10 octobre 2018, au lever du jour. La justice met le foot belge à l'envers en menant 44 perquisitions. Sur notre sol et à l'étranger, 220 policiers sortent du lit des dirigeants de clubs, des agents de joueurs, des arbitres. Puis les emmènent, certains avec les menottes aux poignets. Le lendemain, le parquet fédéral détaille les trois volets visés par ce déploiement de forces. Un : des constructions financières douteuses de l'agent Dejan Veljkovic. Deux : des possibles manipulations de transferts par Mogi Bayat. Trois : des tentatives présumées d'arrangements de matches par Veljkovic, en collaboration avec des décideurs de Malines.
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10 octobre 2018, au lever du jour. La justice met le foot belge à l'envers en menant 44 perquisitions. Sur notre sol et à l'étranger, 220 policiers sortent du lit des dirigeants de clubs, des agents de joueurs, des arbitres. Puis les emmènent, certains avec les menottes aux poignets. Le lendemain, le parquet fédéral détaille les trois volets visés par ce déploiement de forces. Un : des constructions financières douteuses de l'agent Dejan Veljkovic. Deux : des possibles manipulations de transferts par Mogi Bayat. Trois : des tentatives présumées d'arrangements de matches par Veljkovic, en collaboration avec des décideurs de Malines. Pour les médias et le grand public, l'intérêt principal réside dans le dossier des manipulations de matches, d'autant que deux de nos meilleurs arbitres, Sébastien Delferière et Bart Vertenten, ont été emportés dans la tourmente. Mais pour le parquet, les deux autres volets sont plus significatifs. Notamment parce que de nombreux acteurs sont impliqués et parce que de nombreuses constructions sont suspectes. Lors des perquisitions, les enquêteurs ont emmené des documents de neuf clubs professionnels : Anderlecht, Genk, Courtrai, Malines, Ostende, Lokeren, Gand, le Standard et le Club Bruges. Ivan Leko, alors entraîneur de Bruges, est aussi suspecté de malversations et est placé sous mandat d'arrêt, tandis que Herman Van Holsbeeck, ex-manager d'Anderlecht, est interrogé. Les enquêteurs sont tombés par hasard sur les indications de matches truqués en épluchant les opérations financières de Veljkovic. Une découverte qui va décapiter Malines. Trois dirigeants se retrouvent derrière les barreaux : l'actionnaire majoritaire Olivier Somers, le directeur sportif Stefaan Vanroy et le directeur financier Thierry Steemans. Sont également emprisonnés, du côté de Waasland Beveren : le président Dirk Huyck et le directeur financier Olivier Swolfs. Et ils ne seront pas les derniers. Quelques jours plus tard, c'est au tour de Peter Maes d'être privé de liberté. Il est alors entraîneur de Lokeren et il travaille depuis des années avec Veljkovic. Dans le dossier Bayat, c'est l'ancien joueur Fabien Camus qui est arrêté. Un peu plus tard, les enquêteurs convoquent encore plusieurs grands noms de notre football pour interrogatoires : le manager de Gand Michel Louwagie, le président de Malines Johan Timmermans, le président et le manager de Bruges Bart Verhaeghe et Vincent Mannaert. Entretemps, l'avocat de Vertenten, Hans Rieder, s'est attaqué à Joris Raskin, le juge d'instruction qui dirige le dossier depuis plusieurs mois. On apprend que Raskin a siégé à la Commission des Licences de l'Union Belge jusqu'en mars 2018. Il avait été nommé à ce poste par le comité exécutif où siégeaient David Delferière, père de Sébastien, et Mehdi Bayat, frère de Mogi. Par ailleurs, l'Union Belge employait Vertenten et s'était constituée partie civile dans cette affaire. Il y a risque de partialité et la cour d'appel d'Anvers se penche sur la demande de récusation introduite par Rieder. Raskin est finalement écarté de l'enquête et le dossier est repris par Patrick Noelmans. Veljkovic est défendu par l'avocat pénaliste Kris Luyckx, qui imagine une solution créative. Veljkovic annonce qu'il est disposé à tout