L'homme n'est là que depuis un peu plus d'un an, mais il connaît déjà trop bien le chemin. Dans les travées brûlantes de Sclessin, prêtes à transformer en enfer la venue en Principauté du meilleur ennemi mauve, un costume orné d'une cravate rouge et blanche se fraie un chemin à l'abri des regards de la foule, de la tribune d'honneur jusqu'au vestiaire. Il ne reste que quelques minutes avant la montée sur la pelouse, et les hommes de Ron Jans font grimper la température dans un vestiaire qui voit débouler son président, Roland Duchâtelet. Pas pour haranguer les troupes, plutôt pour leur donner une leçon de technique. "Il était venu dans le vestiaire pour nous expliquer comment effectuer des rentrées en touche", rembobine Réginal Goreux, alors titularisé comme arrière droit. "Il faisait le geste au milieu de tout le monde, et il criait: Il faut donner de l'impulsion, être rapide." Si le Standard empoche finalement les trois points grâce à un doublé de Frédéric Bulot, les rentrées en touche n'y sont vraisemblablement pour rien.
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L'homme n'est là que depuis un peu plus d'un an, mais il connaît déjà trop bien le chemin. Dans les travées brûlantes de Sclessin, prêtes à transformer en enfer la venue en Principauté du meilleur ennemi mauve, un costume orné d'une cravate rouge et blanche se fraie un chemin à l'abri des regards de la foule, de la tribune d'honneur jusqu'au vestiaire. Il ne reste que quelques minutes avant la montée sur la pelouse, et les hommes de Ron Jans font grimper la température dans un vestiaire qui voit débouler son président, Roland Duchâtelet. Pas pour haranguer les troupes, plutôt pour leur donner une leçon de technique. "Il était venu dans le vestiaire pour nous expliquer comment effectuer des rentrées en touche", rembobine Réginal Goreux, alors titularisé comme arrière droit. "Il faisait le geste au milieu de tout le monde, et il criait: Il faut donner de l'impulsion, être rapide." Si le Standard empoche finalement les trois points grâce à un doublé de Frédéric Bulot, les rentrées en touche n'y sont vraisemblablement pour rien. Dans le milieu des tribunes présidentielles, l'homme d'affaires flamand est un ovni. Capable de convoquer un coach dans son bureau pour lui expliquer de faire tirer tous les penalties au sol, car une frappe aérienne risque de s'envoler au-dessus de la barre alors qu'un tir qui épouse le gazon ne passera jamais sous la ligne. Si le raisonnement semble imparable, tous les penalties ne le sont pas. Duchâtelet est rationaliste à l'extrême, parfois jusqu'à l'absurde, dans un monde où les émotions font généralement la loi en s'invitant jusqu'au coeur des présidents. Souvent, ce sont des entrepreneurs brillants, enrichis par leur percée dans le monde des affaires et désireux de vivre plus intensément leur passion du ballon rond. Un milieu qui, paradoxalement, leur fera vite perdre le sens de la mesure. Animé par une volonté immense de conquérir les coeurs mauves, Marc Coucke avait ainsi ouvert grand le portefeuille pour offrir, presque sans la moindre négociation, un salaire royal à un Adrien Trebel invité pour l'occasion dans son somptueux château de Merelbeke, en banlieue gantoise. Le contrat, signé en août 2018 pour une durée de cinq ans, pèse aujourd'hui encore très lourd dans des finances bruxelloises plombées par une série de décisions tout aussi excessives, comme la signature contre huit millions d'euros de Bubacarr Sanneh. Au sujet du défenseur gambien, un ancien membre du Sporting confie aujourd'hui qu'il "ne valait pas plus qu'un million d'euros, c'était clair dès le début. Même pour ce prix-là, je pense que j'aurais hésité." Mis aux manettes du club avec la volonté de marcher sur les traces de son père mais sans véritable connaissance des rouages du milieu, Michael Verschueren a par la suite proposé à de jeunes promesses de Neerpede des émoluments équivalents à ceux de titulaires confirmés dans des clubs comme Bruges ou Genk. Avant lui, Herman Van Holsbeeck avait pris l'habitude de faire une confiance aveugle à certains agents pour boucler son mercato. S'il s'adressait parfois à des consultants extérieurs, spécialisés dans le scouting et l'analyse, c'était plus souvent pour aider son ami Bill Kenwright, le président d'Everton, à trouver un attaquant que pour renforcer son propre noyau. Les anecdotes, sorties de certains des stades les plus titrés du pays, dépeignent un jeu belge dont la gestion prend des allures de football panique. Ces moments où une équipe galope après le temps et le score, et décide d'envoyer un maximum d'attaquants sur le terrain, au bout d'une succession de longs ballons aux airs de pluie de météorites, en espérant que l'un d'entre eux tombe bien. Les 31 d'août et de janvier sont les moments idéaux pour observer au microscope ces élèves trop peu impliqués qui tentent de boucler leur travail en dernière minute, quitte à ne plus avoir le temps de le faire consciencieusement. Au bout de l'été 2016, l'encore jeune président Bruno Venanzi valide l'arrivée en bords de Meuse de l'arrière gauche monégasque Elderson Echiejile, négociée par le conseiller sportif Daniel Van Buyten et son agent Christophe Henrotay. Une facture à un demi-million pour un joueur blessé, comme le révéleront les Football Leaks dans un mail du directeur général adjoint du Rocher, Nicolas Hoveck, adressé à son CEO Vadim Vasilyev : "J'ai dit au Standard qu'il n'avait pas besoin de faire de visite médicale comme c'est un prêt. Sinon, on était morts!" L'histoire a tout