Jan Mulder est passé par tous les états d'âme ces derniers jours. La victoire d'Anderlecht à Bruges lui avait fait penser qu'Anderlecht pouvait encore être champion. Entre-temps, les Bruxellois ont perdu leurs dernières illusions face au Standard.
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Jan Mulder est passé par tous les états d'âme ces derniers jours. La victoire d'Anderlecht à Bruges lui avait fait penser qu'Anderlecht pouvait encore être champion. Entre-temps, les Bruxellois ont perdu leurs dernières illusions face au Standard. Vous aviez misé sur le Club Bruges. JAN MULDER : Soyons clairs : sur l'ensemble de la saison, Bruges mérite d'être sacré. Je suis Anderlechtois mais pas aveugle. À Bruges, Anderlecht était meilleur mais il n'est jamais parvenu à être constant comme Bruges l'a été, sur l'ensemble de la saison. Le vrai miracle des play-offs, c'est le Standard, pas Anderlecht. Votre ancien club a vécu une drôle de saison. MULDER : Elle a été faussée par la reprise du club. Sur le plan de l'organisation, l'arrivée de Marc Coucke est une bonne chose mais le moment était mal choisi. Ça a fortement contrarié Hein Vanhaezebrouck et le club en a souffert. D'un point de vue général, cependant, je suis content qu'Anderlecht ait été repris par un Belge, enthousiaste et imprévisible, même s'il ne cadre pas du tout avec l'image plus réservée que les Vanden Stock ont conférée à Anderlecht. Mais je l'aime bien, Marc Coucke, même s'il me trouve parfois trop dur avec le Sporting. Qui aime bien châtie bien. Je suis moins critique vis-à-vis du Standard ou de Bruges car je suis moins sensible à ces clubs. Et je sais faire la distinction entre mon passé de joueur et ce que je fais maintenant. Dès lors, oui, il m'arrive de critiquer Coucke et Anderlecht. On ne vous l'a jamais reproché ? MULDER : Si, bien entendu. Quand je dis que je mise sur le titre de Bruges, on ne me comprend pas. Eddy Merckx est très fâché sur moi, d'ailleurs (il rit). Mais vous le dites ou vous l'écrivez quand même. MULDER : Je ne vais quand même pas dire que Bruges ne mérite pas son titre. Même si, secrètement, j'espérais qu'Anderlecht soit champion. Vous auriez fait la fête, dans ce cas ? MULDER : Je ne suis pas un fêtard mais, même si on n'aime pas les play-offs, il faut reconnaître qu'il y a du suspense. C'est un peu comme avoir une maîtresse : on ne peut pas mais c'est gai. Que faites-vous quand Anderlecht gagne ? MULDER : Je suis content mais je ne suis pas abattu quand il perd. J'aime ce club, ces couleurs, ces supporters, Michel Verschueren, Roger Vanden Stock, le stade. C'est ancré en moi et ça n'a pas beaucoup changé depuis que Marc Coucke est arrivé. Ce que je ressens pour Anderlecht est plus fort que le nom de son propriétaire. Anderlecht m'appartient autant qu'à Marc Coucke et il appartient plus encore à Paul Van Himst ou à Jef Jurion. Ce n'est pas une question d'argent. Mais je suis content de Marc Coucke. Il a l'enthousiasme d'un enfant et il s'est intégré au club. Le fait qu'il ait été soutenu par Roger Vanden Stock me rassure aussi. Les quelques fois où j'ai rencontré Marc Coucke, j'ai trouvé que c'était un chouette gars, chaleureux. On aurait pu avoir un Chinois ou un Thaï à la place. Je préfère ceci. Un Belge sent mieux les choses, il n'a pas peur des questions. Et les joueurs actuels, sont-ils dignes du maillot ? MULDER : Il va falloir beaucoup transférer, d'autant qu'on a vendu le meilleur : Hanni. Je l'aimais bien : c'était un technicien, il savait garder le ballon, prendre l'adversaire à contre-pied. Je n'ai jamais compris pourquoi les supporters ne l'aimaient pas et aimaient bien Teodorczyk. Je crois qu'avec le temps, les valeurs du public ont changé. On parle toujours du style de la maison, du football-champagne mais ça a changé. Et pas seulement à Anderlecht. Donc, les fans veulent des gens qui se battent plutôt que des artistes. Même s'il a beaucoup raté, Teodorczyk a gardé des partisans. C'est étrange. Il a de la personnalité mais il n'a pas les pieds d'un attaquant. C'est un peu un personnage culte, comme Wasilewski avant. MULDER : Oui mais celui-là, il était derrière, ça se voyait moins (il grimace). Moi je ne regarde que ce qui se passe devant, c'est là que ça se passe. Teodorczyk n'est pas sympathique alors qu'il devrait l'être. Il n'est pas seulement attaquant, c'est le porte-drapeau du club, il doit le représenter et il ne le fait pas du tout. Pourtant, les gens l'aiment bien. Peut-être qu'ils veulent voir des gens imperturbables qui n'en font qu'à leur tête. Vous aussi, vous n'en faisiez qu'à votre tête, non ? MULDER : Non hein ! J'étais beaucoup plus mou, j'étais un suiveur. (il ricane)Anderlecht n'a qu'un seul attaquant de pointe. MULDER : Le club qui ne forme pas lui-même son buteur doit l'acheter et ça coûte 30 millions. Si Marc Coucke ne délie pas les cordons de la bourse, ça ne marchera pas. Il aime bien Landry Dimata mais ce n'est peut-être pas suffisant. Anderlecht ne brille pas devant. Le danger vient surtout d'Adrien Trebel. Hein n'aime pas trop Henry Onyekuru, parce qu'il est incontrôlable, il n'écoute pas toujours les consignes. Moi je l'aime bien car, quand il a le ballon, il se passe toujours quelque chose. Anderlecht a pourtant toujours eu de bons attaquants. MULDER : C'est Anderlecht, tout de même. Avant, même Laurent Verbiest, un stoppeur, savait jouer au football. Je sais que le foot a changé et je ne veux pas radoter comme les vieux mais ce qui m'amuse, c'est de voir jouer Salah ou De Bruyne. Il y a encore des joueurs comme ça en Belgique ? MULDER : Mehdi Carcela. Et, parfois, Hans Vanaken ou Edmilson. Lors du match à Bruges, j'ai trouvé Deschacht extraordinaire. On ne se moque pas. MULDER : Je le pense sincèrement. Et Andy Najar aussi. Mais sans rien enlever à leur mérite, il n'est pas normal que les arrières latéraux soient les meilleurs. Qui aurait dit cela avant le championnat ? Hormis Tielemans, tout le monde était resté. Et Kums était arrivé. MULDER : Il ne fallait pas transférer Kums. Il était bon à Gand mais il faut le mettre dans de l'ouate. Il est trop sensible, tout doit tourner autour de lui. Et s'il ne s'impose pas immédiatement, les consultants comme moi le critiquent. Il y a encore une différence entre être champion avec Gand et jouer à Anderlecht. Et quand on débarque, on s'en aperçoit immédiatement. Kums l'a bien senti, Hein aussi. Tout le monde veut représenter Anderlecht mais il faut pouvoir supporter la pression et, quand Kums a signé, je me suis tout de suite dit que ce serait difficile pour lui, parce qu'il avait échoué à Udinese. Alors que c'est un bon joueur. J'espère qu'il me prouvera que j'ai tort. Mais pour moi, c'est un joueur pour Gand, trop modeste pour être un leader. Pour briller, il doit être en confiance. J'ai eu un peu d'espoir quand j'ai vu une photo des joueurs en train de brandir le poing dans le vestiaire