2 octobre 1996. Lance Armstrong a 25 ans quand on lui diagnostique un cancer à métastases. On l'opère à deux reprises, on ôte des tumeurs cérébrales et on lui prescrit une chimiothérapie.
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2 octobre 1996. Lance Armstrong a 25 ans quand on lui diagnostique un cancer à métastases. On l'opère à deux reprises, on ôte des tumeurs cérébrales et on lui prescrit une chimiothérapie. Ses proches et amis l'entourent. Parmi eux, Frankie Andreu, qui avait été son coéquipier chez Motorola pendant quatre ans. Le 27 octobre, Frankie et sa fiancée se rendent donc à Indianapolis. Quand deux hommes en blouse blanche entrent dans la chambre, Armstrong dit à ses amis de rester. Ils obtempèrent et cette décision va changer leur vie. Les médecins soumettent Armstrong à une liste de questions afin de déterminer quel type de chimiothérapie lui prescrire. L'un d'eux lui demande s'il s'est déjà dopé. Ses amis s'en souviennent. Sans hésiter, Armstrong énumère : EPO, testostérone, hormones de croissance, cortisone et stéroïdes. Frankie Andreu n'en croit pas ses oreilles. Dehors, Betsy prévient son fiancé : " Si tu prends ces saloperies, je ne t'épouse pas. " Frankie promet de ne jamais succomber à la tentation. L'amitié des deux hommes résiste à l'incident. " Maintenant, il m'est difficile de dire des choses positives à son sujet mais nous avons vécu de chouettes moments ", déclare Andreu. En automne 2002, quand Armstrong a rejoint le Vieux Continent, il est devenu le leader du groupe des Américains. Armstrong a une grande gueule, il se concentre sur sa carrière, obsédé par la réussite. Ses compatriotes profitent de ses primes de victoire. " Lance voulait tout dominer. Il était d'une humeur de chien quand il ne gagnait pas ", raconte Frankie. En 1993, lors de sa première année pro, il gagne une étape du Tour et est sacré champion du monde à Oslo, sous une pluie battante, à 21 ans. La chimio est un succès et Armstrong remonte à vélo en 1997. Andreu s'entraîne avec lui au Texas et Armstrong lui demande comment Betsy a réagi à Indianapolis. " Elle est devenue hystérique ", lui répond-il. Armstrong sait qu'elle constitue désormais un témoin potentiel dangereux. Il met sur pied une fondation contre le cancer et devient une marque. Il veut être un bienfaiteur mais surtout renouer avec le succès dans sa nouvelle équipe, US Postal, composée d'Américains comme George Hincapie, Christian Vande Velde, Kevin Livingston, Frankie Andreu et Tyler Hamilton. Armstrong est le patron. À l'entraînement, il harangue ses coéquipiers : " Alors, les poules mouillées, c'est le cancéreux qui doit vous montrer comment on s'entraîne ? " Hamilton découvre un homme allergique au repos, un maniaque du contrôle, qui décide tout : les quantités de flocons d'avoine au petit-déjeuner, la fermeture des bidons, le meilleur masseur, où acheter le meilleur pain et même quelles actions acheter en Bourse. Tout est blanc ou noir, fantastique ou effroyable. Il ne connaît pas le juste milieu. Armstrong appelle ceux qu'il n'aime pas des choads, la contraction de chump (nigaud) et de toad (répugnant). Ceux qui se plaignent, arrivent en retard, cherchent des excuses, se cachent dans le peloton sont des choads. Impressionné par l'énergie d'Armstrong, Hamilton accepte ses humeurs et sa tyrannie. Les Américains vivent à Nice. Ils sortent ensemble, leurs femmes font la cuisine. Elles donnent des surnoms aux coureurs : Hincapie est le Perroquet parce qu'il répète tout ce que dit Armstrong, Andreu est Cranky Franky parce qu'il le contredit parfois et Armstrong lui-même est le Con. Le cyclisme vit le retour d'Armstrong au Tour 1999 comme un nouveau départ, un an après le scandale Festina. Quand il enfile le maillot jaune au terme du prologue, l'Américain déclare : " Je suis peut-être devenu un meilleur coureur et certainement un meilleur homme. " Le miracle est complet quand US Postal défile dans Paris. " Ce n'était pas Hollywood mais Disney. Mon histoire est fantastique mais réelle. Je suis heureux et j'ai la conscience en paix. " Bill Clinton le reçoit à la Maison-Blanche, l'Amérique a un nouveau héros. Armstrong doit son succès à un système de dopage aussi bien structuré que dans l'ancienne RDA mais peu innovant. Le suivi médical s'élève à 15.000 dollars par an par coureur. Ce qui distingue le Boss des autres, c'est sa