Peu après midi, le thermomètre franchit allègrement les vingt degrés. Nous installons-nous dehors ou à l'intérieur ? Rouslan Malinovski (23 ans) regarde vers l'extérieur. Le soleil l'attire dans la tribune de la Luminus Arena, dont le calme n'est perturbé que par une tondeuse qui tourne sur la nouvelle pelouse de 80.000 euros.
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Peu après midi, le thermomètre franchit allègrement les vingt degrés. Nous installons-nous dehors ou à l'intérieur ? Rouslan Malinovski (23 ans) regarde vers l'extérieur. Le soleil l'attire dans la tribune de la Luminus Arena, dont le calme n'est perturbé que par une tondeuse qui tourne sur la nouvelle pelouse de 80.000 euros. " C'est fantastique, non ? Beaucoup de clubs ne le font pas mais notre management a investi dans un nouveau revêtement. Avez-vous vu le match de Manchester United à Rostov ? Comment peut-on joueur sur un champ de patates ? En Ukraine aussi, les terrains sont mauvais après la trêve hivernale. Mais bon, mon pays a d'autres soucis, plus importants. La guerre... " Malinovski va faire allusion à la guerre et à la Crimée à plusieurs reprises. Depuis la crise en 2014, la Premjer Liha est passée de seize à douze clubs. Les deux grands, le Shakhtar Donetsk et le Dynamo Kiev, ont été rapidement éliminés des joutes européennes et les jeunes talents ont mis le cap sur l'étranger. " Nous avions un grand championnat, plus fort et financièrement plus intéressant que le belge. Les footballeurs ukrainiens n'avaient aucune raison d'émigrer. Mais le football intéresse de moins en moins les gens. Zorja Louhansk a dû émigrer à Zaporizja, à plus de 400 kilomètres à l'ouest. Il n'y avait plus que 6.000 supporters contre le Shakhtar ou le Dynamo et j'ai même joué devant cent personnes. Dans ces conditions, comment voulez-vous qu'un club puisse encore payer ses joueurs ? " Ils sont cinq en Belgique - Andrij Totovitski (KV Courtrai), Roman Bezous (STVV), Serhiy Bolbat (Lokeren), Valeri Loutshkevitsh (Standard) et Malinovski - et d'autres attirent l'intérêt, comme le confirmera l'agent Serhiy Serebrennikov quelques jours plus tard. En 2002, l'agent de la ProStar Football Agency a été le deuxième Ukrainien après Oleg Iachtchouk en 1996 (Anderlecht) à rejoindre la Belgique. " Je m'attends à ce que de plus en plus de joueurs aillent à l'étranger, comme les footballeurs serbes et croates jadis. Ils sont partout, y compris dans des grands clubs européens, alors que la formation des jeunes au Shakhtar ou au Dynamo est d'un très haut niveau. Mais jusqu'à présent, ces joueurs pouvaient gagner plus en Ukraine qu'en Premier League et ils n'avaient aucune raison de s'expatrier. La guerre a fait baisser les salaires. " Malinovski est issu de Zjytomyr, une ville de 270.000 habitants, située dans le nord du pays. Comme son frère, qui a huit ans de plus, il a commencé à jouer au FC Polissya. " Quand Aleksandar, blessé, a dû arrêter de jouer beaucoup trop tôt, il est devenu mon premier entraîneur de jeunes ", raconte Malinovski, qui a attiré l'attention du Shakhtar Donetsk durant un tournoi de jeunes. Il n'avait pas encore treize ans et Donetsk se trouvait à 900 kilomètres de sa ville natale mais il n'a pas hésité un instant. " Je ne m'intéressais qu'au football. Quand je rentrais de l'école, je jetais ma mallette à terre pour aller jouer au foot avec mes copains. Mes parents, qui travaillent tous deux au philharmonique de Zjytomir, ma mère comme chanteuse, mon père comme accordéoniste, n'ont jamais tenté de me freiner. Ils ont compris que l'académie du Shakhtar était une école de vie, où j'apprendrais à vivre de manière autonome. " A son arrivée en 2006, le riche président du club, Rinat Achmetov, dressait les plans de la Donbass Arena, un nouveau temple de 50.000 places, qui a ouvert ses portes trois ans plus