L'Altesse a dû être bien chaussée. La princesse Charlène, épouse d' Albert II de Monaco, a écrit à son " cher Monsieur Rybolovlev " pour le remercier " pour les magnifiques chaussures de course, le sac de sport et les vêtements offerts ". Elle aurait été très " émue par l'attention " et allait " porter ces cadeaux avec grand plaisir ".

Même si la Principauté n'est plus aussi florissante que jadis, les Grimaldi ont encore les moyens de s'offrir des chaussures. Comment donc peut-on avoir l'idée d'en envoyer au palais et pourquoi se confondre en remerciements ?

Pour mieux le comprendre, il faut se pencher sur le cher Monsieur Rybolovlev. Quand il ne passe pas une nuit en taule, le Russe réside dans un penthouse Belle Époque de 300 millions d'euros, avec vue sur le port et le palais.

C'est un ami des Grimaldi depuis qu'il a acquis pour un euro symbolique le jouet du prince, relégué en Ligue 2, qu'il a dépensé plus de 300 millions en joueurs et ramené l'équipe parmi l'élite. Par amour du football ? Pas vraiment.

Pouvoir, intrigues, trahisons et argent

Dmitri Rybolovlev (51 ans), né à Perm, dans l'Oural, est un oligarque. Un de ceux qui sont devenus si outrancièrement fortunés grâce aux richesses minières, qu'ils ont préféré fuir la Russie pour s'établir en Europe, où leur argent leur a ouvert les portes de la haute société, sans toutefois perdre tout contact avec leurs réseaux russes, qui s'étendent jusqu'au gouvernement moscovite.

L'histoire de Rybolovlev se lit comme un roman de John Le Carré. Pouvoir, intrigues, trahisons et argent s'y entremêlent. Fils d'un couple de médecins, Rybolovlev a étudié la cardiologie. Il n'y connaissait rien en football quand il a repris l'AS Monaco. Il a embauché un entraîneur pour lui apprendre les bases du jeu.

Des milliers de documents confidentiels exposent les motifs de cette passion subite : mails, contrats dévoilés par les Football Leaks ainsi que des documents établis par la justice monégasque, auxquels a eu accès à Mediapart.

Ces documents expliquent pourquoi l'homme a été inculpé de corruption début novembre. Il a acheté bien plus qu'un club de football, il s'est acquis les grâces de la nomenclature de la principauté. Il a établi un réseau de contacts, qui lui sont redevables, parmi les ministres, les parlementaires, la police.

Ces gens l'ont aidé dans ses affaires, ont trahi des secrets et formulé des projets de loi qui lui étaient favorables. Il y a eu échange d'informations, de plaisirs, de cadeaux, histoire d'entretenir les amitiés.

Un homme protégé

Les années '90 sont chaotiques. Tout est possible depuis la chute de l'Union Soviétique. Il suffit d'avoir du flair et de bonnes relations pour s'enrichir. Rybolovlev saisit sa chance à Perm, une grande ville à la frontière de l'Europe et de l'Asie, à 1.200 km de Moscou.

Il renonce à sa carrière médicale pour se lancer dans la finance. Il s'implique dans diverses sociétés et peut rapidement acquérir un refuge au lac de Genève. La corruption fait rage et d'anciens agents du KGB s'y lancent à fond.

La limite entre commerce légal et criminalité organisée est floue. Pour rester en course, il faut préserver ses nouvelles richesses de ses rivaux et s'assurer la bonne volonté des politiciens. Il faut aussi connaître des gens capables de vite régler un problème.

Les services de renseignement appellent ça des groupes de crime organisé. Ils sont composés d'entrepreneurs, de politiciens locaux, d'anciens agents du KGB, tous issus du même coin. " Les anciennes amitiés comptent beaucoup pour les Russes ", témoigne un expert.

Rybolovlev est protégé par Youri Trutnev, négociant en denrées alimentaires avec l'Ouest dans les années '90. En 1996, il devient bourgmestre de Perm et sept ans plus tard, ministre national de l'Énergie à Moscou. Il est toujours vice-premier ministre.

Premier coup dur en 1995 : un partenaire est abattu devant la porte de Rybolovlev. Un prisonnier affirme avoir loué deux tueurs pour son compte. Rybolovlev passe onze mois en prison mais la police n'a que le témoignage du prisonnier et doit le libérer. La veuve l'aide en vantant la qualité des relations entre les deux businessmen.

Milliardaire en dollars

Rybolovlev peut reprendre sa marche en avant. Il investit dans Uralkali, spécialisée dans la fabrication de fertilisants à base de minerai de potasse. En 2005, il a gagné son premier milliard de dollars. Le 17 octobre 2006, il est touché par " le pire accident écologique depuis Tchernobyl ".

