Anvers, 4 mai 1988, quelques minutes avant minuit. Le onze néerlandais est à la veille de son triomphe européen en Allemagne de l'Ouest quand l'Indonésien Marianus Nainggolan et la Belge Lizy Bogaerts deviennent les parents de jumeaux, une fille et un garçon. Le gamin vient au monde en premier. Père et mère lui prédisent certainement un grand avenir, puisqu'ils le prénomment Radja, qui signifie roi en indonésien.
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Anvers, 4 mai 1988, quelques minutes avant minuit. Le onze néerlandais est à la veille de son triomphe européen en Allemagne de l'Ouest quand l'Indonésien Marianus Nainggolan et la Belge Lizy Bogaerts deviennent les parents de jumeaux, une fille et un garçon. Le gamin vient au monde en premier. Père et mère lui prédisent certainement un grand avenir, puisqu'ils le prénomment Radja, qui signifie roi en indonésien. Quelques minutes plus tard et donc le lendemain, Riana naît. Les jumeaux ne sont pas les premiers enfants de la famille car Lizy a eu deux filles et un fils d'une relation précédente avec un Equatorien. Ils sont nettement plus âgés : Manuel a 14 ans de plus. La famille Nainggolan réside d'abord à Borgerhout, près de la chaussée de Turnhout. Radja effectue ses premiers dribbles à quelques kilomètres de là, avant même ses cinq ans, au Tubantia Borgerhout, installé au Rivierenhof de Deurne. Moins d'un an plus tard, la famille vit un drame : Marianus fait ses valises et retourne en Indonésie. Lizy se retrouve seule avec cinq enfants. Radja ne le pardonnera jamais à son père. " Je l'ai revu une fois mais il n'est pas question d'amour entre nous. Nous portons le même nom et nous avons tous les deux du sang indonésien, c'est tout ", confiera plus tard le Diable Rouge. La famille déménage après le départ du père. Elle se retrouve sur la rive gauche de l'Escaut. A ce moment, le club de Sint-Anneke, qui a disparu depuis, joue quasiment dans le jardin des Nainggolan. Actuellement, le terrain appartient aux City Pirates, un club de Promotion. La famille du futur Diable Rouge n'est pas riche mais Lizy fait de son mieux pour que ses enfants ne manquent de rien. Elle travaille pour une entreprise de nettoyage en journée et fait des heures supplémentaires dans l'horeca le soir. Revers de la médaille, Radja et Riana doivent se débrouiller seuls à un très jeune âge. Ainsi, quand Radja revient de l'école, personne ne peut le conduire à l'entraînement. Le jeune footballeur emprunte les transports en commun pour rejoindre le terrain de Tubantia. Manuel, son demi-frère, s'en va également, au bout d'un temps. Il s'installe à Arendonk mais contrairement à son père, il ne laisse pas tomber sa famille. Le week-end, il va jouer au football avec Riana et Radja, sur les terrains de Vrij Arendonk. Quand on lui annonce qu'il doit effectuer son service militaire au littoral, ce qui l'empêchera de s'occuper des jumeaux, leur mère intervient : elle écrit à ses supérieurs et les convainc de l'assigner à Zwijndrecht, non loin du domicile familial, ce qui lui permet de voir régulièrement ses cadets. Radja et sa soeur découvrent un formidable atout non loin de leur domicile : le Bloementuin (jardin des fleurs, ndlr), un vaste espace entre les buildings, à un kilomètre de leur foyer. Il comporte quelques jeux mais surtout un terrain de football. L'endroit ne subira guère de changements au fil des années. Il devient la résidence secondaire des jumeaux, inséparables puisqu'ils jouent aussi au football ensemble. " La seule chose que nous n'avons pas faite de concert, c'est la naissance ", a raconté Riana en 2014, quand