à Bruges. Kums était parmi eux et je me suis dit qu'il était peut-être enfin intégré. On a sous-estimé le départ de Tielemans ? MULDER : Ce qui a surtout pesé, c'est le fait que Leander Dendoncker ait été obligé de rester alors qu'il voulait partir. Il faisait la gueule et n'était plus le même, d'autant qu'on le faisait jouer derrière. C'était contre-productif. Vous l'auriez laissé partir ? MULDER : Oui. Vingt-cinq millions, pour lui, ce n'était pas mal, surtout pour un joueur défensif. Même si, un an plus tard, ça ne représente plus rien (il rit). Mais ces dernières semaines, je l'ai trouvé meilleur. C'est un bon box-to-box mais il n'a pas la classe internationale. Ceci dit, même pour Tielemans, c'est difficile. Mais peut-on dire que son départ a décapité Anderlecht ? MULDER : Il m'a parfois manqué, parce que Kums n'était pas à la hauteur et Hanni était sifflé. Tielemans a eu de bons moments, il avait l'ADN d'Anderlecht. Il est parti trop tôt ? MULDER : Il est parti à temps mais je me demande s'il a suffisamment d'aura pour jouer au plus haut niveau. Que lui manque-t-il ? MULDER : De la puissance, un rayon d'action. Il est un peu timide. De Bruyne aussi mais il est plus exigeant. Quand on est bon, ça se fait automatiquement. Si j'étais à sa place à Monaco, il y a longtemps que je me serais révolté. Il doit partir. Pas revenir à Anderlecht mais je le vois bien en Allemagne, où on aime les tirs lointains. Le jeu y est moins rapide qu'en Ligue 1. On sous-estime le championnat de France. Trebel vous a surpris ? MULDER : Oui. J'ai aimé la bravoure dont il a fait preuve pour signer à Anderlecht alors qu'il semblait devoir aller à Gand. Ce transfert, c'est une réussite. Il joue toujours bien. Il a ce qui manque à Kums. Il peut jouer dans n'importe quel club au monde. Même à Liverpool, où il ferait aussi bien que Wijnaldum. Mais il va partir. MULDER : Moi, je le garderais, je lui donnerais un meilleur contrat. C'est un pilier. Que pensez-vous de Gerkens ? MULDER : Je ne pensais pas qu'il serait aussi fort. Lui non plus, sans doute. C'est un joueur raffiné, il a le style d'Anderlecht. Et Morioka ? MULDER : Aussi. C'est une force tranquille qui caresse le ballon. J'attends encore une saison avant de me prononcer. Je l'ai vu faire de belles choses à Waasland Beveren. Le rythme y était moins élevé mais il pourrait être très fort la saison prochaine. Pourtant, Hein ne l'aime pas trop. MULDER : Bon, on va déjà voir s'il va rester. Même si moi, je le garderais. Car c'est un bon entraîneur. Si même Raymond Goethals a entraîné Anderlecht... Ça, je n'ai jamais compris. Ce n'était pas du tout le style de la maison, un braillard de Saint-Trond. Un homme formidable mais pas fait pour Anderlecht. L'anti-Sinibaldi. Hein est fait pour Anderlecht. Weiler, je ne le supportais pas. Mais il a été champion. Qu'est-ce qui vous énervait chez lui ? MULDER : La plupart des gens jugent les entraîneurs sur leur palmarès mais pas moi. Weiler avait peur des médias. Mais sans les médias, il n'y a pas de foot. C'est grâce à eux qu'il y a de l'argent. Weiler était un mathématicien qui n'avait rien à faire là. Il a fait beaucoup de tort au football, même si ce n'est pas irréparable. Je ne pouvais même plus regarder un match d'Anderlecht. Je me demande même comment Roger Vanden Stock et Herman Van Holsbeeck ne bronchaient pas. Ils l'ont défendu jusqu'au bout, c'était leur devoir. Weiler était un homme bien éduqué, il