L'accueil est chaleureux et, très vite, la discussion dérive sur le foot. " Vous êtes venus pour du tourisme ou pour le travail ? ", nous demande la réceptionniste de notre hôtel situé en plein coeur de la capitale portugaise. " Nous sommes là pour un reportage sur Ricardo Sa Pinto ".
...

L'accueil est chaleureux et, très vite, la discussion dérive sur le foot. " Vous êtes venus pour du tourisme ou pour le travail ? ", nous demande la réceptionniste de notre hôtel situé en plein coeur de la capitale portugaise. " Nous sommes là pour un reportage sur Ricardo Sa Pinto ". " C'est un personnage bouillant ", enchaîne cette fan de Benfica, dont le visage est plutôt démonstratif, qui reconnaît ne pas être très objective pour parler de l'actuel entraîneur du Standard. Sa collègue, elle, supportrice de l'autre grand club lisboète, le Sporting Portugal, glisse un pouce levé. Des bords de la Meuse à ceux du Tage, l'homme laisse peu de gens indifférents. Du moins, parmi ceux qui aiment le ballon rond et ici, ils sont nombreux. Un peu plus tard dans la journée, direction le stade du Sporting. Nous remontons l'Avenida da Liberdade ( l'avenue de la Liberté, sorte de Champs Elysées lisboètes, ndlr) longée de ses nombreux hôtels de luxe dont les lobbys ont accueilli une pléiade de décideurs du foot international, et très régulièrement l'un des plus célèbres d'entre eux, l'agent de joueur, Jorge Mendes. Le stade José Alvalade XXI est basé à une dizaine de minutes du coeur historique de la capitale. Un peu plus loin à l'ouest, à seulement 2 kilomètres à vol d'oiseau, se hisse l'Estádio da Luz, l'arène de Benfica. Une démarcation à l'image de celle qui sépare Anderlecht du RWDM, sauf qu'ici, les enceintes sont majestueuses et la passion incomparable. Un détour par l'impressionnant musée des Leoes ( les Lions, surnom du club), nous fait prendre compte de la grandeur de ce club et de la richesse de son histoire. Car le Sporting Clube de Portugal est bien plus qu'un club de football, c'est une institution sportive. Le troisième club au monde à détenir le plus grand nombre de trophées continentaux dans les sports collectifs (foot, basket, handball, futsal, volley-ball, etc) derrière le Real Madrid et le FC Barcelone nous raconte sa fiche wikipedia. Mais nous avons bien mieux pour nous en parler. À seulement 41 ans, Bruno de Carvalho est sorti vainqueur en 2013 des élections à la présidence du Sporting Portugal, mettant un terme aux trop longs règnes successifs d'anciens notables de la ville. Le personnage est réputé conflictuel, surtout avec la presse portugaise qu'il dit être entre les mains du pouvoir central, autrement dit de " Benfica ". Ses coups de gueule et ses écarts sont déjà légendaires au Portugal. Ses ennemis le décrivent comme un Donald Trump ibérique. Nous l'attendons quelques minutes dans un salon décoré bourgeoisement et quelque peu désuet. À son arrivée, nous le suivons pour rejoindre la loge présidentielle où se déroulera la discussion. Au centre de celle-ci se dresse un imposant lion empaillé qui fait barrage avec l'extérieur et les 50 000 places des Vert et Blanc. Au préalable, on nous avait mis en garde : ne surtout pas parler du Sporting Lisbonne mais bien du Sporting Portugal sans quoi, il pourrait se lever et mettre un terme à l'interview aussi vite. On a préféré ne pas tenter le diable. " C'est un club spécial, qui a gagné dix titres dans les années 40 et 50 mais seulement deux sur les 30 dernières mais qui compte toujours 35 % des supporters du pays, et qui abrite 55 disciplines sportives différentes ", clame-t-il avec une voix rocailleuse et une pensée très structurée. " On vient d'intégrer le top 5 des clubs qui comptent le plus de membres au monde avec 170.000 affiliés. Lors d'une réunion à Londres avec plusieurs grands clubs internationaux, j'ai dit que le Sporting Portugal était le plus grand club au monde à cette table. Ils m'ont tous regardé, surpris. " La seule chose que nous n'avons pas c'est l'argent mais nous avons 400 infrastructures sportives à travers les cinq continents. Si nous avions l'argent, vous ne seriez rien " . Le Sporting est une grande famille. Vous ne vous rendez pas compte où vous êtes ici. On a été le premier club à disputer un match de Ligue des Champions, le Manchester United