En choisissant Mario Notaro comme deuxième adjoint au début de l'année, moins d'un an après avoir intégré Dante Brogno dans son staff, Enzo Scifo a donné une coloration transalpine supplémentaire à la direction sportive de Charleroi.
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En choisissant Mario Notaro comme deuxième adjoint au début de l'année, moins d'un an après avoir intégré Dante Brogno dans son staff, Enzo Scifo a donné une coloration transalpine supplémentaire à la direction sportive de Charleroi. Au contraire de ses deux acolytes, Notaro (51 ans) n'a pas une grande carrière de footballeur derrière lui. Il dut arrêter de jouer avec l'Olympic dès 16 ans, pour raisons médicales. Il fit ses débuts dans le métier d'entraîneur chez les Dogues, en tant qu'assistant de Michel Delire. Il y devint ensuite coach principal, en D3. Transféré au Sporting, il fut notamment l'adjoint de Luka Peruzovic. Il a récemment abandonné ses fonctions de responsable du scouting pour assister Scifo (35 ans) et Brogno (idem). Les trois hommes, descendants de mineurs, ne renient pas leurs origines italiennes mais se sentent surtout belges.Mario Notaro: Je suis arrivé ici à l'âge de 6 ans. Je garde un très mauvais souvenir de cette période parce que mes parents ont été floués par l'Italie. Pour chaque travailleur qui partait pour la Belgique, le gouvernement italien touchait une importante somme d'argent. Censée couvrir nos besoins matériels et nous transporter dans de bonnes conditions. Mais les promesses n'ont pas été tenues. Nous avons été acheminés comme du bétail, dans des trains bondés. C'était indécent. La Belgique nous a très bien accueillis, mais je me suis quand même toujours senti étranger dans les deux pays. Encore plus en Italie qu'ici. Enzo Scifo: Je suis très fier de mes origines. Je ne peux de toute façon pas les renier, avec mes cheveux noir corbeau, ma peau tannée et mon nom. Mais on m'a toujours considéré comme un étranger en Italie. Là-bas, j'étais il Belga. C'est différent en Sicile, où les gens me prennent pour un des leurs. Ici, j'ai toujours vécu dans un contexte italien: la famille, les amis immigrés. Mais je me sens belge. Ce pays m'a tout donné. J'y suis né, il m'a adopté et révélé. Beaucoup d'Italiens ont rencontré des difficultés d'intégration, mais j'y ai échappé. Mario: "Mon père était toujours maquillé"Notaro: Ce sont surtout les générations précédentes qui ont eu des problèmes. Les Belges étaient plus vicieux à l'époque. Je me souviens de mes premières années très difficiles dans ce pays. Quand nous cherchions un logement, on nous répondait systématiquement: -On ne loue pas aux étrangers. Pour les gens de la région de Charleroi, les étrangers, c'étaient d'office les Italiens. On nous traitait à tout bout de champ de spaghetti, de macaroni. Les générations suivantes ont moins souffert parce qu'elles ont profité du travail de nos parents. Un travail difficile qui a été reconnu par la Belgique. Scifo: Quand j'étais gamin, j'ai aussi entendu des expressions du style: -Retourne dans ton pays. Mais c'était limité. Aujourd'hui, les Italiens sont sans doute les étrangers que les Belges acceptent le plus facilement. Nous avons le mérite de nous adapter sans problèmes. Nous pratiquons aussi la même religion que la plupart des gens de ce pays. C'est un immense avantage. Si les immigrés nord-africains rencontrent le racisme, c'est sans doute essentiellement parce qu'ils sont musulmans. Notaro: A l'époque où je suis arrivé, les Italiens étaient regroupés dans des ghettos. Nous étions toujours ensemble et ce n'était évidemment pas bon pour notre intégration. Quand nous devions effectuer des démarches