Sportwashing. Un terme qui a été utilisé pour la première fois en 2015 par la Sports or Rights Campaign. Pour décrire comment l'Azerbaïdjan se servait du sport pour " blanchir " le non-respect des droits de l'homme dans le pays.
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Sportwashing. Un terme qui a été utilisé pour la première fois en 2015 par la Sports or Rights Campaign. Pour décrire comment l'Azerbaïdjan se servait du sport pour " blanchir " le non-respect des droits de l'homme dans le pays. Depuis lors, le terme a été réutilisé chaque fois que l'Arabie saoudite annonce un nouvel événement sportif de grande envergure. Ces dernières années, la réputation du Royaume a en effet été entachée par diverses atteintes aux droits de l'homme : les crimes de guerre commis contre le Yémen ; le fait de considérer le féminisme, l'homosexualité et l'athéisme comme des " idées extrêmes " (cela figurait encore récemment sur une vidéo de la sécurité d'État) ; l'étouffement de la moindre voix critique qui pourrait s'élever et, comme triste point d'orgue, l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, en octobre 2018. Des organisations comme Amnesty International, Reporters Sans Frontières et InternationalService for Human Rights se sont bien efforcées de faire entendre leur voix, en demandant aux vedettes sportives qui participent aux événements d'également faire entendre la leur, mais le plus souvent en vain. On se fait une fausse image de l'Arabie saoudite, estime Mohammed ben Salmane, le fils du Roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud et depuis juin 2017 le prince héritier officiel et Premier ministre du pays. En 2016, il a présenté le plan Vision 2030. L'objectif : diminuer la dépendance aux produits pétroliers et se préparer dès à présent à l'ère post-pétrole. Comment ? En diversifiant l'économie, en ouvrant ce Royaume autrefois fermé au monde extérieur, et en investissant beaucoup plus dans des secteurs publics tels que les soins de santé, l'enseignement et le sport. En 2016, un Sports Development Fund a été créé dans ce but pour soutenir les clubs sportifs, inciter les jeunes Saoudiens à se mettre à la pratique du sport et promouvoir de nouveaux événements. Ceux-ci, subsidiés à coups de millions de pétrodollars, doivent démontrer que l'Arabie saoudite est en train de se transformer en un État moderne où même les femmes commencent à avoir des droits (comme celui de conduire une voiture). À côté de cela, les événements doivent mettre en valeur la beauté des paysages et des villes d'Arabie saoudite, promouvoir le tourisme - notamment en facilitant l'obtention d'un visa, autrefois réservé aux pèlerins et aux hommes d'affaires. Mais surtout, prétendent les organisations de défense des droits de l'homme, ces événements sportifs doivent servir à " masquer " les scandales et à faire apparaître l'Arabie sous son meilleur jour aux yeux du monde extérieur. Quelles courses, quels combats et quels tournois trouvent-ils déjà leur place dans le désert saoudien ? Et lesquels verront encore le jour au cours des prochains mois ? Voici un petit aperçu du sportwashing saoudien. Le week-end dernier, les deux premières manches de la saison de Formule E 2019/20 ont été disputées en Arabie saoudite. Le lieu : le Riyad Street Circuit de 2,5 km à Diriyah, une petite ville au nord-ouest de la capitale Riyad qui compte, comme principal pôle d'attraction, le site d'Al-Turaif figurant au patrimoine mondial de l'Unesco. Les courses doivent lancer la Diriyah Season, un enchaînement d'événements sportifs et de spectacles. La saison dernière déjà, le Ad Diriyah ePrix a marqué le départ de la première course du championnat de Formule E jamais courue au Moyen-Orient. Beaucoup d'autres vont suivre, vu que la Fédération Saoudienne des Sports Moteurs a signé un contrat de dix ans avec la Formule E. Ce sont peut-être les prémices à l'organisation d'un Grand Prix de Formule 1, beaucoup plus prestigieux, en 2021 ou 2022. De nombreux entretiens ont déjà eu lieu avec le CEO de la F1, Chase Carey. Entre autres, pour organiser un GP dans la nouvelle entertainment city Al Qiddiya, bâtie à coups de milliards, sur un nouveau circuit qui serait le plus long au calendrier de la F1. Mais il n'y a pas encore d'accord. Des combats pour le titre mondial de boxe qui ont servi à promouvoir un pays (ou son dictateur), il y en a eu à toutes les époques. Même Mohamed Ali, pourtant très à cheval sur l'éthique, n'a pu résister aux cinq millions de dollars qui lui ont été proposés pour défier George Foreman en 1974 au Zaïre du président Mobutu. Un combat baptisé The Rumble in the Jungle. L'année suivante, Ali s'est rendu aux Philippines pour disputer The Thrilla in Manila, un combat contre Joe Frazier. 44 ans plus tard, un premier combat pour le titre mondial des poids lourds (fédérations IBF, WBA et WBO) aura lieu début décembre en Arabie saoudite, baptisé The Clash on the Dunes. Le lieu : une arène temporaire de 15.000 places à Diriyah. Les deux principaux protagonistes : Anthony Joshua et Andy Ruiz. Un rematch du combat qui s'est tenu au Madison Square Garden de New York, le 1er juin de cette année. Le Mexicain y avait réalisé un exploit fantastique en battant le Britannique, invaincu jusque-là, par k.o. technique. Ruiz était coté à 25 contre 1 par les bookmakers... Dans le contrat figurait une clause stipulant que Joshua pourrait choisir le lieu d'une éventuelle revanche. Ce sera donc l'Arabie saoudite, et pas Londres (où il aurait pu boxer devant son public), ni à nouveau les États-Unis. L'agence de management de Joshua, Matchroom Boxing, dirigée par Eddie Hearn, voulait pourtant conquérir le marché américain mais Hearn a reconnu en conférence de presse que l'argent (entre 60 et 90 millions d'euros) avait joué un grand rôle lorsque la décision a été prise d'opter pour Diriyah. " Si l'Arabie saoudite et d'autres pays de la région veulent investir dans la boxe, ce serait idiot d'ignorer le grand potentiel qu'ils représentent - 70% de la population a moins de 24 ans ", a-t-il expliqué. " Si Joshua gagne, un nouveau monde s'ouvrira pour lui et pour la boxe. Les pays européens, et même les États-Unis, ne sont pas en mesure d'investir autant dans la boxe. " Ce n'est pas un hasard si Matchroom Boxing a déjà organisé une réunion de boxe en Arabie saoudite, en juillet de cette année, à la King Abdullah Sports City de Jeddah. Enjeu principal de cette Red Sea Fight Night : le titre mondial en poids welters (fédération WBC) entre le Britannique Amir Khan et l'Australien Billy Dib. Khan a gagné et a empoché huit millions d'euros. En tant que musulman, il s'est érigé en parfait ambassadeur : il a déclaré avoir aperçu des femmes qui n'étaient pas habillées en burqa, qui conduisaient une voiture et qui s'amusaient librement lors d'un concert. Le boxeur britannique Tyson Fury a tenu le même discours promotionnel lorsqu'il a disputé son premier combat WWE contre l'Américain Braun Strowman. Il est même entré sur le ring dans une tenue saoudienne traditionnelle. Sa récompense : 14 millions d'euros et un combat " gagné ". Le Qatar Open est déjà organisé à Doha depuis 1993, l'Arabie saoudite ne pouvait donc pas demeurer en reste. En automne 2018, un match de démonstration avait déjà été annoncé entre Rafael Nadal et Novak Djokovic, une semaine après l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi. Même si les deux joueurs de tennis ont expliqué que l'accord avait déjà été conclu un an plus tôt, ils n'ont pas été épargnés par les critiques. Et ils ont fini par se demander si ce match, prévu le 22 décembre à Jeddah, était réellement une bonne idée, tout en ajoutant qu'ils ne voulaient pas " mélanger sport et politique " et qu'ils " respecteraient les accords conclus ". Mais lorsque Nadal a dû subir une intervention à la cheville, le dilemme éthique n'avait plus lieu d'être. Ce dilemme éthique ne semble pas perturber David Goffin, Stan Wawrinka, Fabio Fognini et Daniil Medvedev qui participeront, du 12 au 14 décembre, à la Diriyah Cup, un nouveau tournoi de démonstration qui se tiendra sur trois jours. Aucun point ATP ne sera distribué, mais beaucoup d'argent : 2,75 millions d'euros. Simultanément au tournoi de tennis, l' Equestrian Festival sera également organisé à Diriyah, dans le Al Duhami Farm-complex, une enceinte de la dernière génération. Les meilleurs cavaliers du monde (masculins et- on insiste beaucoup là-dessus - féminins) y participeront. Ils disputeront, entre autres, une manche de la Coupe du monde. L'organisateur : le richissime cavalier de sauts d'obstacles Ramzy Al-Duhami, qui fut médaillé de bronze aux Jeux Olympiques de Londres en 2012. En 2018, la Lega Serie A et la General Sports Authority (GSA) d'Arabie saoudite ont conclu un accord prévoyant qu'entre 2019 et 2023, la Supercoppa Italiana aurait lieu trois fois dans le Royaume. La première édition s'est tenue en janvier de cette année, dans le King Abdullah Sports City Stadium de Jeddah, pouvant accueillir 62.000 spectateurs, et a opposé la Juventus à l'AC Milan. C'est Cristiano Ronaldo qui a inscrit le seul but du match, à la plus grande joie des Saoudiens. Chaque club a empoché 3,15 millions d'euros. La Lega Serie A a empoché les 700.000 euros restants. Le 22 décembre de cette année, Ronaldo et Cie pourront offrir une nouvelle représentation dans le désert, cette fois au King Saud University Stadium (25.000 places) de la capitale Riyad. L'adversaire sera cette fois la Lazio Rome. La tenue de ce match est restée longtemps incertaine, car la Lega Serie A avait menacé d'entreprendre des actions juridiques contre la chaîne pirate saoudienne BeoutQ, qui a retransmis illégalement des matches de la Serie A italienne. Les droits pour cette compétition sont détenus par la chaîne qatarie BeIN Sports. Une dispute qui a également surgi pour les droits de retransmission de la Formule 1, de tennis, de cyclisme et d'autres compétitions européennes de football, comme la Primera Divisíon espagnole. On ne peut dès lors que s'étonner que la Supercoupe espagnole sera également organisée en Arabie saoudite ces trois prochaines années, à commencer par le 8 janvier 2020. Elle ne se limitera pas à un match entre le champion et le vainqueur de la Coupe, mais s'étalera sur un mini-tournoi entre quatre équipes : le FC Barcelone, le Real Madrid, l'Atlético Madrid et Valence. Un accord a été conclu en ce sens entre la Fédétarion Espagnole de Football (RFEF) et la Saudi Arabian Football Federation (SAFF), négocié officieusement par Gerard Piqué, via son bureau d'organisation d'événements sportifs Kosmos. Le prize-money, à se partager entre les clubs participants : 42 millions d'euros par édition - davantage que ce qu'offraient d'autres pays comme l'Inde, la Chine et le Qatar. La Fédération Espagnole de Football a directement insisté sur le fait que quelques clauses avaient été incluses dans le contrat : les femmes saoudiennes doivent être autorisées à assister aux matches, en portant les habits qu'elles souhaitent, et en n'étant pas obligées de prendre place dans des sections du stade qui leur sont réservées. Un tournoi féminin pourrait même être organisé. " Il ne faut pas que cette Supercoupe soit celle de la honte. " Mais tout le monde n'est pas d'accord. La chaîne de télévision RTVE refuse, pour des " raisons humanitaires " d'acheter les droits de retransmission, alors qu'elle diffuse les images de la Supercoupe depuis de longues années, et le Ministre espagnol des sports María José Rienda refuse de " soutenir un tournoi organisé dans un pays où les droits de la femme ne sont pas respectés. " Après des aventures en Afrique et en Amérique du Sud (Argentine, Chili, Bolivie et Pérou), le Dakar se tiendra ces cinq prochaines années en Arabie saoudite. En partie à cause d'un intérêt décroissant en Amérique du Sud où les pluies torrentielles récurrentes ont parfois obligé les organisateurs à modifier le parcours. Mais surtout parce que l'Arabie Saoudite aurait payé 73 millions d'euros à l'organisateur français ASO pour s'octroyer l'organisation du rallye du désert jusqu'en 2025. Les initiateurs du projet : le prince Khaled ben Sultan, président de la Fédération des Sports Moteurs d'Arabie