de George Best a subi la plus grosse défaite de son histoire européenne (5-0) ici, on est le seul club à avoir formé deux Ballons d'Or ( Luis Figo et Cristiano Ronaldo). Lors de la finale du Championnat d'Europe remportée face à la France, dix des quatorze joueurs portugais qui ont disputé cette rencontre ont été formés au Sporting. C'est unique dans le monde ", pointe fièrement ce petit-fils d' Eduardo de Azevedo, auteur du livre " A História e Vida do Sporting Clube de Portugal " (L'histoire et la vie du Sporting Clube du Portugal). Bruno de Carvalho, 46 printemps aujourd'hui, est socio du club depuis 1986. À la fin des années 80, il fréquentait d'ailleurs les principaux groupes ultras du club. L'homme est un véritable amoureux des Leoes, difficile de trouver un meilleur ambassadeur. Et quand, on évoque la relation qui le lie à Ricardo Sa Pinto, ce jeune président, entrepreneur à succès, est dithyrambique. " Au lendemain d'une défaite du Sporting face à Benfica, je me suis retrouvé dans un café où il y avait plusieurs joueurs de mon club qui riaient. Ricardo, lui, était seul à une table. Un des serveurs, qui n'était pas supporter du Sporting, est arrivé et a essayé de lui faire des blagues. Il lui a répondu : - S'il vous plaît, pas aujourd'hui. Je veux boire mon café en paix. C'est là que j'ai commencé à comprendre la mentalité qui habitait Sa (le diminutif de Ricardo Sa Pinto, ndlr). Et c'est là que j'ai vraiment été connecté à lui. Car lui avait l'état d'esprit que je voulais. Je voulais voir des joueurs qui se sentaient aussi touchés que moi par une défaite. Sa Pinto, c'est ça. Toute l'équipe riait, car hier était un autre jour. Pour lui, c'était impossible, il ne pouvait pas être heureux. Je me suis senti très proche de lui alors que je ne le connaissais pas. Et quand le Sporting, via un concours dans le journal du club, a permis à ses supporters d'être photographiés avec un joueur du club, j'ai évidemment choisi Sa Pinto. Car il a la même mentalité que moi. Certains font un travail, lui il vit son métier. Et c'est inhabituel dans ce monde. Les qualités individuelles sont très importantes dans le foot mais la manière dont tu vis ta passion l'est encore plus. Sa va au lit en se disant -même si à mon avis il est comme moi et ne dort jamais- : - Aujourd'hui, j'ai fait tout ce que je pouvais faire. " Quand on lui rétorque que sa passion a pu l'amener à certains excès, Bruno de Carvalho répond : " Le monde n'a pas besoin de gens plus calmes, ça ce sont les gens normaux, mais de gens différents. De gens vrais comme Ricardo. " Sa Pinto a évolué neuf saisons chez les Leoes (de 1994 à 1997 et de 2000 à 2006), souvent en tant que numéro 9 ou 9,5. Mais il était davantage qu'un attaquant de pointe, il aimait aller au combat, effectuer le pressing, arracher le ballon. " C'est une légende ici ! Les fans voyaient qu'il donnait plus de 100 % sur un terrain ", poursuit de Carvalho. " Et pourtant, quand il est arrivé au Sporting, il n'en était pas supporter, tout le monde savait ça. Mais il a incarné l'esprit du Sporting, il est un symbole de ce club, on a besoin de joueurs qui donnent tout sur le terrain, et qui au bout d'un match peuvent tomber. La pire des choses dans le foot, c'est gagner mais sans voir vos joueurs transpirer. Les gens l'aiment ici comme joueur, comme capitaine, comme symbole, c'est un exemple d'effort, de dévouement. " Nous nous attablons ensuite avec José des Directivo ultras XXI, dont le local est adossé au stade José Alvalade XXI. Ricardo Sa Pinto y est présent sur les murs, dans les mémoires mais surtout dans le coeur. " Ça n'existe plus des joueurs comme ça, avec une telle personnalité. Dans la victoire, comme dans la défaite, il était là, il ne se cachait jamais. On était fiers de supporter un joueur qui donnait tout sur le terrain. Ce qu'il transmettrait aux autres joueurs, cette force, c'était incroyable. Pour des groupes ultras comme le nôtre, c'est plus important que tout. Sa Pinto est une icône, un guerrier. Personne au Sporting ne vous dira qu'il n'aime pas Sa Pinto. Peut-être nos ennemis vous le diront mais ils le respectent car il donnait tout sur un terrain. Habituellement, nous supportons l'équipe et pas un joueur en particulier mais pour Sa Pinto, c'était différent. Il avait droit