déballer en échange d'une réduction de peine. Le parquet y voit une occasion unique de pénétrer un milieu hermétique. Veljkovic signe un deal prévoyant une peine de prison de cinq ans avec sursis, une amende de 80.000 euros également avec sursis et la confiscation de ses revenus illégaux d'agent de joueurs. Au cours des mois qui suivent, il passe de longues heures face aux enquêteurs et se met à table. Son statut de repenti change complètement le cours de l'enquête. Le Serbe a beaucoup de choses à dire. Et pour chacune de ses déclarations, les enquêteurs doivent trouver des preuves. Un travail titanesque. Mi-2019, ils interrogent l'ex-coach fédéral Georges Leekens et l'ancien président François De Keersmaecker. Parce que l'Union Belge a aussi travaillé avec Veljkovic. Deux ans après l'opération coup de poing, on attend toujours que le parquet fédéral boucle l'enquête et soumette un agenda à la chambre du conseil. C'est cette chambre qui jugera si la réduction de peine accordée à Veljkovic est justifiée ou pas au regard de ses déclarations et de ses propres délits. Ce juge validera ou refusera alors le deal passé avec l'agent. Et ce n'est qu'après validation que le parquet fédéral donnera à la chambre du conseil les noms des personnes qu'il souhaite poursuivre. En décembre 2019, le procureur fédéral adjoint Eric Bisschop avait signalé à notre magazine qu'il souhaitait faire approuver l'agenda en janvier 2020. Neuf mois plus tard, ce n'est toujours pas fait. Contacté, Bisschop nous répond par mail : " C'était difficile de prévoir la durée. Des devoirs d'enquête complémentaires ont dû être réalisés. Et la crise du coronavirus n'a rien arrangé. Elle a retardé le traitement de l'affaire en Belgique et aussi la mise à disposition de documents demandés à l'étranger. " " Je trouve bizarre que ça prenne autant de temps ", dit Joris Van Cauter, qui défend Steemans. " Le parquet a plusieurs fois communiqué des délais qui ont entretemps été dépassés. " Luyckx préfère en rire : " Vous connaissez des animaux qui mettent 24 mois pour accoucher ? " Dans l'ancien réseau de Veljkovic, pas mal de personnes se demandent si elles devront comparaître, pour être allées trop loin avec le Serbe. Le parquet va-t-il toutes les poursuivre ou se limiter à traîner en justice uniquement les gros poissons ? La même question se pose dans le dossier du match-fixing. Ce dossier a déjà été traité l'année passée en dehors de la sphère des tribunaux, sur le terrain disciplinaire, mais si le parquet le souhaite, toutes les personnes impliquées risquent aussi une sanction pénale. La procédure disciplinaire est d'abord passée par la Commission des Litiges d'appel de la fédération. Elle a innocenté plusieurs dirigeants de Waasland-Beveren et estimé que ce club n'avait pas faussé la compétition. Étonnant, car le lendemain du match suspect (le 11 mars 2018) contre Malines, le directeur financier avait lâché à son président, dans une conversation enregistrée : " Pour le même prix, on aurait dû y aller à fond. " Huyck lui avait répondu : " On aurait mieux fait de faire comme ça, oui. " Mais Huyck n'a reçu qu'une petite sanction disciplinaire pour ne pas avoir rapporté les faits : un an de suspension avec sursis pour toute activité liée à l'Union Belge. Swolfs a eu la même sanction, mais effective. Sport/Foot Magazine a alors révélé le caractère ridicule de ces condamnations, et ça s'explique par le règlement fédéral de l'époque, qui est dépassé : Swolfs avait l'interdiction d'apparaître sur les feuilles de match pendant un an. Pour un directeur financier, ça n'a aucun effet. Et donc, Swolfs a tranquillement poursuivi ses activités dans le club, faisant simplement profil bas. Entretemps, l'interdiction est arrivée à son terme. Selon la Commission des Litiges d'appel, quatre anciens dirigeants de Malines, dont le président Timmermans, étaient coupables dans le dossier du match-fixing. Et le club était responsable. Veljkovic, acteur