16 septembre 2012. Dunblane, un village à 45 kilomètres au nord-est de Glasgow, se prépare à l'arrivée d'Andy Murray. Un peu moins d'une semaine plus tôt, il a fait la fierté de l'Ecosse en remportant à New York son premier Grand Chelem, quelques semaines après avoir enlevé l'or olympique. Les 10. 000 habitants de Dunblane, dont est originaire le joueur, sont dans tous leurs états. On rit, on fait la fête.
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16 septembre 2012. Dunblane, un village à 45 kilomètres au nord-est de Glasgow, se prépare à l'arrivée d'Andy Murray. Un peu moins d'une semaine plus tôt, il a fait la fierté de l'Ecosse en remportant à New York son premier Grand Chelem, quelques semaines après avoir enlevé l'or olympique. Les 10. 000 habitants de Dunblane, dont est originaire le joueur, sont dans tous leurs états. On rit, on fait la fête. Ce hameau paisible a été victime d'un des pires bains de sang de l'histoire écossaise, le 13 mars 1996. Thomas Hamilton (43 ans) a surgi dans la salle de gymnastique de la Dunblane Primary School pour abattre seize enfants et leur institutrice avant de se donner la mort. " J'aurais pu figurer parmi les victimes ", écrit Murray dans Seventy-Seven: My Road to Wimbledon Glory, la biographie parue en 2013. C'est la première fois qu'il parle du massacre, qu'il préfère oublier. Control-Alt-Delete. " Le pire, c'est que nous connaissions le tueur fou. Ma mère l'avait même pris en stop à plusieurs reprises. J'ose à peine l'imaginer à côté d'un assassin. Moi, je l'avais connu au Boys Club, un club de scouts où nous avions bien rigolé. Je ne parviens toujours pas à comprendre ce qui s'est passé ", explique-t-il au Times. Au moment des faits, Murray avait huit ans et il se rendait à la salle de gym avec son frère Jamie (10 ans) quand ils ont entendu de coups de feu. Ils se sont cachés sous le bureau du directeur. Judy Erskine, leur mère, a raconté au New York Times: " Je faisais partie de ces dizaines de mères massées à la porte de l'école, inquiètes... Nos enfants étaient-ils toujours en vie? Ce fut terrible. Des semaines après le drame, les rues étaient toujours désertes. Les gens restaient chez eux, entre leurs quatre murs. Je ne parviens toujours pas à passer tout près de ce bâtiment. " L'arrivée d'Andy permet au village de tourner la page. Ses succès sont censés chasser les démons de l'endroit. " Il fait partie de mon passé et je ne veux pas le fuir mais je préfère penser à l'avenir de Dunblane. Ses habitants ont retrouvé le sourire. Je suis fier d'y avoir contribué. " Andy Murray n'a que deux ans quand il reçoit une mini-raquette. Pendant des heures, sa mère lance des balles en mousse à ses deux fils, à peine sortis des langes. " Jamie attrapait tout mais moi, au début, je ratais tout. Useless, même si ma mère ne le disait évidemment pas ", a confié Murray au Daily Mirror. Il manque de concentration, sa coordination est mauvaise et il est une teigne, qui ne supporte pas la défaite. Pourtant, Judy ne baisse pas les bras. " J'aimais le sport et j'espérais que mes enfants se mettent au tennis, sans que je les y pousse ", dit-elle au Herald. Judy Erskine encourage ses fils. Elle-même a dû renoncer à son grand rêve, une carrière internationale. " Je n'étais pas un talent exceptionnel mais le tennis était ma vie ", déclare-t-elle au New York Times. " Je voulais créer un environnement au sein duquel ils puissent se développer. Ils devaient bénéficier du soutien que je n'avais jamais eu ", précise celle qui est actuellement capitaine de l'équipe britannique de Fed Cup. Dans Coming of Age, Murray s'estime heureux de n'avoir jamais été poussé. " Mes parents ont toujours dit que l'essentiel était que je sois heureux. J'ai donc continué à jouer sans pression et j'ai progressé. " Les matches avec sa mère et son frère, qui a quinze mois de plus que lui, se déplacent du living au jardin. Le petit Murray s'exerce comme un diable. Des années plus tard, quand la maison est vendue, les nouveaux propriétaires trouvent des dizaines de balles de tennis usées sur le