De l'eau s'est infiltrée entre les couches de minerai, sous la ville de Beresniki, elle a dissout les sels et a provoqué un effondrement du sol, détruisant maisons, rues et voies ferroviaires. Toute l'industrie de la région est à l'arrêt. Trutnev, responsable de l'enquête, absout son copain : l'effondrement serait dû à une anomalie géologique. Deux ans plus tard, le président Vladimir Poutine décide de replacer l'industrie des matières premières, privatisée par Boris Eltsine, aux mains de l'État.

Le minerai de potasse est concerné : il est important pour l'agriculture et l'export. Le président charge Igor Setchin, vice-premier et originaire de Saint-Pétersbourg comme lui, de mettre les oligarques au pas.

Setchin se penche sur l'accident et réclame entre 1,5 et 50 milliards de dollars à Rybolovlev, responsable de la pénurie de potasse. En 2009, Uralkali paie 218 millions, entre autres pour une nouvelle voie ferroviaire. Le reste semble oublié. Grâce à Trutnev ou à un deal avec le Kremlin ?

Quelques semaines plus tôt, Rybolovlev a vendu 25 % de ses parts à Keralt Global, au Panama. La société est au nom de Maxim Markevitch, dont on ne trouve aucune trace. Il serait un homme de paille d'un membre du Kremlin.

Du caviar pour Albert II

Les experts de la Russie retrouvent un schéma récurrent sous l'ère Poutine : les oligarques sont contraints à l'exil et à la vente de leurs parts dans les sociétés russes. Ceux qui refusent risquent, comme Michail Chodorkovski, d'être incarcérés.

Rybolovlev vend Uralkali en 2010, pour 6,5 milliards. Mais comment investir l'argent ? Il possède déjà 10 % de la banque de Chypre. La république offre un passeport à ceux qui y investissent : il va donc pouvoir se déplacer à son gré en Europe.

Durant cet automne 2011, l'AS Monaco, la fierté des Grimaldi, est au bord de la faillite. Il a été relégué en Ligue 2. Le prince Albert II, son propriétaire, n'est pas en mesure de se poser trop de questions.

En décembre, Rybolovlev acquiert donc 66,67 % du club et s'empare de la présidence. Il claque d'emblée plus de 100 millions d'euros en transferts. Il investit aussi dans ses relations : il offre ainsi de grands crus aux fonctionnaires masculins, du champagne et des pralines aux dames.

En 2014, il élargit ce cercle. Il demande au vice-président de l'AS, Vadim Vassilyev, d'établir la liste des gens importants auxquels envoyer une corbeille pour la Noël. Vassilyev, ancien ambassadeur, classe 52 noms, répartis en catégories A, B et C. Tout en haut, Son Altesse Sérénissime le Prince Albert II, avec 200 grammes de caviar.

Ensuite, tout ce qui compte, du secrétaire général du port de plaisance (A) au chef des carabinieri (C) en passant par le président du club automobile (B). Nul ne s'offusque de rien. Le chef de la police, Régis Asso, demande ainsi que le fils de son professeur de russe puisse faire un stage dans l'entreprise de Rybolovlev.

Déplacements en jet privé

C'est un peu trop demander mais il lui accorde deux ou trois mois à l'AS Monaco. C'est un bon investissement. En même temps, Vassilyev est sollicité par un étudiant de 21 ans qui souhaite devenir manager et a des relations avec la Principauté.

Il s'appelle Louis Ducruet et est le fils de la princesse Stéphanie. Il obtient son stage puis un poste de scout à 3.000 euros par mois et s'occupe de l'expansion du club en Asie.

Par la suite, il ne faut plus attendre Noël pour être généreux : en juillet 2013, après la remontée du club en D1, on présente au patron une liste de cent personnes auxquelles il faut accorder des billets : 66 travaillent au ministère, 26 au palais. En janvier 2015, le responsable du marketing remet cette politique en question.

Il est choqué qu'on ait donné autant de places gratuites pour le match de Champions League contre Arsenal car ça fait perdre de l'argent au club. Il demande par écrit à Vassilyev combien de billets ont été distribués " à la police, au gouvernement, etc. "

Le management change son fusil d'épaule : il distribue les billets par match, pour diminuer le nombre de places vacantes et rendre ces billets plus attrayants. Vassilyev s'occupe en personne de la distribution.

Les personnalités bénéficient d'un service plus complet : en mai 2016, Serge Telle, le nouveau chef de gouvernement, s'est rendu au match à Lyon en jet privé de Fedcom, le sponsor maillot du club. Avec son gamin de treize ans.

