La station balnéaire de Trabzon, ville portuaire cosmopolite et plaque tournante de l'ancienne route de la soie entre l'Orient et l'Occident, vit au rythme de sa communauté. Et certainement à celui de l'équipe de football de Trabzonspor, qui vise le titre en Süper Lig. Située au nord-est du pays, cette région de quelque 800.000 habitants borde la mer Noire. Trabzon constitue le pont entre le Caucase, l'Asie centrale et l'Occident.
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La station balnéaire de Trabzon, ville portuaire cosmopolite et plaque tournante de l'ancienne route de la soie entre l'Orient et l'Occident, vit au rythme de sa communauté. Et certainement à celui de l'équipe de football de Trabzonspor, qui vise le titre en Süper Lig. Située au nord-est du pays, cette région de quelque 800.000 habitants borde la mer Noire. Trabzon constitue le pont entre le Caucase, l'Asie centrale et l'Occident. La ville est considérée comme le dernier bastion chrétien d'Asie. La plupart des églises et des monastères ont toutefois été convertis en mosquées. Trabzon se trouve au pied d'une forteresse de l'époque byzantine. De grands morceaux des anciens murs de la ville romaine ont été préservés. Dans la vieille ville se trouve le musée du football, plein de nostalgie, qui regorge de références à la période de gloire des années 70 et 80. Autour de la place Atatürk, dans le centre de la ville, il y a beaucoup de mouvement. Dans la rue commerçante centrale Uzun Sokak, nous sommes l'un des rares touristes à être accostés: une mère et sa fille cherchent un peu de monnaie et un petit garçon nous tire le bras. Combien de temps la politique monétaire peu orthodoxe du président RecepTayyipErdogan pourra-t-elle être maintenue sans créer une crise financière majeure? L'avenir politique du dirigeant turc semble incertain, et sa cote de popularité est plus basse que jamais. En dehors de cela, il est agréable de déambuler parmi les boutiques colorées de vêtements, tapis et autres décorations kitsch. Le bruit constant des klaxons des dolmus, des petits bus urbains blancs transportant des passagers, est offert en plus. Ça tranche avec le calme des terrasses de la place elle-même. Les gens se promènent ou discutent, souvent en sirotant un thé traditionnel. Ou alors ils se font cirer les chaussures, dégustent un kebab ou un köfte, pendant que les gourmands préfèrent les baklavas ou autres pâtisseries sucrées. En Turquie, Istanbul est la plaque tournante du football. Depuis la création de la Süper Lig et l'introduction du foot pro en 1959, pas moins de 89% des titres ont été remportés par les clubs situés sur les rives du Bosphore. Les géants Galatasaray (22), Fenerbahçe (19), Besiktas (seize) et plus récemment Istanbul Basaksehir (un) ont assis leur domination. En plus de soixante ans, seules deux équipes ont réussi à les priver du sacre. La dernière, c'était Bursaspor en 2009-2010. C'est désormais Trabzonspor qui tente de briser l'hégémonie stambouliote. Les BordeauxetBleu ont accueilli jadis nos compatriotes ChristianBrüls, LuisPedroCavanda, KarelD'Haene, HansSomers, BerndThijs et KurtVanDePaar. C'est déjà la KaradenizFirtinasi (La Tempête de la Mer Noire) qui, en 1976, a été la première équipe à ramener le trophée national en dehors d'Istanbul. AhmetAgaoglu (64 ans), élu président du club en 2018, est un facteur-clé du succès actuel. Originaire de la zone montagneuse de Trabzon, il est devenu administrateur en 1990, puis a occupé le poste de vice-président entre 2000 et 2002. Dans six mois, de nouvelles élections seront organisées, auxquelles cet homme actif dans la construction navale se représentera. Depuis juillet, il est également à la tête de la Ligue professionnelle turque. Agaoglu met en garde contre une euphorie excessive. "Je suis ici depuis longtemps et je sais comme personne à quel point les attentes sont élevées", explique le sosie de DidierDeschamps. "En 2002, je rêvais déjà de diriger ce club. J'ai dû attendre seize ans pour y parvenir. C'est une énorme responsabilité. Le club était au bord de la faillite. En deux ans, j'ai effacé presque toutes les dettes: je consacrais 80 à 85% de mon temps au sauvetage. Je devais m'assurer que notre communauté s'implique dans le combat. Le succès a été au rendez-vous, puisque notre moyenne de spectateurs est passée de 13.000 à 31.000. Et en un an seulement, nous avons triplé nos revenus de merchandising. Un excellent début." Trabzonspor compte des supporters partout dans le monde. Agaoglu estime leur nombre entre neuf et dix millions. "Trabzon a quelque chose de spécial", poursuit le président. "Quand un nouveau joueur arrive, les gens se pressent à l'aéroport pour l'accueillir. Quand on se déplace, on remplit toujours la section qui nous est réservée. Trabzonspor est la voix du peuple. Beaucoup de gens ressentent maintenant cette reconnaissance de la nation qu'ils ont longtemps attendue, une identité propre. Cette réaction contre l'impérialisme et l'establishment est très vivante ici. Je suis sûr que si nous remportons le titre, plus de 100.000 personnes feront la fête dans les rues. Trabzon, c'est la passion, mais aussi l'impatience. Les gens sont sympas, mais tout doit aller vite. Quand le succès est au rendez-vous, tout le monde est incroyablement heureux, c'est indescriptible. Il faut le voir pour le croire. On est le Naples de Turquie. Au niveau de la