administratives, nous allions trouver un immigré italien qui se débrouillait plus ou moins en français, au lieu de nous adresser à un Belge. Je fréquentais presque exclusivement des enfants de mineurs. Mon père était venu ici pour descendre au fond du trou. Il est mort de la silicose et c'est probablement pour cela que je suis aussi aigri quand je parle de mes premières années en Belgique. Dante Brogno: Mon grand-père a lui aussi été emporté par la silicose. Il est resté seul ici au début, puis sa famille l'a rejoint. Mon père est arrivé à l'âge de deux ans. Il a gardé de mauvais souvenirs de son enfance dans les baraques où étaient regroupés les mineurs. C'étaient des espèces de camps de concentration, où les Italiens habitaient jusqu'au jour où ils avaient fait des petites économies pour s'offrir un logement plus ou moins convenable. Notaro: L'Italien qui arrivait en Belgique était obligé de travailler au moins cinq ans dans la mine. S'il refusait, il était expulsé. Je garde des images terribles de cette période. Mon père était toujours maquillé. Quand j'allais l'attendre à la sortie du boulot, j'étais chaque fois frappé: ils avaient tous la même tête, tellement ils étaient sales. Le terme de gueules noires correspond tout à fait à la réalité. J'en veux énormément à ceux qui auraient dû conseiller mon père et les autres mineurs, mais ne l'ont pas fait. On ne leur avait jamais dit qu'ils risquaient la silicose. Si mon père avait eu conscience des dangers de la mine, il serait directement retourné en Italie pour y travailler la terre. Scifo: Mon grand-père est descendu dans la mine à 11 ans! Mon père, à 14 ans. Heureusement, il ne s'y est pas éternisé. Un accident de travail lui a permis de changer de secteur et il est parti à l'usine. Enzo: "La Sicile, ce n'est pas que la mafia"Vos familles sont originaires de régions différentes: cela a-t-il eu une influence sur votre éducation?Scifo: Je suis un vrai Sicilien. Mes parents proviennent d'une région extraordinaire. Malheureusement, quand on parle de la Sicile, c'est toujours pour évoquer la mafia. Les Italiens en général sont accueillants, généreux, respectueux, fidèles. Ce sont des gens entiers, qui se donnent à fond. J'ai grandi dans ces valeurs. Ils ont aussi des défauts: ils sont bourgeois et fanatiques. Et très fiers. Leur devise, c'est: -On est les meilleurs. Le Sicilien n'a pas ce trait de caractère: il est terriblement humble, simple. Sans doute parce qu'il a une histoire douloureuse. Il ne se sent pas vraiment chez lui dans les autres régions d'Italie, où on le considère comme un paysan. Le surnom que les gens du nord du pays donne aux gens du sud du pays et, bien entendu, au Sicilien veut tout dire: il terrone, le gars qui travaille la terre. La Sicile est le seul endroit du pays où je me sens totalement chez moi. Brogno: Mes racines sont en Calabre, tout au sud de l'Italie. Pas très loin de la Sicile, ce qui explique l'arrivée massive de gangs mafieux (il rit). Au départ, les Brogno ne sont pas riches. A 14 ans, ma grand-mère était obligée de travailler la terre au lieu d'aller à l'école. Elle récoltait des fruits et légumes, puis les transportait chez les grossistes. Les gens du sud du pays ont toujours envié ceux du nord. Et les Italiens du nord ont toujours méprisé ceux du sud. Il y a les mêmes conflits qu'entre les Flamands et les Wallons, mais en Italie, ces oppositions proviennent d'abord d'une différence de moyens.Notaro: Je suis né dans la région de Naples. J'en suis toujours resté amoureux pour l'accent inimitable des gens de là-bas, leurs expressions qui font se tordre de rire tous les Italiens, la chanson napolitaine, la cuisine locale. Je