toit, dans les gouttières et dans les parterres de fleurs. A trois ans, Andy Murray tape ses premières balles sur le gazon artificiel du Dunblane Sports Club, non loin du domicile parental. Père, mère, grand-père et grand-mère lancent des centaines de balles à Andy, tous les jours. Judy : " A cinq ans, il a déclaré vouloir jouer au vrai tennis. " Leon Smith, l'entraîneur local, observe le gamin. " La première fois que je l'ai vu jouer au mini-tennis, j'ai été surpris par sa rage de vaincre. " Ses grands-parents, Shirley et Roy Erskine, opinent: il ne savait pas perdre. " Quand il sentait qu'il ne pouvait pas gagner, il se fâchait, surtout dans les matches contre son frère. Combien de raquettes n'a-t-il pas massacrées à terre ? C'était vraiment un problème. Quand quelque chose n'allait pas comme il le voulait, il tapait du pied, il trépignait : - Je dois progresser ! " C'est Jamie qui se fait un nom et qui atteint la finale U12 du Junior Orange Bowl de Miami. Il figure dans le top trois européen de sa catégorie d'âge, derrière Rafael Nadal et Richard Gasquet. Judy au New York Times: " Le fait d'avoir un frère doué a constitué un stimulant pour Andy. Lors de son premier tournoi étranger, à Rouen, il a perdu les demi-finales contre Gaël Monfils, en trois sets. Jamie a gagné la finale 6-1, 6-0, mais en rentrant à la maison, Andy ne cessait de répéter : - Si tu as gagné, c'est parce que je l'ai épuisé. " C'était hilarant. Judy est engagée comme entraîneur à temps plein par la Fédération écossaise. La famille en souffre. Andy a neuf ans quand sa mère quitte la maison, le laissant avec son frère et son père, Will, responsable régional d'un groupe de librairies. " Je ne pensais qu'au tennis. Je rentrais souvent tard le soir, il était difficile de planifier des vacances... Mon travail a eu un énorme impact sur nos vies ", reconnaît Judy plus tard. Murray a confié au Daily Mirror que l'expérience avait été traumatisante. " Je ne me sentais bien que sur les courts, loin des disputes. Je jouais au tennis. J'étais furieux de ce qui arrivait. Parfois, j'emmenais ma colère sur le terrain. " La rivalité qui l'oppose à son frère entraîne souvent des explosions de colère. Jamie au The Telegraph: " Parfois, je laissais mon frère gagner quelques jeux, dans les matches du club. Sinon, il était insupportable. " Il voulait gagner sans le pouvoir. Andy: " Je préférais ne plus jouer contre Jamie, puisque je perdais toujours. Le pire, c'est qu'il me charriait pendant une semaine. J'en devenais fou. Je n'avais plus qu'un objectif: battre mon frère. Malheureusement pour moi, il était plus grand et plus fort. " Leon Smith, son entraîneur d'alors, précise: " Son cerveau était fait pour le tennis. La plupart des enfants rentraient chez eux après les entraînements ou les matches mais Andy, lui, restait pour assister aux autres matches. Il voulait tout savoir sur les autres joueurs, il tentait d'absorber un maximum d'informations. Quand nous étudiions ensemble le tirage d'un tournoi, alors qu'il n'avait que onze ans, il énonçait sans peine les qualités et les défauts des autres joueurs. - Celui-là n'aime pas aller au filet ou - Un coup droit faible. Il était perfectionniste. " A dix ans, Andy Murray bat son frère pour la première fois, dans le tournoi de Solihull. Smith : " Il ne voulait pas seulement gagner mais humilier Jamie. " Dix-sept ans plus tard, il reste des traces de cette victoire: un ongle pourpre, cassé, à l'auriculaire de sa main gauche. Fichu pour toujours. Judy : " L'ambiance était à couper au couteau dans notre minibus. Andy était assis à l'arrière, ses mains à plat sur le siège. Il n'arrêtait pas d'embêter son frère jusqu'à ce que celui-ci se retourne, exaspéré, et assène un coup de poing sur sa main gauche. Il a saigné, pleuré. Le lendemain, sa main était toute gonflée. Le médecin lui a fait une piqûre. " Les rôles se sont inversés pour toujours. Jamie Murray, jadis numéro deux mondial, s'incline face au talent et à la volonté de son frère, qui remporte le Junior Orange Bowl à douze ans, en 1999. Smith: " Nous