passion et l'émotion des supporters, c'est comparable. Nous ne sommes pas encore champions, mais ça arrivera bientôt. J'étais présent dans le stade de Naples en 1991 lorsque DiegoMaradona a célébré le titre et a remercié le peuple. Cette identification m'a marqué à jamais. Trabzonspor ne peut pas être comparé aux trois grands clubs turcs, on n'a pas le même statut, mais pour l'instant, on est meilleurs qu'eux ( Il sourit)." Agaoglu a réussi à attirer des routiniers comme Gervinho (34 ans) et MarekHamsik (34 ans) aux côtés de joueurs ayant une expérience de la Serie A comme AndreasCornelius (28 ans) et StefanoDenswil (28 ans). "En s'inspirant de notre devise, qui est: Lejuste prixpourlesbonsjoueurs. Les salaires de base ont été diminués de quarante à quinze millions d'euros, alors que les équipes d'Istanbul paient au moins quatre à cinq fois plus. Notre budget annuel pour les joueurs est actuellement de 23 millions d'euros. Dans les autres grands clubs, on peut facilement tabler sur septante à nonante millions d'euros. Hamsik a signé ici pour le projet et pour notre philosophie. Il voit des parallèles avec Naples, à travers les réactions et la chaleur des gens". Ce que confirme le milieu de terrain central slovaque: "J'ai le même rêve que ces gens-là: devenir un jour champion", s'amuse l'octuple footballeur slovaque de l'année, avec sa crinière de mohican. "Je ne veux pas manquer une fête comme celle-là". Denswil a, lui aussi, été rapidement impressionné. "Leur soif de réussite est grande. Ils laissent parler leur coeur, vouent un véritable amour à leur club. Par leur comportement, les supporters nous procurent une dose d'adrénaline supplémentaire." On en fait nous-mêmes l'expérience au stade où, le soir d'un match à domicile contre Gaziantepspor, la circulation se retrouve rapidement à l'arrêt. C'est le chaos total. Des hommes torse nu se tiennent debout dans des pick-ups, d'autres voitures ignorent tout du code de la route et se garent où bon leur semble. Dans l'arène, qui porte le nom de l'icône du club, l'ancien gardien de but et entraîneur SenolGünes (69 ans), on découvre un public particulièrement fanatique, dont les sifflets aigus alternent avec de fortes acclamations. À la 61e minute, qui fait référence au code postal, une atmosphère particulière se crée, avec les smartphones qui s'allument et illuminent les gradins. Après la victoire 3-0, les joueurs rentrent directement au vestiaire, mais sont sommés de revenir dans le rond central. Cette tradition fait partie de la célébration. La rébellion contre les grandes villes et l'ordre établi est clairement ancrée dans l'ADN de Trabzonspor depuis sa création en 1967. Le président s'en réjouit. "Je n'ai pas peur d'afficher notre ambition", déclare Agaoglu. "C'est le titre. Mais le plus dur reste à faire. Notre peuple n'est jamais satisfait. Il en veut toujours plus. Parce qu'il est guidé par ses émotions. Mais je dois penser différemment: comment allons-nous payer ces primes et garder le noyau dur? La Ligue des Champions nous obligera à trouver une stratégie pour un succès durable. Il s'agira donc de chercher et de trouver la stabilité." En novembre 2020, AbdullahAvci (58 ans) a remplacé EddieNewton comme T1. Quand il a pris les rênes, l'équipe naviguait autour des positions de relégable. Mais l'ancien attaquant a provoqué un revirement total. Après la victoire en Supercoupe, il a hissé l'équipe à la quatrième place, ce qui lui a permis de disputer le tour préliminaire de la Conference League. Les barrages d'accession à la phase de groupes ont été logiquement remportés par l'AS Rome. Avci ne s'est pas découragé et a préféré se concentrer sur la Süper Lig. Trabzonspor a signé une impressionnante série de 27 matches sans défaite, un record, à cheval sur la saison dernière et l'actuelle, avant de finalement s'incliner contre Antalyaspor (2-1) le 11 décembre. Avci nous accueille dans un spacieux bureau où, à côté des photos d'équipe qui font référence aux six titres de champion (le dernier remonte à 1983-1984) et à la qualification en Ligue des Champions en 2010-2011 (avec notamment JajaCoelho et GustavoColman), il a délibérément laissé un cadre vide. L'ancien sélectionneur national et directeur sportif des U17 turcs, qui ont remporté l'EURO en 2005, a de l'expérience à revendre, puisqu'il est passé par Basaksehirspor et Besiktas. Avec l'aide d'un interprète, l'entraîneur à succès explique que les méthodes de Guardiola l'inspirent, tandis que les émotions profondes lui rappellent Boca Juniors. "La ville a besoin des succès du club, ça peut même stimuler son économie", estime-t-il. "Mais le championnat turc est très difficile. La saison dernière, on avait l'équipe la plus jeune de la série, on devait donc acquérir des gars plus expérimentés. Pour l'instant, le plan fonctionne. On est à notre place en ce moment, mais on doit garder cette bonne cadence. J'aime me reposer sur une organisation solide, j'exige peu d'espace entre les lignes et je travaille l'efficacité sur les phases arrêtées. Ma philosophie est basée sur la possession du ballon et j'accorde beaucoup d'importance à l'intelligence de jeu de mes joueurs. Je leur transmets de l'énergie et j'essaie de créer une ambiance spéciale susceptible d'ouvrir des perspectives pour l'avenir. Avec nos transferts, on a montré qu'on pouvait être champions. On veut maintenant miser sur la continuité".