"J'aurais aimé jouer aujourd'hui, une époque où les footballeurs gagnent des millions ", rêvait-il dans une récente interview. Au lieu de ça, Franklin Lobos, 53 ans, est actuellement cloîtré à 700 mètres sous terre. L'ancien ailier de Cobresal, qui fut professionnel entre 1982 et 1995, fait partie des 33 mineurs restés bloqués dans l'éboulement de la mine de cuivre et d'or survenue début août à San José, au nord du Chili.
...

"J'aurais aimé jouer aujourd'hui, une époque où les footballeurs gagnent des millions ", rêvait-il dans une récente interview. Au lieu de ça, Franklin Lobos, 53 ans, est actuellement cloîtré à 700 mètres sous terre. L'ancien ailier de Cobresal, qui fut professionnel entre 1982 et 1995, fait partie des 33 mineurs restés bloqués dans l'éboulement de la mine de cuivre et d'or survenue début août à San José, au nord du Chili. Sur le petit film que les survivants ont réussi à faire parvenir au reste du monde le 22 août grâce à une mini-caméra introduite dans une faille, Lobos apparaît avec ses copains. Il en a aussi profité pour transmettre un message personnel : " Merci à tout le monde, merci à tous les supporters. J'espère, si Dieu le veut, sortir bientôt. Je remercie également Ivan Zamorano pour son soutien, cela m'a donné beaucoup de courage pour surmonter cette épreuve ". Zamorano, l'ancien avant-centre du Real et de l'Inter, est un ami intime de Lobos. Les deux joueurs se sont croisés à la fin des années 80, sous les couleurs de Cobresal, un club situé à El Salvador, à 1100 km au nord de Santiago et à 2600 m d'altitude, au c£ur de la zone minière du pays. " Franklin était la vedette de l'équipe, alors que moi je faisais seulement quelques apparitions. Aujourd'hui je me sens concerné parce qu'au-delà d'être l'ami de Franklin et d'avoir joué dans une équipe comme Cobresal, qui véhicule ces valeurs, je suis petit-fils et neveu de mineur. Je sais parfaitement ce que signifie la douleur que les mineurs et leurs proches ressentent ", explique celui que l'on surnomme l'Hélicoptère. " Ivan venait à la maison quand j'étais petite, et nous nous sommes mis d'accord pour nous réunir une fois que mon père sera délivré. Il nous donne la force de tenir le coup ", confirme Carolina, la fille de Franklin. Le reste de la corporation s'est aussi mobilisé. Marcelo Bielsa, l'entraîneur de la sélection, a fait parvenir à la famille de l'ancien joueur un maillot de l'équipe nationale dédicacé de sa main et de celle de Claudio Bravo, Matias Fernandez, Jorge Valdivia et Carlos Carmona, quatre mondialistes vedette. David Pizarro, la star chilienne de la Roma, a lui aussi envoyé un message de soutien. Il faut dire que Lobos n'a jamais vraiment chassé le football hors de sa vie. Membre de l'équipe des vétérans de l'Association de football des vieilles gloires de l'Atacama, il avait prévu d'organiser un match le 10 août dernier en hommage à San Lorenzo, le saint patron des mineurs. Le coup de grisou en a décidé autrement. De Franklin Lobos footballeur, il reste essentiellement un surnom : le Mortier Magique. Un hommage à son extraordinaire propension à marquer sur coup de pied arrêté - une centaine de buts en 15 ans de carrière. " Il frappait les coups francs avec la cheville, ce qui donnait au ballon un effet particulier. Je n'ai jamais vu cela chez aucun autre footballeur ", se rappelle Zamorano. Hélas, ce talent n'a pas suffi à Lobos pour effectuer la même carrière que son ami. Lui n'a jamais traversé l'Atlantique, se contentant de collectionner les maillots domestiques : Antofagasta, Cobresal, La Serena, Santiago Wanderers, Iquique, Union La Calera et Regional Atacama. Et s'il a eu le privilège d'enfiler la tunique de la sélection nationale, lors des éliminatoires pour les JO de 1984 à Los Angeles, Lobos n'a pas été retenu dans la liste pour disputer le tournoi olympique. Dans les interviews qu'il donnait depuis la fin de sa carrière, Franklin Lobos laissait paraître une certaine amertume par rapport à ce destin. " J'ai demandé des explications lorsqu'on m'a mis à l'écart de la sélection, mais on ne m'a jamais donné de