représentait bien le club. Mais c'était un peureux. Vanhaezebrouck a-t-il tiré le meilleur parti de son noyau ? MULDER : Si Anderlecht termine deuxième, on pourra dire que oui ( il rit). Il est reparti de zéro. Il lui arrive parfois de s'en prendre publiquement à ses joueurs. MULDER : Les entraîneurs qui ne font jamais la moindre remarque au sujet de leurs joueurs sont un peu hypocrites. Un joueur doit pouvoir supporter cela. Et ce n'est pas parce qu'on critique un joueur qu'on ne peut pas le soutenir. Vous auriez supporté cela quand vous jouiez ? MULDER : Absolument pas. J'aurais fait mes valise. Quand Het Laatste Nieuws écrivait : - Mulder n'a pas été trèsbon, j'étais malade pendant trois jours. On aurait dû me conseiller, même si je n'aurais pas compris. Un joueur de foot n'apprend pas facilement. Pourquoi ? MULDER : C'est difficile de changer. J'aurais dû être plus dur mentalement. Sur le terrain, je me battais mais quand Van Himst me disait : - Donne ta balle, j'étais déstabilisé, alors qu'il avait raison. Il faut pouvoir se dire que, quand quelqu'un vous donne un conseil, c'est pour votre bien. Les joueurs se sentent toujours agressés, c'est bête car on a des choses à apprendre mais il faut le vouloir. Si j'étais Carcela, je ferais moins le malin sur le terrain, par exemple. C'est pour ça qu'il a échoué à l'étranger. J'aime le beau geste mais pas la vanité. Moi aussi, j'ai parfois trop misé sur mon talent. J'étais assez fort pour jouer en équipe première à Anderlecht mais pas pour gagner la Coupe d'Europe, comme Robbie Rensenbrink. J'aurais dû être un peu plus comme Diego Costa au lieu de jouer comme un gamin de 14 ans. Romelu Lukaku, c'est le contraire : lui, il ne fait qu'apprendre. Ce n'est pas bon non plus. Il n'a plus rien à apprendre. Il doit récolter ce qu'il a semé, être plus relax. Pas besoin de se précipiter sur la vidéo dès qu'un match est terminé pour savoir ce qui aurait pu être meilleur. C'est un joueur formidable. Vous dites que vous ne regardez pas ce qui se passe derrière la ligne médiane mais ce qui manque à Anderlecht, justement, n'est-ce pas une bonne défense ? MULDER : Je trouve que celle de Bruges n'est pas au point non plus. Et Manchester City ? Que c'est mauvais ! Mais il est largement champion. Croyez-moi : une bonne défense, c'est moins important. C'est devant que ça se passe. C'est là qu'on fait la différence. Et quand on a de bons attaquants, les défenseurs sont meilleurs car ils sont moins stressés, ils ont moins peur de faire une erreur. Quel attaquant Anderlecht doit-il transférer ? MULDER : Aïe ! Ici, on parle de la crème du football. C'est une question difficile. Moi, j'aimais bien Harbaoui. Oui, mais c'est un garçon difficile. MULDER : Je propose qu'on remplace le mot attaquant par garçon difficile. On dira : - Notre noyau est presque complet, nous ne cherchons plus qu'un garçon difficile. Ha ! Ha ! Ceux que je trouve bons sont impayables, ils coûtent 50 millions. Celui de Leipzig, Timo Werner. Mais on ne peut plus acheter ça. Il faut aller avoir en Regionalliga ou en Ligue 2. Aurait-il fallu rapatrier Mitrovic ? MULDER : Je suis contre le fait d'aller rechercher des joueurs, c'est triste. Surtout quand ils deviennent vieux. Courtrai peut le faire mais pas l'Ajax, Feyenoord ou Anderlecht. C'est un conseil que je donne : ne faite pas ça, construisez ! Mais je ne suis ni président, ni manager ni entraîneur d'Anderlecht. À eux de jouer. Moi, je juge.