Maniaque du contrôle

Rybolovlev est timide. Peut-être parce qu'il ne parle ni français ni anglais. Ou qu'il n'aime pas les gens. En 2012, il donne une grande fête à Hawaï pour ses 46 ans mais quitte les lieux à 21 heures.

Le Russe a montré ses deux visages au festival de Cannes : il a sponsorisé la soirée de gala au profit d' AmfAR, qui lutte contre le sida mais il a gravi les marches les yeux dissimulés derrière des lunettes noires, sans un regard pour les photographes.

Il fait partie des 250 personnes les plus riches du monde. Il possède un Airbus, deux yachts, de nombreuses villas et l'appartement le plus cher de Manhattan : 88 millions de dollars. Mais il est en fuite. Ses proches décrivent un maniaque du contrôle, qui suit scrupuleusement l'agenda stipulé par sa secrétaire.

La vie en Russie l'a rendu paranoïaque : il ne boit l'eau que de bouteilles non-dévissées. L'homme qui a mis la main sur la moitié de Monaco est un solitaire. Il a découvert le capitalisme quand il vivait encore en Oural. En 2003, il se tourne vers Yves Bouvier, un Suisse qui a des contacts et achète pour lui des oeuvres de maîtres, jusqu'à ce qu'ils se disputent sur le prix d'une peinture de Léonard De Vinci.

En mars 2013, en grand secret, on apporte cette oeuvre du XVIe siècle, le Salvator Mundi, dans son penthouse new-yorkais. Bouvier perçoit officiellement 2 % mais il réclame 127,5 millions à Rybolovlev et en verse 80 aux propriétaires. Le collectionneur ne s'aperçoit des pratiques du Suisse que deux ans plus tard. Celui-ci est arrêté.

Le parrain de Monaco

La complaisance des autorités monégasques est au coeur de l'enquête actuelle. Rybolovlev s'entend très bien avec Philippe Narmino, le directeur des services judiciaires. Celui-ci a passé deux jours dans son chalet à Gstaad. Quelques jours avant l'arrestation de Bouvier.

Deux autres policiers de rang élevé, Frédéric Fusari et Christophe Haget, échangent de nombreux mails avec l'avocate Tatiana Bercheda, le bras droit du milliardaire. Fusari doit même lui rendre compte en personne de l'avancée du dossier. Le Russe propose ainsi une vidéoconférence, " par exemple vers 17h15-17h30 ". Fusari répond : " 17h30 ".

Rybolovlev est en fait le parrain de Monaco. On ne peut rien lui refuser. Comment, puisque Albert de Monaco se laisse inviter au Mondial de Rio ou sur son yacht, avec en prime un vol en hélicoptère à Porto-Vecchio ?

Rybolovlev a fait la connaissance d' Ekaterina, sa future femme, à la faculté de médecine de Perm. Le couple a deux filles, Anna et Katia. Ekaterina a demandé le divorce en 2008, lui reprochant de trop fréquenter les demoiselles.

Le divorce a dégénéré et, en 2014, le milliardaire a veillé à ce que sa femme soit arrêtée. L'affaire ressemble fort au cas Bouvier. Après son exil, Rybolovlev a fait la navette entre Genève et Chypre, le centre de ses activités économiques.

Là, l'ancien parlementaire Andreas Neocleous est spécialisé dans la construction de sociétés off-shore. L'avocat gère deux des trusts, Aries et Virgo, dans lesquels le Russe a investi ses milliards, mais aussi le Zeus Trust qui contrôle Monaco Sport Invest, actionnaire majoritaire de l'AS Monaco.

Dmitri Rybolovlev avec son ancienne épouse Ekaterina. Leur divorce lui a coûté la bagatelle de 600 millions de dollars., BELGAIMAGE
Dmitri Rybolovlev avec son ancienne épouse Ekaterina. Leur divorce lui a coûté la bagatelle de 600 millions de dollars. © BELGAIMAGE

Une conspiration qui tourne mal

Rybolovlev étend ses tentacules jusqu'au chef du gouvernement, également invité à Gstaad, en 2014, alors que le divorce se révèle très onéreux : Ekaterina réclame la moitié de sa fortune, soit 4,5 milliards.

Son mari l'attire à Chypre en février 2014, soi-disant pour clôturer l'arrangement financier. En même temps, il dépose plainte : elle aurait dérobé une bague de 25 millions de dollars. Le cabinet de Neocleous veille à ce que la plainte atterrisse immédiatement sur le bureau du procureur général pendant que Bercheda envoie par SMS le numéro de passeport et la date d'arrivée de la femme. Le portable de Bercheda est sur le point d'exploser quand Ekaterina est arrêtée à l'aéroport : elle suit l'affaire en direct.