détermination : le dopage doit l'aider en course mais aussi à l'entraînement. Les produits lui permettent de s'entraîner davantage, de mieux se préparer, de réagir plus vite. Il choisit Michele Ferrari, le médecin sportif que l'Italie appelle déjà DottoreEPO. Il insiste pour que ses coéquipiers collaborent avec ce médecin. Christian Vande Velde se sent acculé, Andreu refuse de consulter Ferrari mais prend de l'EPO de son côté, en prévision du Tour, de peur de ne pouvoir suivre les autres. Armstrong sait qu'il ne peut être vu en compagnie de Ferrari pour ne pas écorner son image. Il le rencontre donc dans des endroits isolés, sur le parking d'une pompe à essence, près de Milan, par exemple. " Pourquoi ici ? ", demande Betsy, assise avec son mari dans le véhicule d'Armstrong. " Pour que cette fichue presse ne nous remarque pas ", rétorque-t-il avant de s'engouffrer dans le camping-car du toubib. Une heure plus tard, il est aux anges : " Mes valeurs sanguines sont fantastiques ! " Il demande à Frankie pourquoi il ne se fait pas traiter. Celui-ci se tait mais une fois descendu de l'auto, il dit à sa femme : " Je ne veux pas cette merde dans mon corps. " Ferrari campe aux alentours des camps d'entraînement d'Armstrong en Suisse, aux USA et même aux Canaries. Il adapte constamment les doses aux valeurs sanguines du coureur. Mais pas question de mettre un pied en France, car un médecin dopeur y risque la prison. Après l'affaire Festina, les coureurs sont traqués. On cache les aiguilles dans les sacs de sport et dans des bouteilles de coca vides. Lors d'une perquisition dans le car des coureurs, un médecin vide dans les toilettes des produits dopants d'une valeur de 25.000 dollars. Armstrong et ses meilleurs valets, Hamilton et Kevin Livingston, surnommés le team A, embauchent un motard pour les approvisionner. Ainsi, on ne peut rien trouver sur eux. Parfois, le trio dîne tard dans la nuit, après l'arrivée du courrier d'Espagne : il ne franchit la frontière que de nuit, quand il court moins de risques d'être contrôlé par la douane. Quand des coéquipiers hésitent, Armstrong les convainc d'un argument : " Tu te trompes, le reste de l'équipe le fait. " L'équipe est prévenue des contrôles et a le temps d'utiliser des produits masquants. Une fois, pourtant, un contrôleur se présente de manière impromptue. Alors qu'il patiente dans le lobby, un employé de l'équipe apporte une solution saline à Armstrong, qui se l'injecte en toute hâte, pour diminuer son taux d'hématocrite. Des failles apparaissent dans le système. Au Tour 1999, on apprend ainsi qu'Armstrong a été contrôlé positif à la cortisone. Il fait appel à ses contacts et l'UCI accepte une prescription pour une pommade contenant de la cortisone. Les enquêteurs s'acharnent : ils savent que même si l'EPO est difficile à détecter, il est couramment employé par le peloton. Ils congèlent donc des échantillons d'urine, dans l'attente de nouvelles méthodes de détection. US Postal fête sa victoire à Paris, en compagnie des épouses des coureurs. Betsy Andreu refuse de féliciter personnellement Armstrong. Fervente catholique, opposée à l'avortement, elle considère le mariage comme une institution sacrée et voit le monde en blanc et noir. Elle ne partage pas la conception de la vie d'Armstrong, qui enterre sa vie de garçon à Las Vegas avec tout le tintouin, stripteaseuses comprises, avant d'épouser Kirstin, enceinte. Il expose ses projets à quelques coureurs, en présence de Betsy, qui est elle-même enceinte et s'énerve tellement qu'un serveur lui demande si elle est la femme d'Armstrong. " Si c'était le cas, je divorcerais sur-le-champ. " Un an plus tard, la Justice française poursuit Armstrong : on a filmé des employés de l'équipe sortant des sacs poubelles. On y découvre des emballages vides d'Actovin, un extrait de sang de veau. Un manager prétend que c'est pour des collaborateurs diabétiques. Armstrong affirme n'avoir jamais entendu parler du produit. L'enquête est interrompue au bout de deux ans. Plus tard, des coureurs avoueront que l'Actovin figurait au menu quotidien d'US Postal. Fin 2000, Frankie Adreu raccroche après un Tour couru sans dopage : il sait qu'il lui est impossible de rivaliser avec les autres. Il devient directeur sportif d'US Postal puis d'autres équipes. Fin 2000, l'agence américaine antidopage est fondée. Elle engage un juriste de l'université