savions déjà que nous travaillions avec un des plus grands talents du monde. " Andy Murray remporte le championnat britannique U14 à douze ans mais il rencontre peu de résistance en Ecosse et en Angleterre. Il ne veut pas suivre la voie de son frère qui, au même âge, a rejoint l'école de la Lawn Tennis Association à Cambridge mais est revenu au bout de huit mois, déçu et moins bon qu'avant. Son grand-père, Roy Erskine, un ancien footballeur professionnel d'Hibernian et de Stirling, espère en secret qu'Andy va accepter l'offre des Glasgow Rangers et opter pour une formation en football à la Rangers School of Excellence. En vain. " Le football, c'était pour le plaisir, rien de plus. " Sa vie change à Andorre. La Grande-Bretagne perd le championnat d'Europe U16 contre l'Espagne et Murray échange quelques balles avec Rafael Nadal, dans la foulée. Les deux joueurs engagent la conversation et quelques heures plus tard, Murray téléphone à sa mère. Judy explique au Guardian: " Il ne m'a même pas dit bonjour. - Sais-tu avec qui Nadal s'entraîne ? Avec Carlos Moya! Le numéro un mondial. Moi, je joue avec toi ou avec Jamie. Je veux aller en Espagne. Je savais qu'il était inutile de l'en dissuader. " Ses parents rassemblent 45.000 euros auprès de la famille, d'amis, de sponsors et de la Fédération anglaise pour lui permettre de suivre un programme intense d'entraînement de 18 mois à la célèbre Academia Sanchez-Casal de Barcelone. Il n'y connaît personne et ne parle pas un mot d'espagnol mais il bout d'impatience. " La décision a été très difficile quand même. Je devais arrêter mes études sans savoir si j'obtiendrais des résultats. " Emilio Sanchez, ancien numéro un mondial, et Pato Alvarez, le gourou colombien du tennis, ne sont pas impressionnés. " Il était grand, maigre et maladroit. Il n'avait pas l'air d'un joueur de tennis ", rappelle l'entraîneur espagnol dans le livre Andy Murray Champion de Mark Hodgkinson. " Dès que nous avons joué, j'ai revu mon opinion. Il m'a battu en deux sets... Mais j'ai compris qu'il devait travailler son endurance et ses aptitudes physiques en général. Il s'était entraîné beaucoup trop peu. " L'académie constitue une base idéale pour les meilleurs joueurs du monde, qui veulent affûter leur jeu contre des juniors en prévision de Roland Garros. Murray gagne un set contre Moya et bat Guillermo Coria deux jours de suite. L'année suivante, en 2004, celui-ci va disputer la finale parisienne. " J'étais très décidé. J'ai commencé à m'entraîner davantage. " Début 2003, son petit monde s'effondre: sa rotule est usée mais les médecins ne peuvent l'opérer qu'une fois sa croissance terminée. " Il pouvait à peine jouer... Ce fut la période la plus noire de sa carrière ", témoigne sa mère. " Il s'adonnait à la musculation pour renforcer le haut de son corps, il nageait et il râlait. Beaucoup. " En septembre 2003, Murray gagne quand même son premier Futures à Glasgow. C'est le plus petit tournoi du circuit international. Il achève la saison en sixième position au classement des juniors et un an plus tard, il s'adjuge l'US Open. " Il pensait que personne, à l'académie, ne savait qu'il s'était imposé à New York. Il l'a donc raconté lui-même, en ajoutant qu'il ne voulait pas être traité en super star ", écrit son biographe, Hodgkinson. Les Anglais voient en lui le successeur de Tim Henman. Il est élu BBC Young Sports Personality of the Year en 2004. Hodgkinson: " Il a failli louper la remise des prix: il s'était enfermé dans la salle de bains de son hôtel, par inadvertance. " En juin 2005, Murray, alors numéro 312, obtient une wild-card pour son premier Wimbledon. Il atteint le troisième tour mais il galvaude un avantage de deux sets contre David Nalbandian, finaliste du tournoi trois ans plus tôt. Après Henman et Greg Rusedski, il devient l'espoir de la nation. Pourtant, le public britannique le trouve hargneux et ne l'aime pas beaucoup. On ne lui pardonne pas les bordées de jurons qu'il lâche au très chic All Engeland Club. " C'est ma mère qui m'a appris à jurer quand je jouais en double