Quand il s'agit de décrypter la réussite actuelle de Charleroi, son nom revient sur toutes les lèvres. Felice Mazzu a sans conteste réussi à imposer un style typiquement carolo, fait de proximité, de chaleur et de disponibilité. Arriver à recoller les morceaux d'une image écornée par le flirt avec le Standard aussi rapidement n'est pas donné à tout le monde. Il l'a fait. L'homme a fini par éclipser l'entraîneur. Et pourtant, cette réussite repose sur une méthode largement éprouvée lors de ses différentes expériences dans les divisions inférieures.
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Quand il s'agit de décrypter la réussite actuelle de Charleroi, son nom revient sur toutes les lèvres. Felice Mazzu a sans conteste réussi à imposer un style typiquement carolo, fait de proximité, de chaleur et de disponibilité. Arriver à recoller les morceaux d'une image écornée par le flirt avec le Standard aussi rapidement n'est pas donné à tout le monde. Il l'a fait. L'homme a fini par éclipser l'entraîneur. Et pourtant, cette réussite repose sur une méthode largement éprouvée lors de ses différentes expériences dans les divisions inférieures. Au contact de l'élite, il a peaufiné et corrigé son travail sans renier les principes établis à Braine, Tubize ou au White Star. Retour sur une méthode originale à défaut d'être flamboyante. " Je connais la maison et je sais que pour arriver à ce point-là en termes de résultats, il faut être bon ", lâche d'emblée Jacky Mathijssen, entraîneur de Charleroi de 2004 à 2007 et quelques mois en 2010. Il y a des entraîneurs qui vous en mettent plein la vue à chaque entretien, qui vous sortent des schémas et vous parlent de lignes de courses, qui font de la tactique un art. Pas Mazzu. Ce n'est qu'au fil des rencontres qu'on se rend compte que sa méthode est réfléchie et sa tactique pensée. Non pas qu'il ne se dévoile pas, que du contraire, lui qui vous reçoit avec sourire (et biscuits), et qui, en bon italien, aime parler. Mais Mazzu n'est pas du genre à s'écouter parler ni à tenter de convaincre ou bluffer son auditoire. Il est humble dans le discours comme dans la vie. Avec Mazzu, on n'a pas l'impression d'écouter une leçon. Juste celle de passer un bon moment. " En tant que directeur sportif de la jeune classe au White Star, il m'est arrivé à l'une ou l'autre reprises d'assister à ses théories d'avant-match ", observe Cisco Ferrera (v.p. 81). " Ce qui m'a sidéré, à ces occasions, c'était la simplicité de son discours. Avec lui, pas de consignes alambiquées mais une ligne claire. Il avait également cette faculté de pouvoir captiver tout le monde : non seulement le onze de base mais aussi les réservistes. Sous ses directives, tous les joueurs, sans exception, se sentaient concernés. Il avait toujours les mots justes pour motiver chacun. Tout au long de son passage à Woluwé, je n'ai d'ailleurs jamais entendu un seul joueur se plaindre de lui. Dans tous les clubs où il est passé, on n'a d'ailleurs jamais perçu la moindre note discordante à son sujet. Ça en dit long sur le bonhomme. " A son caractère et éducation, Mazzu ajoute, il est vrai, son expérience de prof d'éducation physique. Il sait faire passer un message avec des mots qui conviennent à son public. Dans le milieu du foot plus qu'ailleurs, il est confronté à un auditoire disparate. