"Ils commencent à s'attaquer... ". Ce n'est pas sans satisfaction que les enquêteurs ont pris connaissance des accusations de Stéphane Pauwels à l'adresse de Pietro Allatta et de Laurent Denis, il y a deux semaines, dans L'Equipe. Selon Pauwels, limogé de son poste de manager de La Louvière en mars 2005, Allatta, sur l'ordre de Denis, l'avocat du club, lui a offert de l'argent pour transférer Silvio Proto à l'étranger. Le président Filippo Gaone était au courant. Pauwels a appelé ça tentative de corruption. Il avait déjà fait le même récit la saison passée à Sport/Foot Magazine.
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"Ils commencent à s'attaquer... ". Ce n'est pas sans satisfaction que les enquêteurs ont pris connaissance des accusations de Stéphane Pauwels à l'adresse de Pietro Allatta et de Laurent Denis, il y a deux semaines, dans L'Equipe. Selon Pauwels, limogé de son poste de manager de La Louvière en mars 2005, Allatta, sur l'ordre de Denis, l'avocat du club, lui a offert de l'argent pour transférer Silvio Proto à l'étranger. Le président Filippo Gaone était au courant. Pauwels a appelé ça tentative de corruption. Il avait déjà fait le même récit la saison passée à Sport/Foot Magazine. En novembre 2005, L'Equipe avait écrit que quelqu'un " avec l'accent belge " avait tenté de corrompre des joueurs de Metz avant le duel Metz-Lyon du 22 octobre. Sport/Foot Magazine avait alors souligné que Metz était l'ancien club de Gunther Van Handenhoven et Danny Boffin et que Pauwels en est scout. Dans l'article, nous l'avions aussi décrit comme un ami d'Allata et ce dernier point l'avait blessé. Il jurait n'avoir rencontré Allatta au restaurant qu'à une reprise, quand il lui avait proposé cette " affaire honteuse ". Pauwels avait réagi par une lettre d'avocat furieuse à Gaone. Depuis, dit-il, sa relation avec le club s'était détériorée. Remis en rapport par notre magazine avec cette " bande de voyous ", il envisageait des démarches juridiques à notre égard. Il n'en a rien été. Pauwels s'est limité à un droit de réponse. " Je travaille avec des faits ", nous disait en souriant son avocat, Johan Vanden Eynde, " et non des paroles ". Mais Pauwels a raconté d'autres choses, notamment quant au transfert de Trond Sollied du Club Bruges à l'Olympiacos. Comment Denis avait joué les grands seigneurs en Grèce l'été passé en allant contrôler la valeur juridique du contrat de Sollied et qu'il avait ensuite faxé une note de 30.000 euros à l'entraîneur norvégien. Que Sollied en avait bien ri. Et qu'ensuite, Denis avait envoyé Allatta chez le manager de Sollied pour réaffirmer ses droits. Sur ces entrefaites, le manager, Harald Suain, un Norvégien domicilié en Belgique, avait déposé plainte à la police. Suain se tait quand nous le confrontons à l'histoire : " Pas de commentaire. Cette affaire est aux mains de mon avocat ". Fin août 2005, par un soir d'été, Harald Suain et sa femme sont sur la terrasse de leur villa à Genval, dans le Brabant wallon. Dans l'obscurité naissante, un trio force l'entrée. Suain reconnaît immédiatement Allatta, un visage qu'il a souvent vu dans les journaux durant l'été, en tant que manager de Proto. Une des deux autres armoires à glace s'avérera être le garde du corps de Zheyun Ye. Allatta aboie : " C'est Maître Denis qui nous envoie. Nous venons pour sa commission ". Allatta et ses comparses ne partent que quand le Norvégien réussit à joindre Denis par téléphone. Le lendemain, Suain dépose plainte à la police de Genval. Il n'y a jamais eu de convention écrite entre Sollied et Denis. Et l'avocat n'enverra jamais de facture détaillée par la suite. Une fois Denis de retour en Belgique, il s'avère que la note d'hôtel n'est pas payée. Sollied l'acquittera lui-même deux semaines plus tard. " C'est absolument faux ", s'exclame Denis quand il est confronté à l'histoire. " Il s'agit d'une divergence d'opinion entre Harald Suain et moi. Nous sommes en train de chercher une issue. Je n'ai absolument rien à voir avec Monsieur Allatta dans cette affaire. Je ne l'ai jamais envoyé chez personne. De telles pratiques me sont étrangères. Je ne suis qu'un avocat, un simple avocat ". A La Louvière, Denis et le