son frère a signé à l'AS Rome. Dans les années 90, Radja Nainggolan est encore loin du club romain mais à peine rentré de l'école, il se change et va jouer au foot. Pendant les vacances, il n'est pas rare de le trouver sur le terrain aux alentours de minuit, avec sa soeur et quelques autres enfants car tout le monde connaît tout le monde. Parfois, Radja veut protéger sa soeur et lui interdit de jouer. " Quand le football devenait une question de prestige, ça pouvait se corser et on volait par-dessus la balustrade. Riana était une fille ", a expliqué Radja dans le documentaire flamand De Pleintjes. Karim Bachar, maintenant entraîneur du club de foot en salle FT Anvers et jadis chargé des plaines de jeux, connaît bien ces espaces. " On y trouve énormément de talents et c'est là que les caractères se forment. On apprend à se défendre et on acquiert l'expérience de la vie. " Bachar sait que ces terrains sont aussi une éclaircie dans la vie de beaucoup de jeunes. " Dans ces quartiers, ils n'ont généralement rien d'autre. La plupart des familles n'ont pas de jardin et pour accéder à ces plaines, il ne faut rien payer. Même pas montrer sa carte d'identité. On peut jouer au foot et on apprend à chercher sa voie. " Dans les années 90, Bachar voit Nainggolan à l'oeuvre à quelques reprises mais pas à la plaine de jeu : au football en salle. " " Radja était versé dans un groupe très fort et il n'émergeait pas du lot mais il avait un caractère bien trempé, il était rapide et vif. C'est grâce à ce caractère qu'il a tant progressé par la suite. " Radja Nainggolan découvre le football en salle grâce à Kras Sport, une organisation anversoise qui tente de conserver les jeunes défavorisés sur le droit chemin grâce au foot en salle. Farid Achalhi, de Kras, se souvient très bien du jeune Radja : " Sa soeur et lui avaient environ neuf ans. Radja était alors un garçon tranquille. Je l'ai revu l'année dernière et j'ai découvert un tout autre Radja. Une vraie bête, dans le sens positif du terme. " Au ZVC Borgerhout, Achalhi ne se doute pas qu'il a devant lui un futur Diable Rouge. " Il était vif et sa vitesse d'exécution était élevée mais s'il a réussi, c'est grâce à sa mentalité. Derrick Tshimanga, qui joue maintenant au Racing Genk, jouait alors chez nous aussi et était au moins aussi bon. " Achalhi ajoute : " Cette plaine a certainement contribué à former son caractère mais moins que sa situation familiale. Après un match ou un entraînement, nous ramenions Riana et Radja à la maison et nous voyions bien qu'ils devaient tirer leur plan, puisque leur mère était au travail. Radja a donc mûri très vite, ce qui l'a aidé par la suite. " Le Kras veille aussi à ce que des jeunes talentueux puissent rejoindre les plus grands clubs de football du coin. En 2000, à onze ans, Radja Nainggolan s'affilie au Germinal Beerschot. Il y signe un contrat de jeune. Il ne perçoit pas d'argent mais ne doit pas non plus payer de cotisation. Les équipes nationales de jeunes du club s'entraînent alors au complexe d'Ekeren, non loin du Veltwijckpark où le Germinal Ekeren disputait ses matches à domicile avant la fusion avec le Beerschot. En 2015, le complexe des jeunes et le stade sont en ruines. Walter Dingemans est un des premiers entraîneurs à avoir travaillé avec le jeune Nainggolan à Ekeren. " Nous donnions un rapport d'évaluation à chaque joueur. Je viens de relire celui de Radja et mes souvenirs étaient exacts. Il n'a pas changé. Il est écrit : Radja a énormément de caractère, d'audace et d'assurance. Il exige sa place au sein de l'équipe. Il excelle à la récupération et enchaîne par une