Dans la grande bibliothèque consacrée au football de sa maison de Fusignano, près de Ravenne, Arrigo Sacchi (71), désormais consultant, possède un dictionnaire du football international. " Les seuls termes italiens qu'on y retrouve sont catenaccio et libero ", soupire-t-il. Pour lui, cela en dit long sur l'état dans lequel se trouve le football italien. Cette saison, plusieurs grands matches de Serie A ont fait peine à voir.
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Dans la grande bibliothèque consacrée au football de sa maison de Fusignano, près de Ravenne, Arrigo Sacchi (71), désormais consultant, possède un dictionnaire du football international. " Les seuls termes italiens qu'on y retrouve sont catenaccio et libero ", soupire-t-il. Pour lui, cela en dit long sur l'état dans lequel se trouve le football italien. Cette saison, plusieurs grands matches de Serie A ont fait peine à voir. ARRIGO SACCHI: Il y a peu, je regardais un match de Manchester City en compagnie d'un ami. Quand je lui ai proposé un thé, il a refusé. Après le match, a-t-il dit. J'ai répondu que nous avions déjà vu beaucoup de belles actions et qu'il y en aurait encore tandis qu'à Naples-Juventus, celui qui avait loupé le but de Higuaín n'avait plus rien vu d'autre ce soir-là. Comment cela se fait-il ? SACCHI : Nous jouons toujours comme dans les années '70. Nous ne pensons qu'à gagner, pas à produire du beau jeu. Il y a peu, on a demandé à Fabio Capello s'il avait noté des nouveautés dans le football de haut niveau ces derniers temps. Il a répondu : le retour du libero. Je me souviens encore qu'à l'Euro 2000, après la victoire de l'Italie sur les Pays-Bas en demi-finale, l'Ecossais Andy Roxburgh, alors directeur technique de l'UEFA, avait dit : Si l'Italie remporte le tournoi, le football va reculer de 20 ans.Le football italien aurait-il progressé si vous aviez remporté la Coupe du monde 1994 avec l'Italie ? SACCHI : Non. L'AC Milan avait tout gagné et tout le monde l'admirait. On avait donc déjà montré qu'on pouvait faire autrement. Je dis parfois à mes amis espagnols qu'en battant le Real Madrid, nous leur avons aussi appris à jouer au football. Avant, les Espagnols étaient également des individualistes, comme nous le sommes devenus. Aujourd'hui, le Real investit autant dans ses jeunes que tous les autres clubs italiens réunis. Dans un pays d'individualistes, il faut apprendre aux jeunes qu'on ne peut gagner qu'ensemble. Un jour, j'ai assisté à un match de jeunes entre le Danemark et l'Italie, en compagnie d'Alessandro Costacurta. Individuellement, l'Italie avait davantage de talent mais les Danois formaient une meilleure équipe et ils se sont imposés. Alessandro a dit : Le monde entier a copié l'AC Milan, sauf l'Italie. Il n'a pas tort. C'est une question d'histoire. Pendant des siècles, nous avons été occupés. Notre seule façon de survivre, c'était la fuite et la ruse. Nous jouons au football comme nous faisons la guerre : en profitant des erreurs de l'adversaire. Le football est le reflet de la société. L'Italie est un vieux pays en crise, avec peu d'idées. En Serie A, je vois beaucoup de petits groupes de joueurs mais peu de vraies équipes. Une équipe bouge de façon synchronisée et compacte. Un groupe, ce sont quelques joueurs qui tentent quelque chose sans véritable système identifiable. L'Italie manque-t-elle de technique ? SACCHI : Un jour, j'ai tourné un clip TV avec Jérôme Boateng, Claudio Marchisio et un jeune qui faisait du freestyle. Il avait un meilleur contrôle de balle que ces deux grands joueurs mais n'évoluait qu'en cinquième division. Quand j'entraînais une équipe, je travaillais beaucoup la technique. Quand une équipe évolue de façon compacte, celui qui reçoit une passe de près au bon moment contrôle beaucoup plus facilement le ballon. Quand on a 60 % de possession de balle, on joue mieux parce qu'on touche plus souvent le ballon. A l'entraînement, Ruud Gullit n'avait pas une très bonne technique mais en match, il ne ratait aucun contrôle. Ce n'était pas un artiste de cirque mais un joueur efficace qui apprenait sans cesse. Nelson Mandela a dit un jour : Je ne perds jamais. Je gagne, ou j'apprends.Mais un joueur très talentueux comme Marco van Basten détestait la tactique. SACCHI : Un jour, il a déposé une lettre sur mon bureau : Mister, quand pourrons-nous faire un petit match sans consignes ? Car dans tous mes matches d'entraînement, il y avait un objectif. Si nous avions utilisé trop de ballons aériens le dimanche, je les obligeais à jouer au sol toute la semaine. Un jour, il m'a dit qu'il ne s'amusait plus parce qu'il était trop fatigué. J'ai répondu que je n'avais encore jamais vu quelqu'un gagner sans travailler dur pour cela et qu'il devait apprendre à être heureux lorsque les spectateurs appréciaient du beau football. Ça fait des années que la Juventus gagne tout. La victoire, c'est beau aussi, non ? SACCHI : Souvent, la Juventus joue très bien pendant un certain temps mais, dès qu'elle ouvre le score, elle gèle le ballon. Massimiliano Allegri est l'un des meilleurs entraîneurs de tous les temps. Il tire le meilleur de ses joueurs et gagne parce qu'il parvient à contrôler une équipe de stars mais j'aimerais aussi que les spectateurs s'amusent. Alors, il ne sera plus seulement un gagneur mais un grand homme. Sinon, on ne retiendra que son palmarès, pas son histoire. N'empêche qu'il tient bien son équipe. Leonardo Bonucci n'était pas content, il a dû partir. SACCHI : Lors de ma première saison à Milan, après une défaite lors de la deuxième journée, Van Basten m'a critiqué et toute la presse m'a descendu. A l'occasion du match suivant, je l'ai mis sur le banc à mes côtés et je lui ai dit : Marco, comme tu t'y connais bien en football, je veux que tu restes près de moi pour me donner des conseils. Si, à ce moment-là, Berlusconi ne m'avait pas soutenu, j'étais dehors. Vous appréciez tout de même le football développé par Naples ? SACCHI : Maurizio Sarri a projeté Naples dans l'avenir. Il n'a pas de grande star mais son équipe pratique un football fantastique. Presque tous les joueurs ont progressé sous ses ordres : Mertens, Koulibaly, Insigne. Malheureusement, Naples n'a pas un noyau aussi large que celui de la Juventus, qui peut se permettre de laisser souffler Higuaín et de faire jouer Cuadrado à sa place. L'AC Milan, votre club de coeur, ne répond pas à l'attente, loin s'en faut. SACCHI : Il a très bien transféré mais y avait-il une ligne de conduite dans toutes ces arrivées ? A-t-on tenu compte de la complémentarité des nouveaux ? Et ces joueurs étaient-ils faits pour le style de jeu que Milan voulait produire ?