mixte avec elle, tout petit. Elle jurait comme un charretier. " Miss Murray, toujours omniprésente, est encore moins appréciée. En 2006, après la victoire d'Andy sur Andy Roddick, elle se voit refuser l'entrée du Members' Enclosure - réservé aux membres. Elle en parle le lendemain dans le quotidien The Herald. " Wimbledon est trop formel, trop coincé. Je n'aime pas ces robes à fleurs. " Elle fait allusion à Jane, la mère de Tim Henman, issue de la meilleure société. La rédaction reçoit des dizaines de lettres de protestations et de menaces. Ça n'empêche pas Murray d'être, avec Nadal, le seul à battre Roger Federer en 2006 et d'intégrer le top vingt. La Lawn Tennis Association est consciente de l'impact de Murray sur le tennis national et elle débourse 600.000 euros pour les services de Brad Gilbert, qui va accompagner Murray 40 semaines par an. " Ce fut une des décisions les plus faciles de ma vie ", raconte Roger Draper, CEO de la LTA. " Andy est un modèle pour nos enfants. Ils pensent: - Il n'a que vingt ans, il est né à Dunblane. S'il peut rejoindre l'élite mondiale, nous en sommes capables aussi. " La collaboration ne dure pas longtemps mais quand Gilbert quitte Murray, en novembre 2007, celui-ci est douzième. C'est inespéré, au terme d'une saison marquée par les blessures et les forfaits. Quand son frère Jamie remporte la finale de Wimbledon aux côtés de Jelena Jankovic, la caméra zoome sur les larmes d'Andy. La Grande-Bretagne est émue. Murray confie au Guardian : " Je me suis rappelé notre jeunesse, quand j'essayais d'être meilleur que Jamie. Il était plus malin, plus costaud et il jouait mieux. Il était aussi plus gentil. " A partir de 2008, Andy Murray talonne l'invincible duo Federer-Nadal mais le Suisse est plus fort que lui dans leur première finale, à l'US Open. Le jeune Ecossais devient numéro deux après des victoires contre Nadal et Novak Djokovic, notamment. En janvier 2010, il dispute la finale de l'Open d'Australie, que Federer enlève à nouveau en trois sets. " Je peux déjà pleurer comme Roger mais malheureusement, je ne joue pas encore aussi bien. " Applaudissements. " Maman, pardon. " Judy le tance : " Ne dis plus jamais ça. Ne comprends-tu pas à quel point te voir disputer la finale d'un des plus beaux tournois du monde, contre le meilleur joueur, est beau à mes yeux ? Ton heure viendra. " En 2011, il perd encore la finale de Melbourne, contre Djokovic cette fois, mais une véritable Murraymania s'empare de l'Angleterre quand il atteint la finale de Wimbledon, son tournoi. Federer le bat en quatre sets et Murray ne peut contenir ses larmes. Le Center Court pleure avec lui mais un mois plus tard, lors de la finale olympique, l'Ecossais de 25 ans est le meilleur. Il bat le Suisse 6-2, 6-1, 6-4. Soutenu par Ivan Lendl, son coach depuis début 2012, Murray remporte son premier Grand Chelem en septembre, à New York, au terme d'un match épuisant en cinq sets contre Djokovic. " The Big Three is now the Big Four ", titre The Guardian. " Maintenant que j'y suis arrivé, je peux entamer la seconde phase de ma carrière. " Dimanche 7 juillet 2013, Wimbledon. Après 77 ans d'attente, Andy Murray peut devenir le premier lauréat anglais, après Fred Perry en 1936. Ici, à l'endroit où il a laissé couler ses larmes un an plus tôt, l'Ecossais a l'occasion d'écrire une page d'histoire. Il est à nouveau opposé à Djokovic, contre lequel il a joué - et perdu - sa sixième finale de Grand Chelem quelques mois plus tôt à Melbourne. Le Royaume rêve. Est-ce possible ? Oui : 6-4, 7-5, 6-4. Les milliers de supporters à Murray Mountain, les 15.000 fans en délire du Center Court, les quelque 17 millions de téléspectateurs de la BBC entrent aussi dans l'histoire. Andy Murray, le perdant écossais, est maintenant devenu Murray, le Britannique gagnant. Son speech est modeste : " Enfin, Wimbledon a été positif pour la Grande-Bretagne. Espérons maintenant ne plus devoir attendre 70 ans ou plus. " PAR CHRIS TETAERT " Mon frère Jamie attrapait tout mais moi rien. Useless, même si ma mère ne le disait pas. " Andy Murray