bonne action vers l'avant.En talent pur, Moussa Dembélé émergeait nettement, à l'époque. " Radja était un très bon jeune joueur mais sa réussite ne coulait pas de source. Il marquait des points dans de nombreux domaines et il était parmi les meilleurs de sa catégorie ", se souvient encore Dingemans. La polyvalence est un des principaux atouts du jeune Nainggolan. Dingemans commence par l'aligner au six ou au huit mais par la suite, le Germinal Beerschot le fait jouer à d'autres postes, notamment au dix. Vincenzo Verhoeven, qui joue maintenant au Beerschot-Wilrijk, a souvent évolué aux côtés de Radja Nainggolan au début du siècle. Ils sont devenus amis. " J'ai un an de plus mais Radja jouait parfois dans notre catégorie d'âge, une série au-dessus donc. Ses apparitions étaient limitées car la levée 1987 était très bonne. Jan Vertonghen, Moussa Dembélé... Mais nous nous entraînions souvent ensemble et Radja récoltait beaucoup de compliments. On remarque à son jeu qu'il a souvent été meneur. Radja n'est pas un pur médian défensif qui récupère le ballon et le cède. Il est capable de faire bien plus avec le ballon. " Marc Noé, un des professeurs de Nainggolan à l'école de sport de haut niveau de Merksem, va plus loin : " On pouvait vraiment l'aligner partout, même à l'arrière gauche. Il était brillant à tous les postes grâce à sa lecture du jeu. Il avait déjà un bon tir et, ce qui est étonnant pour un joueur de petite taille, un jeu de tête très convenable. " Verhoeven ajoute : " Dès l'enfance, il jouait des deux pieds et il avait un bon tir tendu. " Le tacle tomahawk dont on parle tant maintenant n'était pas encore apparu. " Il l'a appris en Italie ", sourit l'attaquant. Tout ce qu'on raconte sur Nainggolan n'est pas rose, au Germinal Beerschot. " Il était un bon footballeur mais il n'était pas facile ", rit Dingemans. " Surtout au début car il voulait s'imposer à tout prix, ce qui suscitait des divergences d'opinion. Il n'hésitait pas à provoquer les autres. Généralement, il s'y prenait correctement mais c'était quand même une méthode rare chez les jeunes. Radja avait déjà un fameux caractère. Il n'était pas toujours à prendre avec des pincettes ", souligne l'entraîneur des jeunes. " Radja est authentique ", enchaîne Noé. " Il a toujours dit ce qu'il pensait. Il était très direct mais aussi chaleureux. Un dur au coeur tendre. " On le voit en 2010, quand il inscrit son premier but en Serie A, sous le maillot de Cagliari. Quelques jours plus tôt, sa mère a perdu son combat contre le cancer et est décédée. Radja a du mal à contenir ses larmes. " Avec lui, on savait toujours à quoi s'en tenir et ça me plaisait ", raconte Noé. A l'école comme sur le terrain. " Je me souviens que le premier jour, il mangeait en compagnie de 90 autres enfants. D'un coup, j'ai entendu le directeur Frans Van den Wijngaert s'écrier : - Eh, gamin, tu manges comme ça à la maison aussi ? Radja était effrayé. Il régnait un silence de plomb dans la cantine car personne n'osait ouvrir la bouche quand Frans haussait le ton ", rit Noé. " Mais Radja a répondu : - Oui, je mange comme ça chez moi. Malheureusement, des jeunes comme lui sont souvent perdus car beaucoup d'entraîneurs préfèrent les joueurs obéissants et braves. Certains entraîneurs avaient du mal à gérer Radja, ce qui lui importait peu. Il ne poursuivait qu'un seul objectif : devenir footballeur. Il mettait tout en oeuvre pour réussir. " Nainggolan poursuit son ascension, sans jamais renier ses origines. " En 2004, la flamme olympique est passée à Anvers ", commence Noé. " Nous devions donner un entraînement de démonstration