saoudite, et le prince Abdulaziz bin Turki Al-Faisal, président d'honneur de la Saudi General Sports Authority (GSA) qui fut lui-même un pilote à succès : il a remporté plusieurs épreuves d'endurance en Europe. Lors de la présentation à Al Qiddiyah, où l'arrivée du rallye sera jugée le 17 janvier 2020, les deux hommes se sont montrés particulièrement enthousiastes. " Grâce à Dieu, nous pourrons montrer au monde le vrai visage de l'Arabie saoudite lors de ce Dakar. " Selon eux, les participants de tous les pays du monde - y compris les " ennemis " du Qatar - obtiendront un visa, tout comme les femmes pilotes. Même si on leur demandera de ne pas porter de vêtements trop " provocants ". Tous les États pétroliers du Golfe possédaient déjà leur tournoi de golf et donc, en février de cette année, le PGA European Tour a mis pour la première fois les pieds au Royal Greens Golf & Country Club de la King Abdullah Economic City. Keith Pelley, le patron de l'European Tour, a été très critiqué, surtout après l'assassinat du journaliste Khashoggi, mais il a répondu en affirmant que le tournoi de golf " contribuerait à l'évolution du pays " et que " beaucoup de pays n'avaient pas arrêté leurs relations commerciales avec le Royaume. " Le prize-money de plus de trois millions d'euros avait d'ailleurs séduit quelques-uns des meilleurs golfeurs de la planète, et aussi les Belges Thomas Pieters, Thomas Detry et Nicolas Colsaerts. Le tournoi sera encore organisé au moins jusqu'en 2021. En 2002, le peloton cycliste international a arpenté pour la première fois les routes du Moyen-Orient, lors du Tour du Qatar. Il avait été mis sur pied par Amaury Sport Organisation (ASO), qui est aussi l'organisateur du Tour de France et du Rallye Dakar. En 2010, ASO a ajouté un deuxième tour, celui d'Oman. De son côté, RCS, l'organisateur du Giro, a lancé en 2015 le Tour d'Abu Dhabi et le Tour de Dubaï, deux épreuves qui ont fusionné cette année pour donner naissance au Tour des Émirats Arabes Unis. Après le Championnat du Monde sur route à Doha en 2016 et la dernière édition du Tour du Qatar cette même année, ASO revient avec une nouvelle course à étapes disputée sur cinq jours : le Saudi Tour, couru lui aussi - drôle de coïncidence - dans le Royaume où le Dakar a déménagé. Le parcours du tour cycliste empruntera les rues de la capitale, Riyad, et les collines et déserts avoisinants. ASO part du principe que des éventails assureront le spectacle, comme cela avait déjà été le cas au Qatar. Sabah Al-Kraidees, le président de la Saudi Cycling Federation, espère promouvoir le cyclisme dans son propre pays, et surtout montrer au monde entier que les " beaux paysages et les sites historiques " situés aux alentours de Riyad valent le détour. En cette année bissextile, le dernier jour de février accueillera pour la première fois la SaudiCup, une course de chevaux dotée du plus gros prize-money de l'histoire : pas moins de 20 millions de dollars (10 millions pour le vainqueur, 10 millions pour les autres). C'est davantage que la Pegasus World Cup aux États-Unis (16 millions de dollars en 2018) et que la Dubai World Cup (12 millions de dollars pour la course la plus importante). Au calendrier, la Saudi Cup prend place un mois après la Pegasus Cup et un mois avant la Dubai Cup, de sorte que les meilleurs chevaux du monde pourront participer aux trois événements. 14 chevaux prendront le départ. Ils devront parcourir 1.800 mètres sur neuf tours, sur la King Abdulaziz Racetrack de Riyad. Initiateur du projet : le prince Bandar bin Khalid Al Faisal, président du Jockey Club d'Arabie Saoudite qui veut faire de son pays l'acteur majeur des courses de chevaux. Et, si cela ne dépendait que du prince héritier Mohammed ben Salmane, il en ferait même pendant quelques mois l'épicentre du sport mondial. Rien que pour soigner les apparences. Tous ces événements sont destinés à montrer la beauté des paysages et des villes d'Arabie Saoudite. Mais surtout, insistent les organisations de défense des droits de l'homme, à masquer les scandales qui s'y produisent.