. Mais, aujourd'hui, j'ai d'autres préoccupations". En arrivant à Bari, Jean-François Gillet n'ignorait pas que le club éprouverait de grosses difficultés à rester en Série A. Aujourd'hui, ses chances de maintien sont devenues quasiment nulles. "Il y a quatre descendants en Italie et, sauf miracle, Bari ne doit plus se faire trop d'illusions. D'ailleurs, on commence déjà à préparer la saison prochaine. Pour moi, ce ne serait pas un problème de redescendre en D2. Déjà à Monza, j'évoluais dans un club menacé. J'ai 21 ans et mon apprentissage passe par ce genre de club". Qu'a-t-il manqué à Bari pour espérer se maintenir? "Un buteur! Un joueur capable d'inscrire 15 ou 20 buts par saison. Même dans les autres équipes de bas de classement, on trouve un joueur qui est à 10, 12 ou 13 buts. Avec Bari, nous avons disputé de nombreuses rencontres sans parvenir à marquer. Dans ces conditions, c'est évidemment très difficile de gagner un match. Nous avons souvent été battus 1-0. Dès que l'on encaissait un but, cela devenait quasiment mission impossible".L'avantage, pour un gardien qui évolue dans un club de bas de classement, est qu'il est souvent mis à contribution et peut donc souvent s'illustrer. "Je ne sais pas si c'est vraiment un avantage", corrige Gillet. "Il est exact que j'ai été fort sollicité, mais je n'avais quasiment pas le droit à l'erreur. Un but encaissé est presque synonyme de défaite. A l'AS Rome ou à la Juventus, c'est moins grave si le gardien commet une erreur car l'attaquant parviendra toujours à la réparer en marquant de l'autre côté. Pas à Bari. C'est dommage, car en dehors de ce problème offensif, nous avions un très bon groupe. Avec des supporters qui ne demandent qu'à vibrer. Si les résultats étaient là, le stade ferait régulièrement le plein. Cette saison, nous avons accueilli 50.000 spectateurs contre la Juventus, mais pour un match ordinaire, ils ne sont que 15 ou 20.000. Un tiers de stade".Les prestations de Jean-François Gillet avaient fait l'unanimité. "Sur cinq penalties tirés contre moi, j'en ai arrêté trois. Dont deux dans le même match, contre Brescia. Malheureusement, cela n'a pas suffi: nous avons été battus 1-0. La prestation dont je suis le plus fier, c'est celle livrée au stade Olympique, contre l'AS Rome, où nous avons partagé 1-1". Gillet s'est déjà bâti une solide réputation en Italie. "Dire que je suis devenu une star est exagéré. Les véritables stars du calcio, ce sont Zidane, Del Piero ou Batistuta. A Bari, la star est plutôt Cassano, qui va partir à l'AS Rome pour 1,2 milliard de francs la saison prochaine. Mais je suis très apprécié. Pour mes prestations et sans doute aussi pour ma disponibilité. Un détail comique a peut-être également contribué à ma popularité. Mon nom plaisait. Gillet, cela sonne comme Gillette en italien. Les gens ont rapidement appris à le prononcer et à le retenir. Dans la presse, je suis souvent très bien coté. Pourtant, les journalistes n'ont pas l'habitude de faire des cadeaux aux étrangers. Qu'ils soient jeunes ou pas. Celui qui arrive d'ailleurs doit se montrer meilleur que l'Italien dont il prend la place". Jean-François Gillet a tellement la cote en Italie que son nom a été cité, récemment, en rapport avec l'AC Milan et la Fiorentina. "Personnellement, je n'ai pas eu de contact, mais la presse a fait état d'un intérêt de ces clubs à mon égard. L'AC Milan était même prêt à donner un bon prix pour m'acquérir. A la Fiorentina, je figurais dans la liste des gardiens susceptibles de compenser le départ éventuel de Toldo pour la Lazio. Les journaux aiment bien lancer des bruits. Ils doivent remplir leurs pages sportives tous les jours et la moindre rumeur se retrouve immédiatement dans les quotidiens. Mais, généralement, il y a toujours un fond de vérité dans ce qui est écrit. Aujourd'hui encore, les supporters de Bari ne cessent de me demander si je vais quitter leur club au profit de l'AC Milan. A quoi bon songer à un transfert? J'ai d'autres soucis". En Belgique, Jean-François Gillet faisait encore l'objet d'un certain scepticisme. On le trouvait trop jeune ou trop petit. Rien de tout cela en Italie. "Ici, l'âge ne compte pas. Buffon a débuté en Série A à 18 ans. Frey à 20 ans. Les Italiens n'ont pas de préjugés à cet égard. Si l'on est international Espoirs, cela signifie que l'on a des capacités et, même, qu'on a l'étoffe d'un futur grand. On n'est pas considéré -ce qui est le cas en Belgique- comme un petit jeune qui a encore tout à prouver. Quant à ma taille, tout le monde l'a toujours trouvée tout à fait normale dans le calcio. On ne fait pas une fixation sur la taille des gardiens, on les juge davantage sur leurs prestations. Je me suis adapté très rapidement. A Bari, les gens sont très chaleureux. Aujourd'hui, ils savent que je vis un moment difficile et m'appellent régulièrement pour me soutenir. Ils m'invitent même à venir manger chez eux. Le club est également derrière moi à 100%. Même les journalistes ont du mal à croire ce qui m'est reproché". Daniel Devos, envoyé spécial à Bari