tard. " Un stade magnifique et une ambiance formidable les soirs de coupe d'Europe mais je n'y ai jamais joué ", dit-il. Il vivait, s'entraînait et étudiait à l'académie, sur les rives du lac de Kirsha, une école dirigée par le Néerlandais Patrick van Leeuwen. " C'était très professionnel. D'ailleurs, l'équipe nationale compte beaucoup de joueurs issus de l'école du Shakhtar. Mais ceux qui n'avaient pas le niveau étaient renvoyés et remplacés par d'autres jeunes. " Et, ajoute Serebrennikov : " La concurrence fait rage entre le Dynamo et le Shakhtar pour enrôler les meilleurs talents. Ce n'est pas toujours une bonne chose pour les jeunes mais ceux qui pouvaient rester bénéficiaient d'une excellente formation. On insuffle de la discipline aux enfants. On forme des joueurs aux yeux desquels l'équipe prime avant tout, des garçons qui sont prêts à placer leur ego entre parenthèses. On retrouve cet aspect dans le jeu de Rouslan. " Serebrennikov a découvert le médian ukrainien il y a cinq ans, en U19 nationaux. Il évoluait alors en D3, la Druha Liha, sous le maillot du Shakhtar 3. " C'est là que j'ai reçu mon premier salaire : 100 euros par mois, pas plus. Mais un jeune ne doit pas penser à l'argent. J'avais 18 ans et je jouais avec des adultes, dans un championnat très dur physiquement. C'était une bonne étape, de même que ma location au FK Sebastopol, avec lequel j'ai été champion en Persha Liga (D2). Le stade était comble, l'ambiance formidable et l'équipe alignait plusieurs jeunes, comme Mariusz Lewandowski et Igor Duljaj, qui avaient gagné l'Europa League 2009 avec le Shakhtar. " La vie dans la ville, au bord de la mer Noire, était agréable. Il y occupait un appartement et c'est là qu'il a rencontré Roksana Daniltsjenko, une étudiante qu'il a épousée l'année dernière. " Nous nous marions plus tôt que vous. Pourquoi pas ? ", sourit le médian. " C'est un chouette couple ", dit Serebrennikov. " Roksana le soutient et l'aide. Elle a une large part dans son succès. " Au printemps 2014, il a été loué une nouvelle fois, à Zorja Louhansk, un club qui évoluait au plus haut niveau, en Premjer Liha. " C'était un nouveau pas en avant. Le coach, Jouri Vernidoub, avait insisté pour m'avoir. Ce fut un tournant dans ma carrière. Quand l'entraîneur vous veut vraiment, vous donnez le meilleur de vous-même et progressez. Nous avons terminé septièmes, le meilleur résultat de l'histoire de ce club, et nous sommes qualifiés pour la coupe d'Europe pour la première fois depuis 1974. " La saison suivante a été encore meilleure, avec une quatrième place, et le médian, alors âgé de 22 ans, a joué les premiers rôles. " Il évoluait généralement au 8, de temps en temps au 10 mais il était un des leaders de l'équipe. Pas parce qu'il avait une grande gueule : il s'exprimait avec ses pieds. C'est un des footballeurs les plus professionnels que j'ai vus à cet âge. Il avait manifestement les qualités requises pour évoluer à un niveau supérieur ", se souvient Serebrennikov. Son étoile a brillé jusqu'en Europe. Il a marqué les deux buts à Charleroi. Quelques heures plus tard, son manager recevait un coup de fil de Dimitri de Condé, le directeur technique du Racing Genk. " Il voulait me transférer sur-le-champ. Il n'y est pas parvenu et nous avons attendu le mercato hivernal. " Il a encore marqué contre le Sporting Charleroi à Zaporizja. En déplacement au Legia Varsovie, il a marqué le 2-2 mais le public polonais a encouragé le Legia, qui s'est qualifié pour les poules de l'Europa League dans les arrêts de jeu. " C'était dingue. Des tribunes remplies, des gens qui dansaient et chantaient. j'avais envie de connaître ça. " La guerre pesait. Sur le quotidien, sur l'économie, sur le football. Le Metalist Charkov, le Metallourh Donetsk et Zaporizja ont disparu. Dniepr Dniepropetrovsk, encore finaliste de l'EL en 2015, était