"Nous étions trois, unis comme les doigts de la main : Suvad Katana, Mario Stanic et moi. Chacun a juré, durant la guerre qui martyrisa la Bosnie, d'aider l'autre. C'est ce que nous avons fait. Nous partagions tout. Suvad est... parti. Sa femme et ses enfants ne manqueront de rien. Mario et moi, nous les soutiendrons. Nous nous foutions de nos origines. Suvad était musulman, Mario Croate, moi Serbe. Cela ne comptait pas, cela ne nous intéressait pas, on n'en parlait pas. Nous étions inséparables. Le moment était venu d'enfin un peu profiter de la vie, de prendre du bon temps. Mais il est parti. A 35 ans. Plus rien ne sera jamais comme avant. Il ne se passait pas un jour sans l'entendre ou le voir. Le 28 décembre, Suvad avait pris la décision de quitter la Belgique afin de vivre avec sa femme Azrina et leurs deux enfants, Denis, 4 ans, et Edna, 11 mois, à Sarajevo. Ce ne fut pas un choix facile car la Belgique leur plaisait beaucoup et était leur deuxième patrie.
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"Nous étions trois, unis comme les doigts de la main : Suvad Katana, Mario Stanic et moi. Chacun a juré, durant la guerre qui martyrisa la Bosnie, d'aider l'autre. C'est ce que nous avons fait. Nous partagions tout. Suvad est... parti. Sa femme et ses enfants ne manqueront de rien. Mario et moi, nous les soutiendrons. Nous nous foutions de nos origines. Suvad était musulman, Mario Croate, moi Serbe. Cela ne comptait pas, cela ne nous intéressait pas, on n'en parlait pas. Nous étions inséparables. Le moment était venu d'enfin un peu profiter de la vie, de prendre du bon temps. Mais il est parti. A 35 ans. Plus rien ne sera jamais comme avant. Il ne se passait pas un jour sans l'entendre ou le voir. Le 28 décembre, Suvad avait pris la décision de quitter la Belgique afin de vivre avec sa femme Azrina et leurs deux enfants, Denis, 4 ans, et Edna, 11 mois, à Sarajevo. Ce ne fut pas un choix facile car la Belgique leur plaisait beaucoup et était leur deuxième patrie. Là-bas, il avait acheté un 4x4 Touareg de Volkswagen. Je lui avais donné des adresses afin qu'il bénéficie d'une bonne réduction. Avec Mario et Suvad, nous avions décidé de nous lancer dans le management sportif. Mario vit à Zagreb, entretient des contacts intéressants un peu partout, en Italie, en Angleterre, etc. Moi, j'en ai en Belgique où je réside avec ma femme Peggy, qui est de Kapellen, près d'Anvers où je me sens bien, et nos deux enfants, Nicholas et Mila. Ma vie et mon avenir se trouvent ici. Suvad devait travailler à Sarajevo, sillonner le pays à la recherche de talent. A trois, nous étions complémentaires et nous avions assez d'atouts pour réussir. Samedi passé, Suvad poussa une pointe vers les hauteurs de Bjelasnica. C'est un endroit magnifique dont les pics s'élève à 2.087 mètres. Ce fut un des sites des Jeux Olympiques d'hiver de Sarajevo. Là, il y a toujours de la neige et Suvad voulait un peu skier. Il ne fit qu'une descente. Arrivé en bas, il me passa un coup de fil vers 15 heures. Et, comme d'habitude, on a rigolé durant 20 minutes. Il m'a demandé plusieurs fois quand j'allais le voir à Sarajevo : -Tu viens ? Tu viens ? Etait-ce prémonitoire ? Devinait-il quelque chose ? A un moment, j'ai eu du mal à le comprendre. Suvad prononçait mal ses mots. Je lui ai demandé ce qu'il avait. -Rien, je suis un peu fatigué, c'est tout, m'a-t-il répondu. Je lui ai conseillé de se reposer et de rentrer à la maison. En début de soirée, je me suis rendu à Gand afin de suivre, à partir de 19 h, les Buffalos en match amical contre Alemannia Aix-la-Chapelle. Je voulais notamment suivre un de nos joueurs dont on parlera beaucoup : Damir Mirvic. Je n'ai jamais vu un footballeur doté d'une telle condition physique. Il joue à Gand et ce back droit ira très loin ". " En plein match, mon portable sonna : Azrina, la femme de Suvad. En pleurs, elle m'annonça : - Suvad est mort. Je n'en revenais pas, j'ai demandé des explications. Au retour de la montagne, il s'est écroulé devant sa voiture, foudroyé par une attaque cérébrale et une crise cardiaque. Les secours sont