La conspiration tourne mal. L'épouse parvient à démontrer qu'il s'agit d'un cadeau de son mari, avec l'aide de l'ambassade de Russie à Chypre. Elle est libérée au bout de sept heures. Elle finit par recevoir 600 millions de dollars.

Rybolovlev apparaît rarement en personne. Il se sert de Vassilyev et de Bercheda, d'origine ukrainienne mais détentrice de la nationalité suisse. Elle s'exprime toujours au nom de Rybolovlev, qu'elle s'adresse à Régis Asso comme s'il était son détective privé (" Cher Régis... Merci pour l'efficacité de ton enquête ") ou qu'elle invite le couple princier à Majorque.

Le 22 février 2015, le couple Narmino revient en hélicoptère de son week-end de ski. Il remercie le milliardaire par sms et vante " la beauté de sa résidence à Gstaad ". Un mois plus tard, Christine Narmino réitère ses remerciements : " Un grand merci. Tes fleurs sont magnifiques. Je t'embrasse. On se revoit bientôt. "

De l'ombre aux feux de la rampe

Une telle proximité est plutôt malvenue pour un fonctionnaire. Ce qu'il ne peut pas savoir, c'est qu'en 2016, la France a dépêché à Monaco un jeune juge d'instruction, Edouard Levrault. Il ne s'intéresse pas aux matches de l'AS Monaco mais aux cadeaux, voyages et autres plaisirs avec lesquels le milliardaire se gagne le dévouement de la principauté.

L'enquête de Levrault entraîne le départ à la retraite de Narmino. Les priorités changent. On ne se demande plus si Bouvier a trompé le Russe mais comment celui-ci a influencé les enquêtes policières. Plusieurs fonctionnaires et Tatiana Bercheda sont accusés d'actes illégaux. Rybolovlev a passé une nuit en prison quand le Club Bruges a battu son club 0-4.

L'homme qui aime tant l'ombre se retrouve sous les feux de la rampe. Il est traqué par plusieurs pays. Rien qu'à l'agence UBS de Monaco, on a découvert quinze comptes qui lui sont liés, en général via des firmes off-shore situées dans des paradis fiscaux. Un enquêteur international témoigne : " Le football, l'art, l'immobilier sont autant de moyens pour blanchir de l'argent issu de Russie à l'Ouest. "

Les services secrets occidentaux soupçonnent aussi Rybolovlev de gérer une partie de la fortune de Trutnev. Ils continueraient à faire affaire avec des diamants de Namibie et l'industrie du bois de Sibérie. Un autre témoin : " Rybolovlev est le principal pont de Trutnev à l'Ouest. "

Le prince Albert a pris ses distances. Il a déclaré que si les soupçons se confirmaient, " Monsieur Rybolovlev se retirerait de lui-même de l'AS Monaco. "

Soutien de Trump ?

Même les USA s'intéressent au milliardaire, en la personne de Robert Müller, celui qui enquête sur les collaborateurs de Donald Trump suite à la possible influence exercée par la Russie sur les élections présidentielles.

Il y a dix ans, Rybolovlev a acheté la résidence de Trump à Palm Beach, en Floride, pour 95 millions de dollars, alors que le marché immobilier venait de s'écrouler. Quatre ans plus tôt, Trump avait acheté le domaine pour 41 millions. Voulait-on soutenir l'empire Trump depuis la Russie ?

Müller enquête aussi sur d'autres liens entre l'oligarque et le président. Le 3 novembre 2016, l'Airbus argenté de Rybolovlev a atterri au Douglas International Airport de Charlotte. Deux heures plus tard, il a été suivi par le jet de Trump, qui tenait un meeting préélectoral dans la ville. Quatre jours plus tôt, les deux avions avaient déjà été vus au même moment à Las Vegas.

Naguère, Rybolovlev s'est envolé pour Moscou. Est-ce une fuite ? On raconte que l'AS Monaco serait à vendre, que des investisseurs américains et chinois seraient intéressés. Ça cadrerait avec les nouvelles activités annoncées par le milliardaire sur l'île privée de Skorpios, en Grèce.

Il l'a achetée il y a cinq ans pour plus de 100 millions de dollars à la petite-fille d' AristoteOnassis. Il compte y faire construire un resort de grand luxe. Un nouveau port d'attache sûr...