réponse claire. Je me suis senti trahi. De toute façon j'estime ne pas avoir reçu la considération que j'aurais méritée. Je devrais faire partie de l'histoire du football chilien, je dois être parmi les trois ou quatre joueurs qui ont marqué le plus de coups francs. Aujourd'hui, on dresse des louanges à un mec qui marque deux ou trois coups francs par an. Moi, j'en mettais quinze. Mais comme je jouais dans une équipe de province, on ne s'intéressait pas à moi. "Ses rêves de gloire évanouis, Lobos a dû se résoudre au monde réel. Il a longtemps fait le taxi dans sa ville natale de Copiapo, à 80 km du tunnel où il est actuellement pris au piège. Puis, il y a quatre mois, l'ancien joueur s'est fait engager comme chauffeur à la mine de San Jose, un site de taille moyenne situé en plein désert de l'Atacama. Un job payé 1.000 dollars mensuels. Un job précaire et difficile, aussi : à San Jose, Franklin enchaînait une semaine complète de travail non stop avant de pouvoir partir se reposer sept jours parmi les siens à Copiapo. Lobos n'est pas le seul ancien footballeur à être descendu à la mine quand il s'est retrouvé trop vieux pour courir. " Aller à la mine, c'est une possibilité de travail supplémentaire, surtout pour les footballeurs des équipes du nord, car c'est là-bas que l'on trouve la zone minière du pays. Il ne faut pas oublier que le joueur arrive sur le marché du travail à 33 ans en moyenne et n'a pas de CV. J'imagine que bosser à la mine doit faire un choc, mais un footballeur s'adapte à tout ", avance Carlos Soto, le président du syndicat des joueurs chiliens. Gilberto Torres, qui, comme Lobos, a joué à Cobresal et gagne désormais sa vie comme mineur, porte le même regard fataliste sur ce destin commun : " Une fois le foot terminé, on revient à la vie. Le changement est terrible, mais tu t'y habitues vite. " A écouter ses anciens coéquipiers, Franklin Lobos n'est pas le genre de type à se laisser abattre par un éboulement. " Franklin est un homme de caractère. Joueur, il tirait l'équipe vers le haut. J'imagine que ça doit être la même chose là-dessous ", veut croire Zamorano. " Depuis toujours, on a associé Franklin à Cobresal, il était comme l'âme de l'équipe. A coup sûr, il doit motiver le reste des mineurs ", imagine pour sa part l'ex-défenseur et coéquipier de Lobos Ronald Fuentes, qui a participé à la Coupe du Monde 98. Même bloqués sous terre, les 33 survivants de San Jose semblent placer le foot au centre de leurs préoccupations. Le 7 septembre, ils ont demandé à pouvoir suivre en direct le match amical Ukraine-Chili grâce à un système de transmission par fibre optique. Ils ont aussi exigé de recevoir une compilation des plus beaux buts de Ronaldinho, Kaka et Messi. " Nous voulions leur envoyer un ballon, mais il ne rentrait pas dans la sonde, ils ne pourront donc pas faire de match entre amis. A la place, nous avons fait passer des cartes sur lesquelles nous avons écrit des blagues. On espère que ça joue sur leur moral ", explique Carolina. Cette histoire triste pourrait connaître un happy end. Car quand il sortira, Franklin Lobos devrait enfin goûter à la renommée qu'il a tant appelée de ses v£ux sans jamais l'atteindre. Le directeur sportif de Cobresal, Juan Manuel Silva, réfléchit à la possibilité de remplacer le nom du stade du club, actuellement baptisé Le Cuivre, par le nom du héros de la mine de San Jose : " Je suis de ceux qui pensent que les hommages doivent avoir lieu lorsque les gens sont vivants, et cette idée me plaît beaucoup. " S'il se rend au stade une fois libéré, pas sûr pourtant que Lobos fasse un supporter commode. Dans sa dernière interview, il ne parlait déjà plus comme un footballeur, mais comme un mineur : " A force de travailler à la mine, j'ai appris ce que ça fait que de se remplir les poumons de terre et de poussière dans le but de payer son abonnement. Alors s'il y a des joueurs qui ne mouillent pas le maillot, ils ne méritent pas d'être dans l'équipe. "par marcelo javier gonzalez cabezasJ'ai appris ce que ça fait de se remplir les poumons de terre pour se payer son abonnement.