suis aussi frappé quand je vois que les Napolitains se font rouler par les commerçants... avec le sourire. La légende dit que vous achetez au marché de Naples ce qu'on vous a volé quelque temps plus tôt... Quelles différences de mentalité voyez-vous entre les Italiens et les Belges?Scifo: Le Belge n'a pas l'esprit de famille des Italiens. Pour nous, c'est sacré. Se retrouver tous ensemble pour manger, c'est une religion. Les Italiens essayent aussi d'établir rapidement le contact. Ça se passe bien ou mal, mais ils tentent au moins le rapprochement. Les Belges sont beaucoup plus froids, ils ont plus tendance à rester dans leur coin. Mes parents ne s'y sont jamais faits. Ils ne comprennent pas qu'on ne leur déroule pas le tapis rouge partout où ils vont. Ils m'ont déjà dit souvent: -Tu as vu comment ils nous ont reçus? J'essaye de leur faire comprendre que les Belges et les Italiens n'ont pas la même conception du sens de l'accueil (il rit). Notaro: Nous cultivons le lien familial en nous retrouvant à table. Le repas d'une famille italienne symbolise sa réussite ou son échec. Elle est fière de faire bonne chère quand elle a réussi et comprend qu'elle a échoué si elle doit manger du pain sec. Dante: "J'ai brossé le service militaire"Dante et Enzo sont devenus belges, mais pas Mario: pourquoi?Notaro: C'était une façon d'échapper au service militaire. Si je conservais la nationalité italienne jusqu'à 30 ans tout en vivant en Belgique, j'étais dispensé dans les deux pays. Jusqu'à cet âge-là, vu que j'avais toujours une carte d'identité italienne, je devais demander une autorisation spéciale au consulat chaque fois que je veux retourner dans mon pays d'origine. Et je ne pas y rester pas y rester plus de trois mois par an. Mais c'était un inconvénient mineur par rapport aux obligations militaires... Brogno: Si j'attendais l'âge de 24 ans pour devenir belge, j'échappais aussi au service. J'en ai profité. Varrichio, D'Achille et Fabrice Silvagni ont choisi de se faire naturaliser plus tôt, mais ils ont dû passer à l'armée. Quand j'ai franchi le pas, je ne pensais pas à ma carrière de joueur. J'estimais simplement que c'était logique car toute ma vie est ici. Je vais parfois en vacances en Italie, mais j'en ai assez après deux semaines. Scifo: Moi, je me suis évidemment fait naturaliser pour le foot. Quand on m'a proposé de jouer l'EURO 84, je n'ai pas hésité. Je n'ai aucun regret car l'équipe belge m'a tout apporté. C'est grâce à elle que j'ai pu faire une grande carrière. J'ai encore fait la fête avec la communauté italienne de La Louvière lors de la Coupe du Monde 82, mais dès le jour où j'ai obtenu ma première sélection avec les Diables, il y a eu un déclic et je n'ai plus du tout pensé à la Squadra. J'ai vécu des moments incroyables avec la Belgique. Il est seulement dommage que ça se soit mal terminé. Les Italiens sont réputés pour avoir le sang chaud. Dante était un joueur très soupe au lait. Par contre, Enzo gardait le plus souvent son calme.Enzo: Beaucoup d'Italiens réagissent au quart de tour. Parce qu'ils sont sensibles. Quand on se fout de tout, on ne s'emporte pas. Sur le terrain, c'est vrai que je n'étais pas un Italien comme les autres. Je suis émotif, mais je réagis moins vite que la moyenne. Pourtant, on m'a souvent provoqué: par des fautes, des sifflets, etc. Je ne dois avoir pété les plombs qu'une ou deux fois en 18 ans de carrière: ce n'est pas trop mal! Notaro: Nous sommes excessifs, que ce soit dans la joie ou dans la tristesse. C'est ça, la commedia dell'arte... Brogno: Quand un Italien juge quelque chose, c'est souvent très bon ou très mauvais. Nous ne connaissons pas le juste milieu. Pierre Danvoye