Comme toutes les grosses fortunes, l'oligarque russe est passionné d'art., BELGAIMAGE
Comme toutes les grosses fortunes, l'oligarque russe est passionné d'art. © BELGAIMAGE
Comme toutes les grosses fortunes, l'oligarque russe possède deux yachts., BELGAIMAGE
Comme toutes les grosses fortunes, l'oligarque russe possède deux yachts. © BELGAIMAGE
Comme toutes les grosses fortunes, l'oligarque russe possède quelques belles demeures. Comme l'ancienne résidence de Donald Trump en Floride., BELGAIMAGE
Comme toutes les grosses fortunes, l'oligarque russe possède quelques belles demeures. Comme l'ancienne résidence de Donald Trump en Floride. © BELGAIMAGE
Ennuis de justice ou non, le milliardaire russe peut toujours compter sur son bras droit, Tatiana Bercheda., BELGAIMAGE
Ennuis de justice ou non, le milliardaire russe peut toujours compter sur son bras droit, Tatiana Bercheda. © BELGAIMAGE
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Dmitri Rybolovlev serra la main du président du PSG Nasser Al-Khelaifi., BELGAIMAGE
Dmitri Rybolovlev serra la main du président du PSG Nasser Al-Khelaifi. © BELGAIMAGE
L'Altesse a dû être bien chaussée. La princesse Charlène, épouse d' Albert II de Monaco, a écrit à son " cher Monsieur Rybolovlev " pour le remercier " pour les magnifiques chaussures de course, le sac de sport et les vêtements offerts ". Elle aurait été très " émue par l'attention " et allait " porter ces cadeaux avec grand plaisir ". Même si la Principauté n'est plus aussi florissante que jadis, les Grimaldi ont encore les moyens de s'offrir des chaussures. Comment donc peut-on avoir l'idée d'en envoyer au palais et pourquoi se confondre en remerciements ? Pour mieux le comprendre, il faut se pencher sur le cher Monsieur Rybolovlev. Quand il ne passe pas une nuit en taule, le Russe réside dans un penthouse Belle Époque de 300 millions d'euros, avec vue sur le port et le palais. C'est un ami des Grimaldi depuis qu'il a acquis pour un euro symbolique le jouet du prince, relégué en Ligue 2, qu'il a dépensé plus de 300 millions en joueurs et ramené l'équipe parmi l'élite. Par amour du football ? Pas vraiment. Dmitri Rybolovlev (51 ans), né à Perm, dans l'Oural, est un oligarque. Un de ceux qui sont devenus si outrancièrement fortunés grâce aux richesses minières, qu'ils ont préféré fuir la Russie pour s'établir en Europe, où leur argent leur a ouvert les portes de la haute société, sans toutefois perdre tout contact avec leurs réseaux russes, qui s'étendent jusqu'au gouvernement moscovite. L'histoire de Rybolovlev se lit comme un roman de John Le Carré. Pouvoir, intrigues, trahisons et argent s'y entremêlent. Fils d'un couple de médecins, Rybolovlev a étudié la cardiologie. Il n'y connaissait rien en football quand il a repris l'AS Monaco. Il a embauché un entraîneur pour lui apprendre les bases du jeu. Des milliers de documents confidentiels exposent les motifs de cette passion subite : mails, contrats dévoilés par les Football Leaks ainsi que des documents établis par la justice monégasque, auxquels a eu accès à Mediapart. Ces documents expliquent pourquoi l'homme a été inculpé de corruption début novembre. Il a acheté bien plus qu'un club de football, il s'est acquis les grâces de la nomenclature de la principauté. Il a établi un réseau de contacts, qui lui sont redevables, parmi les ministres, les parlementaires, la police. Ces gens l'ont aidé dans ses affaires, ont trahi des secrets et formulé des projets de loi qui lui étaient favorables. Il y a eu échange d'informations, de plaisirs, de cadeaux, histoire d'entretenir les amitiés. Les années '90 sont chaotiques. Tout est possible depuis la chute de l'Union Soviétique. Il suffit d'avoir du flair et de bonnes relations pour s'enrichir. Rybolovlev saisit sa chance à Perm, une grande ville à la frontière de l'Europe et de l'Asie, à 1.200 km de Moscou. Il renonce à sa carrière médicale pour se lancer dans la finance. Il s'implique dans diverses sociétés et peut rapidement acquérir un refuge au lac de Genève. La corruption fait rage et d'anciens agents du KGB s'y lancent à fond. La limite entre commerce légal et criminalité organisée est floue. Pour rester en course, il faut préserver ses nouvelles richesses de ses rivaux et s'assurer la bonne volonté des politiciens. Il faut aussi connaître des gens capables de vite régler un problème. Les services de