de l'exceptionnel manque de prudence, mais il n'est pourtant pas rare que des agents bien introduits dans un club parviennent à faire en sorte que leurs poulains évitent le passage face au médecin, ou que le résultat des tests ne soit pas un argument suffisant pour freiner le transfert. L'hiver 2020 bat son plein quand deux jeunes joueurs s'apprêtent à signer à Gand: le Colombien Brayan Gil Hurtado et l'Ivoirien Eboué Kouassi. Le passage par les laboratoires débouche, dans les deux cas, sur un verdict insuffisant. Pourtant, le premier cité s'engage pour un prêt chez les Buffalos, bien aidé par le rôle en vue joué par son représentant, Roger Henrotay, dans la politique de transferts gantoise. Quant au second, recalé à la Ghelamco Arena, il s'engagera quelques jours plus tard avec le Racing Genk. Déjà jugé trop court par la cellule de scouting, le Sud-Américain retraversera l'Atlantique sept mois plus tard, sans la moindre minute de jeu au compteur. Pas de quoi décourager une politique gantoise étonnamment laxiste sur les tests médicaux, malgré les exigences athlétiques réputées d' Hein Vanhaezebrouck : l'été dernier, Pelé Mboyo et Darko Lemajic ont été engagés malgré l'absence de feu vert médical. Pour le Serbe, le feu était carrément rouge foncé, à cause de paramètres physiques insuffisants pour le haut niveau. Il faut dire qu'avec son mètre 98, le géant venu de D1 lettone avait tout pour séduire Ivan De Witte, qui aime répéter que "pour bien presser, il faut au moins qu'un attaquant mesure un mètre nonante". Son but précoce à la Ghelamco Arena lors des tours préliminaires de la Conference League, lui permet surtout de déposer sa carte de visite sous les yeux présidentiels. Une valeur sûre, malgré l'absurdité d'un transfert basé sur une seule prestation. Injouable lors d'un déplacement des Gantois au Freethiel, Olivier Myny avait d'ailleurs failli poursuivre sa carrière en bleu ciel dans la foulée, Michel Louwagie s'étonnant de ne pas voir son nom dans les short-lists de ses scouts. Forcément, nombreux sont ceux qui veulent alors murmurer aux oreilles des présidents. Ces derniers temps, les tympans les plus convoités sont ceux de Paul Gheysens, le richissime patron de l'Antwerp dépourvu de souffleur depuis le divorce acté au printemps dernier avec Lucien D'Onofrio. Puisque le Great Old a décidé de travailler sans directeur sportif, à l'instar de ce que fait Charleroi depuis des années avec Mehdi Bayat en responsable du mercato, agents ou avocats amateurs de football tentent tour à tour de s'installer dans le fauteuil d'homme de confiance du CEO de Ghelamco, parfois bien plus impliqué dans les affaires sportives que ce qu'on raconte. S'il apparaît assez rarement aux abords des vestiaires au quotidien, le président du matricule 1 est ainsi capable d'envoyer un message laconique à son coach à la mi-temps d'une rencontre pour solliciter l'un ou l'autre changement dans la composition de l'équipe quand les 45 premières minutes n'ont pas tourné de façon idéale, sans pour autant entrer en colère après le coup de sifflet final si ses requêtes n'ont pas été entendues. Pour le staff anversois, le quotidien est néanmoins bien plus serein que quelques mois auparavant, quand le conseiller sportif D'Onofrio n'hésitait pas à bannir les datas de sa politique de transferts au profit de son flair légendaire, voire à fortement insister pour que certains joueurs entrent dans les plans de ses coaches successifs. Récemment, le mélange des genres a également gagné Sclessin, quand le président et directeur sportif intérimaire Bruno Venanzi a décidé que ses joueurs sortiraient sans doute plus performants d'une séance matinale dirigée par Madani Rahmani, champion du monde de kick-boxing et coach personnel du président rouche. Souvent, la constitution d'une cellule sportive, voire d'un noyau résulte encore du bouche-à-oreille et des accointances plutôt que du casting précis et de la compétence. À Deinze, fraîchement promu au sein de l'antichambre nationale à l'été 2021, les clés du mercato sont en partie confiées à un certain Kenny Victoor, pourtant arrivé au Burgemeester Van De Wiele Stadion pour enfiler le costume de directeur opérationnel. Recommandé par le controversé Patrick Orlans, dont il était le bras droit à Ostende, le jeune trentenaire brugeois a l'oreille du président Denijs Van De Weghe, seul gestionnaire de la politique sportive, et y souffle les noms de deux amis de longue date, Ronald Vargas et Renato Neto. "Grâce à mes six années d'expérience au sein de l'élite, et vu que j'ai de bons amis au sein du championnat, que j'ai déjà aidés à remplir leur déclaration fiscale, je connais les chiffres. C'est là que je peux être une valeur ajoutée pour le président", explique alors Victoor au Krant van West Vlaanderen. Le Vénézuélien ne foulera les pelouses de D1B que pendant 285 minutes, alors que le Brésilien n'atteindra même pas le double. Aujourd'hui, aucun des deux anciens tauliers de l'élite ne porte encore la tunique orange. Kenny Victoor n'est plus là non plus. Entre les plans du nouveau stade de Deinze, la constitution d'un budget digne d'un club professionnel et les conseils sportifs pour augmenter la qualité du noyau, le Brugeois trouvait encore le temps de contacter l'un ou l'autre club de l'élite pour y placer des joueurs comme Brecht Dejaegere. Un virage illicite vers le rôle d'agent effectué en toute amitié, sans doute. L'histoire ne dit pas si sur le peu de temps libre qu'il lui restait, il donnait aussi des conseils pour réussir une rentrée en touche.