avec quelques jeunes de l'école de sport de haut niveau au moment où Frans Van den Wijngaert passait avec la flamme. Radja est arrivé avec des amis de son voisinage. Des types spéciaux ", rigole Noé. " Mais Radja était en quelque sorte leur parrain et il n'avait absolument pas honte d'eux. Il avait raison, évidemment, mais dans une situation similaire, beaucoup de jeunes se seraient comportés autrement et se seraient distanciés de leurs voisins. " Radja Nainggolan continue à progresser mais il ne portera jamais le maillot du Germinal Beerschot parmi l'élite belge. Grâce à un heureux hasard. Durant la saison 2004-2005, le manager italien Alessandro Beltrami vient visionner les U16 du Germinal Beerschot. Nainggolan ne figure pas sur sa liste initiale mais tout change quand l'agent a vu quelques matches du jeune médian. Sur le conseil de Beltrami, Piacenza veut enrôler Nainggolan et son coéquipier Didier N'Dagano. Le club italien propose une location assortie d'une option d'achat de 150.000 euros au Germinal Beerschot. " Je ne comprends pas que le club ait laissé Radja partir aussi facilement ", commente Noé. " J'ai dit aux dirigeants qu'ils devaient le conserver car il avait un avenir mais ils ont préféré l'argent. Il aurait été préférable de lui proposer un plan de carrière. Le Germinal aurait encore pu le vendre plus tard, quand il aurait atteint un niveau supérieur. " Contrairement à son ami Didier, qui joue maintenant en P2, à Oud-Turnhout, Radja Nainggolan réussit dans la Botte. " Pourtant, au début, il avait le mal du pays. Ce qui l'a sans doute aidé à surmonter ce coup de blues, c'est qu'on ne lui avait jamais fait de cadeau dans la vie. Donc, Radja a survécu et a été en mesure de concrétiser ses ambitions. Il faut être très fort mentalement. N'oubliez pas qu'en Italie, il se retrouvait dans un pays étranger, flanqué d'une seule personne de sa connaissance, Didier. " Nainggolan a 17 ans quand il signe un contrat de 1.400 euros par mois et quitte sa famille, ses amis et Anvers. Il le fait pour aider les siens mais il n'oublie pas la métropole. En 2014, il nous confie : " Je reste Anversois. C'est comme Bruxelles mais en mieux, plus neuf, plus propre, mieux organisé. Il n'y a pas de ville comparable à Anvers en Belgique. " " Radja n'a jamais oublié d'où il sortait, pas plus qu'il n'a plané ", souligne Noé. " Quand je lui envoie un message après un match en équipe nationale, il me répond immédiatement et il demande comment je vais. L'école de sport peut être fière de sa réussite et de sa personnalité. Comme tous ses entraîneurs de club, elle a eu un impact sur le profil global de Radja. Matz Sels et Kevin De Bruyne sont dans le même cas. Evidemment, tous ces footballeurs sont extrêmement doués et ça reste l'essentiel ", conclut-il. " Radja est resté lui-même ", témoigne Verhoeven. " Au fil des années, son cercle d'amis n'a guère changé. Je l'ai accompagné quelques fois en Sardaigne et récemment, j'ai assisté au match Bayer Leverkusen - AS Rome. Je suis supporter de Rome et c'est un rêve de voir Radja y jouer. Lui-même permet à beaucoup de jeunes footballeurs qui vivent dans la précarité de rêver d'un avenir meilleur. "PAR PHILIPPE CROLS - PHOTOS KOEN BAUTERS " Il n'hésitait pas à provoquer les autres. " WALTER DINGEMANS, EX-COACH AU GERMINAL EKEREN " Des joueurs comme Radja sont souvent perdus car beaucoup d'entraîneurs préfèrent les jeunes obéissants et braves. " MARC NOÉ, PROFESSEUR À L'ÉCOLE DE SPORT-ÉLITE D'ANVERS " Radja est resté lui-même. Au fil des années, son cercle d'amis n'a guère changé. " VINCENZO VERHOEVEN, EX-COÉQUIPIER AU KIEL