arrivés très vite mais ce fut inutile. Dans un état second, j'ai prévenu Mario Stanic qui était à Zagreb. Le lendemain, dimanche, j'ai pris un avion pour Vienne avant de prolonger vers Sarajevo. Des tas de souvenirs me sont passés par la tête. Surtout notre départ de la Bosnie en 1992. A l'époque, nous étions tous les trois des titulaires à part entière de Zeljeznicar Sarajevo. Mario Stanic était le meilleur buteur de D1, en ex-Yougoslavie, et avait déjà faut ses débuts en équipe nationale. Nous évoluions à deux en pointe et je lui étais très utile, il me semble, dans mon rôle de pivot. J'étais suivi par les grands clubs d'ex-Yougoslavie. Suvad Katana était un des pions de base de l'équipe nationale olympique. L'atmosphère était cependant très lourde autour de Sarajevo. La guerre semblait inévitable. Et elle éclata le 6 avril 1992, le jour de l'anniversaire de Suvad. Nous nous apprêtions à jouer contre RAD Belgrade. Les joueurs étaient encore en civil et tâtaient la pelouse quand une fusillade a éclaté. Des balles venant de je ne sais où, probablement de la montagne, ricochaient sur les murs du stade. Nous nous sommes précipités dans le vestiaire. Mario et moi, nous avions déjà dit à Suvad qu'il fallait quitter la ville. Mais Suvad estimait que la guerre n'éclaterait jamais. Cet éternel optimiste se trompait. Après la fusillade, nous sommes rentrés chacun chez nous avec la ferme intention, cette fois, de partir. Mario Stanic est parti via des territoires croates. J'avais de la famille à Banja Luka, côté serbe, et je m'y suis rendu en train avec Suvad. Puis, après une nuit de repos, nous avons déniché un autocar en partance pour Belgrade. Il ne restait plus que deux places pour trois candidats au voyage dans le dernier autobus pour Belgrade. Un basketteur entendait également se rendre là-bas. Il accepta de s'effacer pour Suvad. Ce sont des petits gestes qui comptent. Je ne serais de toute façon pas parti sans Suvad. A Belgrade, nous connaissions du monde, les hôtels où Zeljeznicar descendait avant les matches contre l'Etoile Rouge, le Partizan Belgrade, etc. Nous nous sommes rendus au siège du Partizan qui était entraîné par un coach et un homme exceptionnel : Ivica Osim. Il nous a permis de nous entraîner avec son groupe. Nous n'étions pas des inconnus. Pour nous, l'avenir se situait de toute évidence à l'étranger. Je suis assez rapidement parti à Bochum. Je devais y passer des tests mais je n'avais pas digéré les événements que je venais de vivre. Il fallait du temps. Puis, je ne comprenais pas l'utilité de ces tests. En Yougoslavie, je me frottais à des Darko Pancev, Sinisa Mihajlovic, Robert Prosinecki, Zvonimir Boban et Dragan Stojkovic. L'Etoile Rouge avait gagné la Coupe des Champions et la Coupe Intercontinentale. Hajduk Split, Dinamo Zagreb, Partizan Belgrade, Vojvodina Novi Sad ou Vardar Skopje corsaient un championnat de très haut niveau. Je ne suis pas resté à Bochum et je me suis retrouvé à Saint-Gall en Suisse. Un ancien journaliste devenu agent de joueurs, Milan Broceta, s'occupait de nous. Dans son métier, c'était un crack qui avait un fameux carnet d'adresses. Il avait ses entrées partout et pas de problème s'il fallait interviewer Magic Johnson ou une autre méga star ". " J'étais bloqué en Suisse car je n'avais pas le bon de sortie de mon ancien club, Zeljeznicar. Suvad, lui, eut une touche en Belgique, à Genk. J'ai été étonné d'apprendre qu'il avait dû s'entraîner un mois avant que le club ne se décide. Il suffisait de cinq minutes pour mesurer son potentiel. A un moment, Mario Stanic a été testé au FC Malinois et la conclusion fut laconique : - Not good enough ! Incroyable quand on voit ce qu'il est devenu et son passé dans un championnat bien plus fort que la D1 belge. Suvad fut le premier à signer à l'étranger. Il était convenu que celui qui trouverait le premier un club de D1 aiderait les autres. Il m'a immédiatement demandé de le rejoindre dans le Limbourg. J'ai logé chez lui. On partageait tout. Nous étions ainsi. S'il avait eu un million de francs belges, Suvad me l'aurait donné sans poser de