en proie à des problèmes financiers et il lutte actuellement pour le maintien. " Les petits clubs ont du mal à survivre, ce qui fait chuter le niveau du championnat. Le point positif, c'est que comme les salaires ont baissé, les étrangers sont devenus rares et les jeunes Ukrainiens ont reçu leur chance ", explique Serebrennikov, qui a transféré le médian en Belgique en janvier 2016. " C'est un championnat idéal pour grandir. Nous essayons de convaincre nos joueurs de construire leur carrière pas à pas, sans opter immédiatement pour l'argent. Il vaut mieux choisir un club où on jouera, pour progresser. On ne s'améliore pas en faisant banquette toutes les semaines dans un grand championnat et on n'y est pas heureux non plus. La Belgique est la vitrine de l'Europe. Si on s'y distingue, on peut franchir d'autres étapes. C'est un championnat difficile, dont le niveau des différentes composantes, technique, tactique et physique, est très élevé. " Pendant ses premiers mois en Belgique, Rouslan Malinovski a généralement évolué aux côtés d'Alejandro Pozuelo dans le trio médian de Peter Maes. Il est passé inaperçu. Pas de but et seulement trois assists. Le 1er mai, contre le Club Bruges, il s'est déchiré un ligament croisé du genou gauche. Il a loupé l'EURO et a failli retourner au Shakhtar mais le Racing Genk a souhaité prolonger sa location d'une saison. " C'était ma première blessure, une nouvelle leçon de vie. Une période très difficile, surtout quand j'étais au stade, à regarder un match sans pouvoir y participer. Je n'avais plus de contrat mais le club m'a aidé. " Serebrennikov rigole : " Il avait déjà un corps affûté mais après sa revalidation chez Lieven Maesschalck, il ressemblait à un bodybuildeur. C'est pour ça qu'après une interruption de huit mois, il est revenu aussi bien. Nous nous téléphonons après chaque match et il est toujours très critique envers lui-même. Même quand il a très bien joué, il trouve toujours des points à améliorer. Il est extrêmement discipliné. Quand il a un jour de congé, il va courir, tout seul. " Albert Stuivenberg, le successeur de Maes, lui a confié un autre rôle : il le place à droite du triangle, à côté de Sander Berge, dans le dos de Pozuelo. Serebrennikov : " Je préfère qu'il s'infiltre dans le rectangle mais le nouveau T1 le considère comme l'homme de liaison entre attaque et défense. Il doit récupérer davantage de ballons. Rouslan est très raisonnable. Si vous me demandez quelle est sa principale qualité, je dirai : sa tête. Il est intelligent, il pense vite et son exécution est rapide grâce à sa technique. Il a un autre atout : sa flexibilité. Il atteint son meilleur rendement au sein d'une équipe dominante, qui fait le jeu, et ses longues passes peuvent être utiles à la transition. " A la Ghelamco Arena, il a brossé un coup franc le long du poteau (" A l'académie du Shakhtar, j'ai passé des heures à ce petit jeu ") et il a expédié un corner sur la tête d'Omar Colley : deux moments-clés du fameux 2-5 à Gand, décisif pour la qualification de Genk pour les quarts de finale de l'Europa League. Samedi, il joue à Roulers et cinq jours plus tard, il se retrouvera à l'Estadio Balaidos du Celta Vigo. Un monde de différence. " Pas pour moi. Nous avons loupé les play-offs 1, ce qui est regrettable pour le club, mais après la trêve hivernale, nous avons joué plus intelligemment et concédé moins de buts. Il faut se concentrer sur chaque match ", précise le moteur de Genk. Le club peut transférer son médian à titre définitif, en levant son option. Malinovski sourit. " Et ensuite, après cette longue revalidation dénuée de repos, je pourrai enfin prendre des vacances. " PAR CHRIS TETAERT - PHOTOS BELGAIMAGE" L'Ukraine forme des joueurs capables de mettre leur ego de côté. On retrouve cette mentalité dans le jeu de Rouslan. " SERHIY SEREBRENNIKOV