renseignement appellent ça des groupes de crime organisé. Ils sont composés d'entrepreneurs, de politiciens locaux, d'anciens agents du KGB, tous issus du même coin. " Les anciennes amitiés comptent beaucoup pour les Russes ", témoigne un expert. Rybolovlev est protégé par Youri Trutnev, négociant en denrées alimentaires avec l'Ouest dans les années '90. En 1996, il devient bourgmestre de Perm et sept ans plus tard, ministre national de l'Énergie à Moscou. Il est toujours vice-premier ministre. Premier coup dur en 1995 : un partenaire est abattu devant la porte de Rybolovlev. Un prisonnier affirme avoir loué deux tueurs pour son compte. Rybolovlev passe onze mois en prison mais la police n'a que le témoignage du prisonnier et doit le libérer. La veuve l'aide en vantant la qualité des relations entre les deux businessmen. Rybolovlev peut reprendre sa marche en avant. Il investit dans Uralkali, spécialisée dans la fabrication de fertilisants à base de minerai de potasse. En 2005, il a gagné son premier milliard de dollars. Le 17 octobre 2006, il est touché par " le pire accident écologique depuis Tchernobyl ". De l'eau s'est infiltrée entre les couches de minerai, sous la ville de Beresniki, elle a dissout les sels et a provoqué un effondrement du sol, détruisant maisons, rues et voies ferroviaires. Toute l'industrie de la région est à l'arrêt. Trutnev, responsable de l'enquête, absout son copain : l'effondrement serait dû à une anomalie géologique. Deux ans plus tard, le président Vladimir Poutine décide de replacer l'industrie des matières premières, privatisée par Boris Eltsine, aux mains de l'État. Le minerai de potasse est concerné : il est important pour l'agriculture et l'export. Le président charge Igor Setchin, vice-premier et originaire de Saint-Pétersbourg comme lui, de mettre les oligarques au pas. Setchin se penche sur l'accident et réclame entre 1,5 et 50 milliards de dollars à Rybolovlev, responsable de la pénurie de potasse. En 2009, Uralkali paie 218 millions, entre autres pour une nouvelle voie ferroviaire. Le reste semble oublié. Grâce à Trutnev ou à un deal avec le Kremlin ? Quelques semaines plus tôt, Rybolovlev a vendu 25 % de ses parts à Keralt Global, au Panama. La société est au nom de Maxim Markevitch, dont on ne trouve aucune trace. Il serait un homme de paille d'un membre du Kremlin. Les experts de la Russie retrouvent un schéma récurrent sous l'ère Poutine : les oligarques sont contraints à l'exil et à la vente de leurs parts dans les sociétés russes. Ceux qui refusent risquent, comme Michail Chodorkovski, d'être incarcérés. Rybolovlev vend Uralkali en 2010, pour 6,5 milliards. Mais comment investir l'argent ? Il possède déjà 10 % de la banque de Chypre. La république offre un passeport à ceux qui y investissent : il va donc pouvoir se déplacer à son gré en Europe. Durant cet automne 2011, l'AS Monaco, la fierté des Grimaldi, est au bord de la faillite. Il a été relégué en Ligue 2. Le prince Albert II, son propriétaire, n'est pas en mesure de se poser trop de questions. En décembre, Rybolovlev acquiert donc 66,67 % du club et s'empare de la présidence. Il claque d'emblée plus de 100 millions d'euros en transferts. Il investit aussi dans ses relations : il offre ainsi de grands crus aux fonctionnaires masculins, du champagne et des pralines aux dames. En 2014, il élargit ce cercle. Il demande au vice-président de l'AS, Vadim Vassilyev, d'établir la liste des gens importants auxquels envoyer une corbeille pour la Noël. Vassilyev, ancien ambassadeur, classe 52 noms, répartis en catégories A, B et C. Tout en haut, Son Altesse Sérénissime le Prince Albert II, avec 200 grammes de caviar. Ensuite, tout ce qui compte, du secrétaire général du port de plaisance (A) au chef des carabinieri (C) en passant par le président du club automobile (B). Nul ne s'offusque de rien. Le chef de la police, Régis Asso, demande ainsi que le fils de son professeur de russe puisse faire un stage dans l'entreprise de Rybolovlev. C'est un peu trop demander mais il lui accorde deux ou trois mois à l'AS Monaco. C'est un bon investissement. En même temps, Vassilyev est sollicité par un étudiant de 21 ans qui souhaite devenir manager et a des relations avec la Principauté. Il s'appelle Louis Ducruet et est le fils de la princesse Stéphanie. Il obtient son stage puis un poste de scout à 3.000 euros par