président Gaone sont comme les doigts d'une main. Depuis le transfert de Proto à Anderlecht, en été, ce dernier ne perd pas une occasion de clamer que son club n'a plus rien à voir avec Allatta. Denis, lui, était bien avec le manager FIFA au restaurant bruxellois Al Piccolo Mondo pas plus tard que le jeudi 9 février 2006, quelques heures avant que la Commission d'appel de l'Union Belge n'entende les parties dans l'affaire de corruption du match Geel-Waasland, durant le tour final de D2 la saison passée. Denis est l'avocat de Jean-Pierre La Placa, ancien coéquipier d' Olivier Suray à Mons, alors contrôlé par Allatta, et ensuite parti avec lui à l'AC Allianssi, en Finlande. En novembre 2005, l'UB inflige une suspension de trois ans à La Placa en se basant sur un témoignage de Sebastien Dufoor (ex-Waasland et maintenant Roulers) : La Placa lui a offert 5.000 euros pour lever le pied contre Geel. Le Suisse, qui a joué à Waasland jusqu'en janvier 2005, affirme n'avoir téléphoné à son ancien coéquipier que pour avoir des billets pour ce fameux match. Selon Dufoor, ce n'est pas usuel entre joueurs et il n'avait plus eu de contact avec La Placa depuis que celui-ci avait quitté Waasland. L'UB a estimé les explications de La Placa peu crédibles et l'a suspendu. Surprise générale lors de la séance en appel du 9 février, quand Dufoor, interrogé par Denis, reconnaît avoir lui-même téléphoné à La Placa pour obtenir des billets pour un match de Mons. D'un coup, la version des faits de La Placa devient aussi acceptable que celle de Dufoor. L'UB rendra son verdict définitif le 1er mars. Mais pourquoi Dufoor a-t-il modifié sa déclaration originelle ? David Magri était son agent au moment de la tentative supposée de corruption. Et Magri n'est pas un inconnu pour Bruno Belmans (le manager de Geel). Le 14 mai 2005, quelques heures avant que Zheyun Ye ne signe un contrat de sponsoring de Geel, Belmans rencontre Magri dans un hôtel anversois. Pour discuter d'un transfert éventuel de Dufoor en Campine, affirme Belmans, mais l'UB ne le croit pas et le suspend pour trois ans. Lui aussi se pourvoit en appel. Il était présent lors de la séance de la Commission d'appel le 9 février. Bruno Belmans : (il rit) C'est vous qui le dites mais en l'entendant, j'ai été surpris. Laurent Denis : Rien n'était convenu. Je ne m'attendais pas à la réponse de Monsieur Dufoor. C'est du caviar. Je ne pouvais absolument pas m'imaginer ça. Denis : Mais... Que dites-vous ! Je n'étais pas avec Monsieur Allatta ce jour-là. Monsieur Allatta m'a confié les affaires de quelques joueurs dont il est le manager. Qu'un avocat défende des joueurs soupçonnés d'être impliqués dans un système de manipulation de paris n'implique pas qu'il soit lui-même concerné par ce système ? Je ne sais rien de tout ça. Quand Allatta se présente à Lommel, début octobre 2005, avec un investisseur virtuel, il place une condition : Magri devient le directeur sportif du KVSK United. Paul Creemers, le président de l'ambitieux club de D2 : " Je ne répondrai ni oui ni non. Je ne veux pas être mêlé à ça. Il semble que ces gens se baladent avec des revolvers. Ne m'en veuillez pas ". Creemers raconte son histoire à la police judiciaire en novembre 2005. Gilbert Bodart vient d'être nommé entraîneur de La Louvière et la presse publie les premières révélations sur les paris particulièrement élevés effectués sur St-Trond - La Louvière et d'autres matches. Tout s'éclaircit aux yeux du président. Paul Creemers : Oui. Immédiatement, j'ai pensé que quelque chose clochait. Qui propose encore 500.000 euros, de nos jours ? Même à Anderlecht, l'argent ne tombe pas du ciel. C'est ce que j'ai dit à Luc Beyens, notre manager. Allatta lui avait téléphoné. Luc m'avait appelé : - Président, nous sommes sauvés. J'ai un gros sponsor. Nous pouvons effectuer des transferts ! J'ai commencé à rire et lui ai répondu : - Luc, ce n'est paspossible. Allatta parlait d'une usine textile française. Il n'a jamais dit laquelle exactement, même lorsque je le lui ai demandé expressément, à plusieurs reprises. Il m'a dit que nous étions idéalement situés entre la Ruhr, les Pays-Bas et la Belgique. (il rit) C'était son récit commercial. Je