question. C'était Suvad. Un homme spécial, gentil, unique. J'ai été engagé par Tirlemont en D3. Je savais que c'était une étape intermédiaire. L'essentiel était de jouer. A la fin de la saison, j'ai signé à Kapellen où Mouscron est venu me chercher. J'étais tous les jours avec Suvad. A Genk, il a vite fait merveille. C'était un joueur très rapide avec ses petites jambes. Dans les un contre un, il était impassable. Il cherchait toujours une solution technique, refusait de dégager la balle dans la tribune. Mais c'était aussi un costaud. Je me souviens d'un Genk-Bruges. Daniel Amokachi était la terreur des défenses de D1. Ce buffle se frotta à Suvad qui résista à sa charge et l'expédia dans les panneaux publicitaires. Amokachi avait rebondi sur les pectoraux de Katana. Moi, dans la tribune, je me marrais. On n'a plus vu Amokachi dans ce match. Ma chance, ce fut Mouscron et le meilleur entraîneur belge, Georges Leekens. Avec lui, j'ai tout vécu : D2, D1 et équipe nationale. La Belgique a été tout pour Suvad, Mario et moi. C'était magnifique quand nous jouions tous les trois en D1 belge. Nos rêves étaient devenus réalité. Mario cassa la baraque à Bruges après Gijon et Benfica et avant de jouer à Parme et à Chelsea. Je lui ai rendu visite partout avec Suvad : à Lisbonne, en Italie, en Angleterre. J'étais à Benfica, derrière Hugo Broos qui le suivait pour Bruges. Si je connais bien Londres, c'est grâce à Mario. Quand il jouait à Chelsea, je passais régulièrement chez lui, je me promenais dans Regent Street, à Piccadilly ou à Oxford Circus. Mario a été international croate, troisième du Mondial 98. Suvad a joué pour la Bosnie-Herzégovine, moi pour la Belgique : c'est fou la vie ". " Si nous y sommes parvenus, c'est grâce à notre fraternité. Ce ne fut pas évident, surtout quand nous étions sans nouvelles de nos familles dans un pays en guerre. Suvad aurait dû rester à Anderlecht. Arie Haan l'a écarté. Il a eu des contacts avec un petit club turc : Karabukspor. Je me demandais ce qui lui prenait : - Je dors sur un lit de camp... Il n'y a rien ici. Qu'est-ce que je dois faire ? Partir, bien sûr. Quelle idée de s'enterrer là-bas. Le lendemain, il était présenté à la presse. Katana repoussa le contrat et fut finalement engagé par Adanaspor. Ce fut la grosse erreur de sa carrière. On ne quitte pas Anderlecht pour ce genre d'aventures. Il fut vite question d'un retour en Belgique après la démission du coach d'Adanaspor. On le cita à Mouscron. Là, on a cru que Suvad aimait vivre la nuit. J'ai cru rêver en entendant cela. Suvad un oiseau de nuit ? Dingue. Finalement, c'est Lokeren qui a fait la bonne affaire. La vie a retrouvé un rythme normal en Bosnie. Suvad avait fui la violence et n'a pas pu profiter de la paix. Les petits soucis de la vie ne sont rien par rapport à ce drame. Je ne m'énerverai plus jamais pour un détail. A quoi bon ? Tout peut de terminer à chaque instant. Mardi passé, Suvad a été enterré dans le cimetière du village d'où vient sa famille : Delijas, à une trentaine de kilomètres de Sarajevo. Mario Stanic était là, bien sûr. Il a eu ses problèmes aussi. Son premier mariage n'a pas tenu. Sa femme était témoin de Jéhovah. Elle vit à Sarajevo où elle ne manque de rien et lui s'est remarié. Mais ce n'est rien, tout cela. Il y avait un monde fou autour du cimetière. Tout le monde l'adorait. Suvad Katana était un frère pour Mario Stanic et moi. Il n'avait pas besoin de publicité, de monde autour de lui. Son truc, c'était le terrain. Cela lui suffisait. Ces derniers temps, il était quand même devenu plus communicatif. La presse bosniaque a abondamment parlé de lui. Mais, c'est fini, pour Mario Stanic et moi, plus rien ne sera jamais comme avant sans lui. Sa gentillesse, sa timidité et sa générosité nous manqueront. Nous avons espéré ensemble en quittant Sarajevo en 1992 et il nous restait tant de chemin à parcourir ensemble. Ce ne sera pas possible, c'est dur, mais il ne quittera jamais mon c£ur et celui de Mario Stanic ". Pierre Bilic " Nous avons quitté Sarajevo en 1992 et réussi, mais il nous restait TANT DE CHEMIN à FAIRE ENSEMBLE "