principal de la tentative de falsification du championnat, fut aussi reconnu coupable, tout comme ses confrères Walter Mortelmans et Thomas Troch. Ils sont tous allés en appel devant la Cour Belge d'Arbitrage pour le Sport, qui a confirmé les condamnations. Ce qui est surprenant, par contre, c'est que la même CBAS n'a pas rétrogradé Malines. Le club et Swolfs peuvent remercier le règlement fédéral de l'époque, très mal rédigé sur le thème de la falsification des compétitions. Timmermans, Somers et Steemans ont été suspendus pour dix ans de toute activité au sein de l'Union Belge. Vanroy a été suspendu sept ans. Mortelmans a été condamné à une interdiction de trois ans d'exercer comme intermédiaire, dont une année ferme. Une sanction qui a expiré entretemps. Il est à nouveau renseigné dans le listing de la fédération et refait des deals tout à fait normalement. Même chose pour Bayat. Comme il n'apparaît pas dans le dossier de matches truqués - et ça frustre pas mal de gens, il n'a pas encore reçu de sanction disciplinaire. Dans son cas, il faut attendre la fin de l'enquête pénale. Il continue donc de bénéficier de la présomption d'innocence. Et lui aussi est toujours dans le listing des intermédiaires de l'Union Belge. Son image d'acteur clé dans la vaste opération lancée il y a deux ans n'empêche pas plusieurs clubs de continuer à dealer avec lui. Veljkovic a été condamné à une interdiction d'exercer de dix ans. Luyckx liquide visiblement toutes sortes de comptes qui avaient été ouverts par son client. " L'accord passé avec le parquet prévoit que nous pouvons toujours encaisser des commissions restant à payer sur des contrats passés de façon régulière ", explique l'avocat. Et Veljkovic continue à contester la sanction disciplinaire. Il a introduit au tribunal une demande d'annulation de la décision de la CBAS. Les quatre dirigeants de Malines ont fait la même chose. Mais cette affaire ne sera pas traitée avant l'automne 2021. Et ce n'est pas la seule affaire qui doit encore être traitée par la justice. Il y a aussi des dossiers impliquant l'Union Belge et les arbitres dont les noms ont été cités dans les arrangements de matches. Alors que Vertenten était emprisonné, il y a deux ans, la fédération a invoqué des " raisons urgentes " pour mettre fin à son contrat d'emploi. Pour motiver sa décision, l'UB ne pouvait avancer que les vagues soupçons formulés par le parquet fédéral lors de sa conférence de presse. Vertenten et son avocat, Hans Rieder, n'ont pas accepté la décision et se sont adressés à la justice. Le radiologue, qui a toujours son job dans un hôpital bruxellois, réclame à l'UB une indemnité de 130.000 euros, et peu importe si on a compris entretemps qu'il entretenait bien une relation très étroite avec Veljkovic. Lors de la procédure disciplinaire à la Commission des Litiges d'appel, on a appris les surnoms que l'arbitre donnait à l'agent : " Grande Dejan " ou encore " mon ami. " Delferière aurait aussi eu des " contacts non autorisés " avec Veljkovic " en échange de certains avantages ", pour reprendre les termes du parquet fédéral le 11 octobre 2018. Il était sous contrat d'arbitre avec l'Union Belge, mais avait aussi un contrat d'employé à l'Association des Clubs Francophones de Football (ACFF), l'aile de la fédé qui gère le foot amateur du côté francophone. Pour lui comme pour Vertenten, l'UB a enclenché une procédure de licenciement. Peter Bossaert, le CEO de la fédération, a évoqué le sujet dans une interview qu'il nous a accordée avant la crise du corona : " Nous l'avons licencié en tant qu'arbitre. Mais ce licenciement s'inscrit dans une procédure spécifique parce que Monsieur Delferière est protégé. Il est délégué syndical et il siège au comité d'entreprise. Nous avons donc dû demander au tribunal l'autorisation de le licencier et nous attendons une réponse. Son contrat d'employé à l'ACFF n'a rien à voir avec cette histoire, il y est donc toujours actif. "