n'ai plus jamais eu de nouvelles par la suite. Creemers : Je suis convaincu qu'il a cherché à entrer en contact avec bien plus de la moitié de tous les clubs belges de D1 et de D2. A mes yeux, tout cercle où ces gens sont passés ou qui aligne un de leurs joueurs est hautement suspect. Tous ! Pas Anderlecht ou Genk, naturellement : il a toujours cherché des clubs en proie à des problèmes financiers ou des formations ambitieuses qui pourraient avoir l'utilité de l'argent proposé. Il nous a servi l'histoire du club sympathique et ambitieux qu'il voulait faire monter en D1. Quand je lis le journal, maintenant, je tremble. Nous allons découvrir un fameux cloaque. Il ne s'agit pas de Betfair et de tout ça mais de la Chine : c'est là que se trouvent les plus gros parieurs. Le réseau va peut-être s'effondrer mais cela aura donné des idées à d'autres car il s'agit de sommes beaucoup trop importantes. Je pense que nous devrons rester attentifs à l'avenir. Creemers : Non. Je sais que les enquêteurs le pistent mais depuis la faillite de Lommel, il n'y a plus beaucoup de membres de notre direction qui ont eu à faire avec lui. Alors qu'on a aperçu Allatta dans les loges du Sporting Charleroi, ses hommes de paille surgissent de plus en plus souvent. Antar, une connaissance du sud de la France, de Mogi Bayat, le manager de Charleroi, qui a lui-même joué à l'AS Cannes, dans sa jeunesse. Antar a amené ses compatriotes Martin Ekani et Wilfried Grandisson à La Louvière. Magri a transféré Stavros Glouftsis de Geel chez les Loups. " Glouftsis voulait partir à tout prix ", déclare Vic Keersmaekers, le président de Geel. " Je sais que Magri est un contact d'Allatta mais je ne les ai jamais vus ensemble. Son transfert était avant tout une décision sportive : notre entraîneur, Peter Maes, était en conflit avec Glouftsis et surtout avec son père. Vic Keersmaekers : En janvier, je devais partir au Japon pour trois semaines. Je ne revenais que le 2 février, après la période des transferts, donc. Le soir précédant mon départ, Magri et Glouftsis sont venus me trouver : ils voulaient absolument que je règle le transfert avant. Je ne l'ai pas fait. Comme notre manager, Dirk Gijbels, refusait de discuter avec Magri, tout a traîné en longueur. Je préférais ne plus rien avoir à faire avec ces gens. Je ne me sentais pas à l'aise. Je me demande si on a parié sur nos matches. La seule fois où cela aurait pu se produire, c'était pendant le tour final, contre l'Antwerp, mais nous avons rué dans les brancards - NDLR : Ye voulait que Geel perde mais il a gagné 1-5. Quelques jours après ce match, Kevin Jansen (alors à Geel, maintenant à l'Antwerp) reçoit un coup de fil de Magri. " Je ne le connaissais que de vue ", explique le jeune attaquant. " Il assistait souvent à nos matches, avec Allatta et ce Chinois. David me téléphone et dit qu'il a le manager de Charleroi de son côté et que celui-ci m'attend à Bruxelles pour discuter d'un transfert. Le soir, je prends donc la route de Bruxelles. David est avec Allatta, qui me demande d'emblée si j'ai envie d'un transfert. Il dit : - J'ai des connections à Charleroi. J'ai pensé que quelque chose clochait, que ce n'était pas le manager de Charleroi. Nous avons bavardé un quart d'heure puis il est parti ". Jansen demande alors à Stavros Glouftsis si on pouvait faire confiance à ce David : " Il m'a répondu que oui, qu'ils étaient bons copains. J'ai alors téléphoné à Jacky Mathijssen. J'ai appris qu'on me connaissait mais qu'il n'y avait pas d'intérêt concret. Mathijssen a ajouté : - Méfie-toi de ces gens. Allatta tente de s'infiltrer ici depuis un moment. J'ai appelé David et je lui ai dit : - Je ne marche pas. Voilà donc Glouftsis à La Louvière. " Il n'en touche pas une en D2 et le voilà en D1. Contre nous, il n'était même pas titulaire ", commente un dirigeant de D2, qui n'y comprend rien.. Stavros Glouftsis : (nous interrompt) Cela ne s'est pas passé comme ça, monsieur, c'est Chris Benoît, le manager de La Louvière, qui a fait le transfert. Il m'avait visionné quelques fois l'année passée. Meneer Magri a simplement pris contact. C'est un ami de jeunesse. Glouftsis : Amis ? Je ne pense pas. Je n'en sais rien, en