mois et s'occupe de l'expansion du club en Asie. Par la suite, il ne faut plus attendre Noël pour être généreux : en juillet 2013, après la remontée du club en D1, on présente au patron une liste de cent personnes auxquelles il faut accorder des billets : 66 travaillent au ministère, 26 au palais. En janvier 2015, le responsable du marketing remet cette politique en question. Il est choqué qu'on ait donné autant de places gratuites pour le match de Champions League contre Arsenal car ça fait perdre de l'argent au club. Il demande par écrit à Vassilyev combien de billets ont été distribués " à la police, au gouvernement, etc. " Le management change son fusil d'épaule : il distribue les billets par match, pour diminuer le nombre de places vacantes et rendre ces billets plus attrayants. Vassilyev s'occupe en personne de la distribution. Les personnalités bénéficient d'un service plus complet : en mai 2016, Serge Telle, le nouveau chef de gouvernement, s'est rendu au match à Lyon en jet privé de Fedcom, le sponsor maillot du club. Avec son gamin de treize ans. Rybolovlev est timide. Peut-être parce qu'il ne parle ni français ni anglais. Ou qu'il n'aime pas les gens. En 2012, il donne une grande fête à Hawaï pour ses 46 ans mais quitte les lieux à 21 heures. Le Russe a montré ses deux visages au festival de Cannes : il a sponsorisé la soirée de gala au profit d' AmfAR, qui lutte contre le sida mais il a gravi les marches les yeux dissimulés derrière des lunettes noires, sans un regard pour les photographes. Il fait partie des 250 personnes les plus riches du monde. Il possède un Airbus, deux yachts, de nombreuses villas et l'appartement le plus cher de Manhattan : 88 millions de dollars. Mais il est en fuite. Ses proches décrivent un maniaque du contrôle, qui suit scrupuleusement l'agenda stipulé par sa secrétaire. La vie en Russie l'a rendu paranoïaque : il ne boit l'eau que de bouteilles non-dévissées. L'homme qui a mis la main sur la moitié de Monaco est un solitaire. Il a découvert le capitalisme quand il vivait encore en Oural. En 2003, il se tourne vers Yves Bouvier, un Suisse qui a des contacts et achète pour lui des oeuvres de maîtres, jusqu'à ce qu'ils se disputent sur le prix d'une peinture de Léonard De Vinci. En mars 2013, en grand secret, on apporte cette oeuvre du XVIe siècle, le Salvator Mundi, dans son penthouse new-yorkais. Bouvier perçoit officiellement 2 % mais il réclame 127,5 millions à Rybolovlev et en verse 80 aux propriétaires. Le collectionneur ne s'aperçoit des pratiques du Suisse que deux ans plus tard. Celui-ci est arrêté. La complaisance des autorités monégasques est au coeur de l'enquête actuelle. Rybolovlev s'entend très bien avec Philippe Narmino, le directeur des services judiciaires. Celui-ci a passé deux jours dans son chalet à Gstaad. Quelques jours avant l'arrestation de Bouvier. Deux autres policiers de rang élevé, Frédéric Fusari et Christophe Haget, échangent de nombreux mails avec l'avocate Tatiana Bercheda, le bras droit du milliardaire. Fusari doit même lui rendre compte en personne de l'avancée du dossier. Le Russe propose ainsi une vidéoconférence, " par exemple vers 17h15-17h30 ". Fusari répond : " 17h30 ". Rybolovlev est en fait le parrain de Monaco. On ne peut rien lui refuser. Comment, puisque Albert de Monaco se laisse inviter au Mondial de Rio ou sur son yacht, avec en prime un vol en hélicoptère à Porto-Vecchio ? Rybolovlev a fait la connaissance d' Ekaterina, sa future femme, à la faculté de médecine de Perm. Le couple a deux filles, Anna et Katia. Ekaterina a demandé le divorce en 2008, lui reprochant de trop fréquenter les demoiselles. Le divorce a dégénéré et, en 2014, le milliardaire a veillé à ce que sa femme soit arrêtée. L'affaire ressemble fort au cas Bouvier. Après son exil, Rybolovlev a fait la navette entre Genève et Chypre, le centre de ses activités économiques. Là, l'ancien parlementaire Andreas Neocleous est spécialisé dans la construction de sociétés off-shore. L'avocat gère deux des trusts, Aries et Virgo, dans lesquels le Russe a investi ses milliards, mais aussi le Zeus Trust qui contrôle Monaco Sport Invest, actionnaire majoritaire de l'AS Monaco. Rybolovlev étend ses tentacules jusqu'au chef du gouvernement, également invité à Gstaad, en 2014, alors que le divorce se révèle très onéreux : Ekaterina réclame la moitié de sa fortune, soit 