de Stanford, Richard Young, qui lit les pages sportives, contrairement à ses collègues, mais ne croit pas aux contes de fées. Le 8 juillet 2001, lors du départ du Tour, le Sunday Times publie un article du journaliste irlandais David Walsh, qui parle des contacts d'Armstrong avec Michele Ferrari. Greg LeMond, triple vainqueur du Tour, y met en doute la pureté d'Armstrong. Celui-ci traite Walsh de tous les noms, téléphone à LeMond et le menace de l'accuser de dopage, avec une batterie de témoins. Pendant le Tour, deux membres d'US Postal font le guet à l'hôtel, pour prévenir les coureurs de l'arrivée éventuelle de contrôleurs. Les coureurs font confiance à Johan Bruyneel, qui est généralement averti des jours avant les contrôles. On ignore toujours d'où il tenait ses informations. Au Tour de Suisse, Armstrong présente des valeurs sanguines anormales mais cela ne déclenche pas la moindre enquête. Peu après, le coureur verse 250.000 dollars puis encore 100.000 à l'UCI pour la lutte antidopage. Pour que nul ne l'accuse de corruption, Hein Verbruggen, l'ancien président de l'UCI, déclare en 2011 : " Armstrong ne s'est jamais dopé. Jamais, jamais. Je ne le dis pas parce qu'il est un ami mais parce que je suis certain de ce que j'avance. " Un livre paraît avant le Tour 2004 : " L.A. Confidential ", coécrit par David Walsh. La vie cachée d'Armstrong y est dévoilée. Comme on décrit avec force détails la manière dont Armstrong menace les autres, le coureur soupçonne Betsy Andreu d'avoir tuyauté Walsh. De fait, celui-ci a frappé à la porte des Andreu, comme l'avoue Frankie à Armstrong. Pendant le Tour, deux collaborateurs raisonnent Frankie et tentent de le convaincre de faire signer par sa femme un document dans lequel elle nie savoir quelque chose. C'est une mission impossible car Andreu sait que sa femme refusera de mentir. Il choisit son camp et celui de la vérité, contre son ami. En août 2005, après la septième victoire d'Armstrong au Tour, L'Equipe annonce qu'on a décelé des traces d'EPO dans six échantillons d'urine de l'Américain, datant de 1999. Un an plus tôt, le champion a payé une prime correspondant à la moitié du montant assuré, dix millions de dollars, en prévision de sa victoire. SCA Promotions refuse de lui verser la totalité de la somme et cherche des témoins pouvant affirmer qu'Armstrong s'est dopé. Le 25 octobre, Frankie et Betsy racontent sous serment ce qui s'est passé neuf ans plus tôt dans l'hôpital d'Indianapolis. Trois jours auparavant, Armstrong demande à Frankie d'oublier ce qui s'est passé. Il se rend au Michigan, il enlace le couple, montre des photos de ses enfants. L'opération de charme est vaine : les Andreu témoignent. Le 30 novembre, c'est au tour d'Armstrong. En chemise blanche, les bras croisés, il nie tout, face aux caméras. Sous serment, il jure n'avoir jamais reçu de stimulants de Ferrari ni pris de produits dopants. Il conclut en disant que Betsy le hait. Frankie Andreu perd son emploi, beaucoup de connaissances coupent les ponts. Richard Young, le juriste de l'USADA, s'intéresse beaucoup au cyclisme. Tyler Hamilton est suspendu pour dopage sanguin en 2005. Un an plus tard, un autre ancien coureur d'US Postal, Floyd Landis, estpositif au Tour. Il se bat mais finit par s'incliner face à Young. Suspendu deux ans, il est en faillite, ayant dépensé sa fortune en frais d'avocats. Lorsqu'il met un premier terme à sa carrière en 2005, Lance Armstrong se consacre à sa fondation. Il fait du VTT avec George Bush, il a une liaison avec la rockeuse Sheryl Crow et est un ami de Bill Gates. En juillet 2008, il invite Barack Obama à la présentation d'un médicament contre le cancer à Austin mais le candidat à la présidence est en tournée en Europe et n'a pas le temps. Furieux, Armstrong téléphone à John Kerry, un autre démocrate, et menace de lancer un appel à voter contre Obama. Armstrong n'accepte pas de non quand il attend un oui. Il annonce son retour au cyclisme en automne 2008. Le 17 mars 2009, un contrôleur lui demande des échantillons d'urine, de sang, d'ongles et de cheveux. Armstrong le fait poireauter vingt minutes devant sa villa de Saint-Jean-Cap-Ferrat. C'est interdit, car l'Américain doit tolérer pareils contrôles, mais Pat McQuaid, le président de l'UCI, le couvre en jugeant le médecin français " pas très professionnel. " Armstrong est troisième du Tour, le président