à sa chanson, à des tifos à sa gloire. Il sera toujours le bienvenu ici. C'est un des nôtres. C'est la dernière grande référence pour nous. Vous savez, on voyage souvent, on dépense beaucoup d'argent, non pas pour regarder un match mais pour supporter nos couleurs, Sa Pinto comprenait le sacrifice qu'on réalisait, il savait qu'on faisait partie du spectacle. Il n'a jamais rejoint la douche sans saluer ses supporters. " D'ailleurs, l'altercation qu'il a eu avec l'attaquant vedette, Liedson, et qui a mené à sa démission en 2010 alors qu'il était directeur sportif des Lions, serait née après que le Brésilien eut quitté le terrain sans saluer ses supporters. Le caractère volcanique de Sa Pinto n'est pas né sur les terrils, mais l'accompagne depuis l'adolescence. Ses coups de sang sont malheureusement légendaires sur les bords de l'Atlantique. L'un des plus célèbres d'entre eux l'a conduit à une suspension d'un an de toute compétition nationale et internationale après s'en être pris violemment à l'ancien sélectionneur national, Artur Jorge, avant une rencontre face à l'Irlande du Nord en 1997. Au bout de sa peine, Sa Pinto, âgé alors de 25 ans, avait été poussé vers la sortie et avait trouvé refuge à la Real Sociedad où il évoluera trois saisons, avant de retourner à la maison et ouvrir un deuxième chapitre long de six saisons avec le Sporting. " Pour son premier match en Espagne, nous étions une vingtaine du groupe ( De la Juve Leo, groupe de supporter fondé en 1976, ce qui a amené Sa Pinto a porter ce numéro au Standard. En 2002, des membres du groupe sont partis et ont fondé les Directivo Ultras XXI, ndlr) à avoir fait le déplacement pour l'encourager ", raconte José, l'homme à la grosse caisse chez les Directivo. Après la rencontre, on a passé tout le week-end avec lui. Il nous a montré la ville, on a mangé chez lui. Jamais, je n'oublierai ce moment. " Le président, Bruno de Carvalho poursuit sa déclaration d'amour : " C'est une grande famille de 3,5 millions de personnes, des frères, des soeurs, de tous âges. C'est un club qui vous touche au coeur, qui change la vie des gens. Sa a compris depuis longtemps qu'il faisait partie de cette famille. Et je suis fier d'entendre aujourd'hui Sa Pinto ou Cristiano Ronaldo dire qu'ici, c'est leur maison. Ricardo était celui qui dans le vestiaire vous disait : - Mais tu crois que tu joues où ? Tu joues au Sporting, tu sais ce que ça représente ? Et aujourd'hui, je peux assurer que les joueurs comprennent ce que ce club représente au niveau mondial, qu'ils doivent l'honorer à chaque match. " Tout le monde n'a pas la même perception du bonhomme apparemment. On a encore en mémoire la sortie de Laszlo Bölöni en début de saison à la Tribune. " Le président au Sporting Portugal m'avait dit à la fin du championnat : - On est champions mais on a eu une chance fantastique, c'est que Sa Pinto s'est blessé lors du premier match. Ce n'est pas parce que c'était un mauvais joueur mais il a un caractère conflictuel. Vous savez quelle est la différence entre le bon Dieu et Sa Pinto ? Le bon Dieu, il ne veut pas être Sa Pinto. " De Lisbonne, la version est quelque peu différente : d'une part, Sa Pinto n'était pas blessé en début de saison, mais par contre les cadres du noyau, dont Sa Pinto faisait partie, établissaient ensemble la tactique avant la rencontre, et désavouaient donc les plans de l'entraîneur roumain. Sérgio Conceiçao n'est jamais passé par le Sporting Portugal mais a côtoyé Sa en sélection et au Standard, lors de la saison 2006-2007. " Je le connais depuis 20 ans. Et on est rapidement devenus amis. On a plus ou moins le même caractère, un caractère entier. On est deux passionnés par le foot qui vivons 24 heures sur 24 pour notre métier. Il y a une seule chose plus importante que le foot pour lui et moi : la famille. " L'actuel coach à succès de Porto, habitué lui aussi aux coups de sang, poursuit : " C'est quelqu'un de frontal qui vous dit les choses dans les yeux, de façon cash et parfois ça peut être mal compris par le monde extérieur. Mais je sais une chose, dans un vestiaire, un groupe perçoit les vraies personnes. C'est parfois difficile à vivre mais au bout du compte, les joueurs aiment quand tu es vrai avec eux. " Tout le monde semble avoir un avis tranché sur