4,5 milliards. Son mari l'attire à Chypre en février 2014, soi-disant pour clôturer l'arrangement financier. En même temps, il dépose plainte : elle aurait dérobé une bague de 25 millions de dollars. Le cabinet de Neocleous veille à ce que la plainte atterrisse immédiatement sur le bureau du procureur général pendant que Bercheda envoie par SMS le numéro de passeport et la date d'arrivée de la femme. Le portable de Bercheda est sur le point d'exploser quand Ekaterina est arrêtée à l'aéroport : elle suit l'affaire en direct. La conspiration tourne mal. L'épouse parvient à démontrer qu'il s'agit d'un cadeau de son mari, avec l'aide de l'ambassade de Russie à Chypre. Elle est libérée au bout de sept heures. Elle finit par recevoir 600 millions de dollars. Rybolovlev apparaît rarement en personne. Il se sert de Vassilyev et de Bercheda, d'origine ukrainienne mais détentrice de la nationalité suisse. Elle s'exprime toujours au nom de Rybolovlev, qu'elle s'adresse à Régis Asso comme s'il était son détective privé (" Cher Régis... Merci pour l'efficacité de ton enquête ") ou qu'elle invite le couple princier à Majorque. Le 22 février 2015, le couple Narmino revient en hélicoptère de son week-end de ski. Il remercie le milliardaire par sms et vante " la beauté de sa résidence à Gstaad ". Un mois plus tard, Christine Narmino réitère ses remerciements : " Un grand merci. Tes fleurs sont magnifiques. Je t'embrasse. On se revoit bientôt. " Une telle proximité est plutôt malvenue pour un fonctionnaire. Ce qu'il ne peut pas savoir, c'est qu'en 2016, la France a dépêché à Monaco un jeune juge d'instruction, Edouard Levrault. Il ne s'intéresse pas aux matches de l'AS Monaco mais aux cadeaux, voyages et autres plaisirs avec lesquels le milliardaire se gagne le dévouement de la principauté. L'enquête de Levrault entraîne le départ à la retraite de Narmino. Les priorités changent. On ne se demande plus si Bouvier a trompé le Russe mais comment celui-ci a influencé les enquêtes policières. Plusieurs fonctionnaires et Tatiana Bercheda sont accusés d'actes illégaux. Rybolovlev a passé une nuit en prison quand le Club Bruges a battu son club 0-4. L'homme qui aime tant l'ombre se retrouve sous les feux de la rampe. Il est traqué par plusieurs pays. Rien qu'à l'agence UBS de Monaco, on a découvert quinze comptes qui lui sont liés, en général via des firmes off-shore situées dans des paradis fiscaux. Un enquêteur international témoigne : " Le football, l'art, l'immobilier sont autant de moyens pour blanchir de l'argent issu de Russie à l'Ouest. " Les services secrets occidentaux soupçonnent aussi Rybolovlev de gérer une partie de la fortune de Trutnev. Ils continueraient à faire affaire avec des diamants de Namibie et l'industrie du bois de Sibérie. Un autre témoin : " Rybolovlev est le principal pont de Trutnev à l'Ouest. " Le prince Albert a pris ses distances. Il a déclaré que si les soupçons se confirmaient, " Monsieur Rybolovlev se retirerait de lui-même de l'AS Monaco. " Même les USA s'intéressent au milliardaire, en la personne de Robert Müller, celui qui enquête sur les collaborateurs de Donald Trump suite à la possible influence exercée par la Russie sur les élections présidentielles. Il y a dix ans, Rybolovlev a acheté la résidence de Trump à Palm Beach, en Floride, pour 95 millions de dollars, alors que le marché immobilier venait de s'écrouler. Quatre ans plus tôt, Trump avait acheté le domaine pour 41 millions. Voulait-on soutenir l'empire Trump depuis la Russie ? Müller enquête aussi sur d'autres liens entre l'oligarque et le président. Le 3 novembre 2016, l'Airbus argenté de Rybolovlev a atterri au Douglas International Airport de Charlotte. Deux heures plus tard, il a été suivi par le jet de Trump, qui tenait un meeting préélectoral dans la ville. Quatre jours plus tôt, les deux avions avaient déjà été vus au même moment à Las Vegas. Naguère, Rybolovlev s'est envolé pour Moscou. Est-ce une fuite ? On raconte que l'AS Monaco serait à vendre, que des investisseurs américains et chinois seraient intéressés. Ça cadrerait avec les nouvelles activités annoncées par le milliardaire sur l'île privée de Skorpios, en Grèce. Il l'a achetée il y a cinq ans pour plus de 100 millions de dollars à la petite-fille d' AristoteOnassis. Il compte y faire construire un resort de grand luxe. Un nouveau port d'attache sûr...