Nikolas Sarkozy lereçoit à l'Élysée. Quand Pierre Bordry, le pourfendeur français du dopage, jette l'éponge, Armstrong, qui le hait, twitte : " Au revoir, Pierre. " Est-il vraiment intouchable ? Pendant deux ans, les enquêteurs américains harcèlent Armstrong et ses anciens coéquipiers, qu'ils soupçonnent de dopage. Or, US Postal était une société publique. Le 3 février 2012, sans un mot d'explication, un procureur de Californie met fin à l'enquête. On pourrait croire à un triomphe d'Armstrong mais en fait, l'étau se resserre. En mai 2010, Floyd Landis a avoué et il a raconté qu'Armstrong aussi se dopait. Un an plus tard, Tyler Hamilton procède aux mêmes aveux devant les caméras. Il affirme avoir vu de ses propres yeux Armstrong s'administrer des substances interdites. Ils logeaient souvent dans des chambres communicantes, ce qui permettait au staff médical de passer facilement de l'une à l'autre. Ce sont là deux nouveaux informateurs, avec des faits de première main mais Armstrong est poursuivi depuis si longtemps par l'administration américaine que l'USADA n'intervient pas, afin de ne pas entraver l'enquête. Une fois le dossier refermé, la voie est libre. L'USADA diffuse dès le lendemain un communiqué, annonçant poursuivre la lutte contre le dopage et demandant des informations aux personnes impliquées. C'est une déclaration de guerre voilée de trois personnes : Travis Tygart, le patron de l'USADA, Bill Block, son juriste, et Richard Young, le stratège juridique. Les trois hommes interrogent le couple Andreu, Tyler Hamilton, Floyd Landis mais aussi de nouveaux témoins : George Hincapie, Levi Leipheimer, Christian Vande Velde, David Zabriskie, Jonathan Vaughters et une volée d'autres. Armstrong avouera à Oprah Winfrey que le témoignage d'Hincapie, son meilleur ami, l'a profondément marqué et a constitué un tournant. De nombreux témoins ont déjà été interrogés par le FBI dans le cadre de l'enquête précédente. Ils parlent parce qu'ils savent que l'affaire va passer en justice. Mentir devant le tribunal est un parjure qui expose les contrevenants à la prison. Or, voler en prison pour Lance, c'est trop demander, même à ses anciens amis. Le 13 juin, l'USADA annonce qu'il y aura bel et bien procès. Les témoins ne peuvent plus faire marche arrière. " Nous possédions assez de preuves ", explique Young, " mais Armstrong disposait de moyens financiers illimités. " Tygart reçoit des menaces de mort anonymes, Armstrong parle de chasse aux sorcières et demande à l'USADA, dans une lettre de 18 pages, d'abandonner ses charges. Un membre du congrès accuse l'agence antidopage de gaspiller les deniers publics. Le 23 août, Armstrong dépose les armes mais sans rien avouer. Il s'estime maltraité. Son enchevêtrement de mensonges s'effondre sous les témoignages de 24 personnes, témoignages confortés par des courriels, des extraits de compte et des prescriptions médicales. Le dossier fait plus de 6.000 pages, toutes consultables sur Internet. Armstrong lâche, laconique : " C'est un non-sens. " Richard Young dit : " Je n'ai fait que mon travail. " Un mois plus tard, l'USADA rend le dossier public. Il en ressort qu'Armstrong a versé au total plus d'un million de dollars à Ferrari. L'étau se resserre alors de façon définitive. Tyler Hamilton se sent un peu mieux que jadis, quand il s'enfermait dans l'hôtel où il s'était dopé pour la rédaction de son livre et qu'il envoyait par sms le numéro de sa chambre à l'auteur du livre, pour que personne d'autre ne sache où le trouver. À Dearnborn, Detroit, Betsy Andreu beurre les tartines de ses trois enfants. Le soir de Noël, son père lui a présenté ses excuses, pour l'avoir boudée pendant six ans, après son témoignage contre Armstrong, le héros du père. " Mon entêtement a été récompensé " dit-elle. Mais quand Armstrong passe aux aveux, un mois plus tard, lors du talk-show d'Oprah Winfrey, le goût est amer. " Lance a eu l'occasion de dire toute la vérité. Moi, je ne regrette rien. Si je m'étais murée dans le silence, comment aurais-je encore pu regarder les autres dans les yeux ". PAR DETLEF HACKE Frankie Andreu et son épouse Betsy ont été les premiers à dénoncer Lance Armstrong. L'Américain rencontre toujours le docteur Michele Ferrari dans des endroits isolés, pour ne pas être repéré. L'actovin, un extrait de sang de veau, figurait au menu quotidien des coureurs de l'US Postal.