tout cas. Glouftsis : Je lis les journaux comme tout le monde, monsieur. Glouftsis : Je connais Kevin Jansen, oui. Je lui ai donné un numéro de téléphone, monsieur. Est-ce si bizarre ? Je n'ai été qu'un intermédiaire, sans plus. Je ne puis vous dire qui était présent au rendez-vous car je n'y étais pas. J'ai vu Allatta à deux ou trois reprises, c'est tout. Je n'ai pas son numéro de téléphone. Glouftsis : C'était sportivement intéressant pour moi. Je voulais jouer en D1. L'équipe avait des problèmes en attaque et voilà comment ça s'est fait. On raconte un peu trop de choses pour le moment, monsieur. Il y a peut-être quelque chose mais je n'ai certainement rien à voir là-dedans. Glouftsis : Jamais. David Magri n'a guère envie de donner une interview pas téléphone. On a déjà trop porté atteinte à sa réputation, dit-il. David Magri : Non, je ne suis pas du tout un ami. Je le vois aux matches d'Anderlecht et voilà, quoi. Je n'ai rien à voir avec le reste. J'ai aidé quelques amis à trouver un club, c'est tout. Magri : Il peut proposer qui il veut ! Je connais Pierrot, naturellement, mais qu'est-ce que cela signifie ? Ce n'est pas parce que je suis à côté du pape que je suis prêtre ? Si la police m'appelle, je me mets à sa disposition. Je n'ai rien à me reprocher. J'ai une entreprise de nettoyage, je suis un homme d'affaires : le fait qu'on cite mon nom nuit à mon business. Magri : (il rit) Non, pas du tout. Mon père est gravement malade. C'est donc impossible. Magri : Une fois. Sinon, je ne le connais pas. Laissons le dernier mot à Maître Laurent Denis. Selon une rumeur persistante, qu'alimentent présidents et managers de clubs, Zheyun Ye a déjà injecté de l'argent à La Louvière. Et cet argent est passé par Denis. Laurent Denis : Une seule fois. Des honoraires pour l'avoir défendu en Finlande. Sinon, rien : je ne suis pas un bureau qui sert d'intermédiaire pour distribuer de l'argent. Si, à un moment donné, il y avait un début d'accord avec Ye, cela ne concernait que le club de La Louvière et certainement pas d'autres personnes auxquelles il aurait fallu distribuer de l'argent. Je m'explique : je suis avocat, un peu connu dans le monde sportif. Olivier Suray, un ancien client, me contacte parce qu'il doit comparaître devant les présidents de la fédération et de la Ligue Pro finlandaises suite à un problème à Allianssi. J'ai effectué le voyage pour défendre Monsieur Zheyun Ye, que je ne connaissais pas, sinon. De retour en Belgique, Ye approche différents clubs et me demande d'être un de ses conseillers lors de ces contacts. Mais lui seul établit les contacts. Il se présente comme un homme d'affaires qui souhaite investir dans un club, soit comme sponsor soit en le rachetant. Mais il met nettement l'accent sur l'aspect sportif et le fait qu'il doit lui-même pouvoir renforcer l'équipe en engageant des joueurs qu'il paierait lui-même. Cela me perturbe un peu mais même ainsi, nous sommes encore loin du Système dont on parle. N'oubliez pas que nous nous situons en septembre, octobre 2005. Un moment donné, Ye s'intéresse aussi à La Louvière. Je lui dis directement que je suis l'avocat de la direction de la RAAL. Ensuite, il a eu une ou deux réunions avec Gaone, ce qui a amené l'intention de conclure un accord avec Ye. Le gros problème, c'est que fin octobre, il y a eu une affaire de m£urs et que Ye a disparu de la surface de la terre. Denis : Non. Comment voulez-vous que nous soyons au courant ? Ni Gaone ni moi-même ne savons comment on parie. Peut-être y a-t-il une part de vérité dans tout ce que vous dites mais je ne demande qu'une chose : que tout soit éclairci et que ma réputation reste intacte. Mais je puis vous dire une chose que j'ai demandé à Bodart de prendre un autre avocat. Désormais, je ne suis plus que l'avocat de La Louvière. Parce que je suis fidèle au président Gaone -NDLR : sauf qu'il vient d'envoyer un droit de réponse au nom du Sporting de Charleroi, cf. Intro p. 5-. Nous ne sommes donc impliqués dans rien, nous n'avons pas reçu d'argent du Chinois, hormis mes honoraires pour cette mission spécifique. Si c'était différent, je ne prendrais aucun risque. J'aurais quitté la Belgique depuis longtemps. JAN HAUSPIE