l'actuel coach du Standard. Même notre photographe pour les besoins du reportage. D'autant que José Golao l'a même connu sur le terrain au sein d'une équipe qui comprenait ex-joueurs, journalistes, et photographes. " Il voulait tout le temps gagner, même ce genre de match. Et dans le vestiaire, il dégageait du charisme mais c'était surtout un bon mec ", raconte-t-il malgré son amour pour Benfica. L'actuel coach de Monaco, Leonardo Jardim est, lui, un proche de Sa. Il sera d'ailleurs présent ce samedi au Stade Roi Baudouin pour assister à la finale de la Coupe de Belgique et encourager son pote " On s'est rencontré quand je coachais le Sporting (saison 2013-2014). Il revenait parfois dans sa maison...Aujourd'hui, on est amis, car on vit la même passion pour ce sport. Lui est plus démonstratif que moi, c'est vrai. Quand il n'est pas content, il n'est vraiment pas content. C'est un émotif, un compétiteur, mais il ne triche pas. Je pense qu'il est incompris par beaucoup de gens. Et je peux comprendre que parfois, on ne le comprenne pas. Il est comme ça, et il ne va pas pas changer. Il va rester tel qu'il est toute sa vie ( il rit). S'il venait à changer, il ne serait plus Ricardo Sa Pinto. " Et Leonardo Jardim semble s'en accommoder et en sourire. " Il y a environ un an, je m'étais retrouvé avec lui autour d'une table d'un resto monégasque avec un ami à moi. Quand on lui a fait goûter le vin, il l'a refusé. Et quand mon ami a choisi un autre vin qui était différent de celui qu'il souhaitait, il s'est énervé. " Comment tu peux choisir ça, c'est pas du vin mais du vinaigre ! " Cinq minutes plus tard, ils rigolaient ensemble. Ça, c'est Ricardo. " " Sa plus grande erreur quand il a coaché le Sporting a été de ne plus être lui-même ", poursuit Bruno de Carvalho. " Et je le lui ai dit à l'époque. Je pense qu'il n'était pas prêt pour la fonction. On ne peut pas changer notre caractère et notre personnalité. On peut simplement l'ajuster. Si vous le faites, vous devenez quelqu'un d'hybride. Tout le monde lui disait : - Sa, tu dois te relaxer, Sa, repose toi, Sa, fais ceci, Sa, ne fais pas ça ". Sa n'a jamais été celui que les fans du Sporting attendaient car ce n'était pas Sa. Quand vous croyez en vous, vous ne faites pas attention avec ce que les gens racontent sur vous. Malgré un passage mitigé à la tête du Sporting, Rui Patricio, gardien héroïque de la sélection portugaise lors du dernier EURO, en garde un très bon souvenir. " C'est un motivateur né qui donne beaucoup aux joueurs. Et les joueurs ressentent cette passion. Quelques jours avant la demi-finale de l'Europa League face à Bilbao, il m'avait dit que je ne jouerais pas le match de championnat qui précédait cette rencontre capitale. Je ne pouvais même pas me rendre au stade pour regarder le match. Il m'a regardé et m'a dit : -J e ne veux pas voir ta tête au stade, reste chez toi ! Il voulait que je me détache du foot, de cet environnement. " L'entraîneur actuel de Swansea, Carlos Carvalhal, a aujourd'hui une longue expérience au plus haut niveau (Braga, Sporting Portugal, Besiktas, etc.). Il a suivi l'évolution de Sa Pinto de joueur à entraîneur : " Il a tous les paramètres pour être un bon coach car c'est quelqu'un d'incroyablement passionné. Quand il est heureux, il le montre, et quand il est fâché, il le montre aussi. Il ne cache pas ses émotions. C'est une des personnes les plus honnêtes que je connaisse. C'est vrai, ce n'est pas un facile mais au moins, il vous dit les choses en face. Je préfère ça à ceux qui vous flinguent dans votre dos. Mais Ricardo a aujourd'hui besoin de stabilité, je voudrais le voir trois ans dans un club. Je sais qu'il aime être au Standard. Je l'avais appelé cet hiver pour lui demander des infos sur certains joueurs du championnat de Belgique et il m'avait parlé de son quotidien et de son amour pour le Standard. " Le truculent Bruno de Carvalho assure que Ricardo Sa Pinto " commence seulement à être lui-même. Il a dû trouver son chemin en passant de club en club. C'est un homme de football, qui a un coeur, qui est intelligent, et qui grandit désormais en tant que coach. Et je vois désormais quelqu'un de calme, je veux dire par là, qu'il est en adéquation avec ce qu'il est et non effrayé de qui il est. Ricardo est redevenu Ricardo. "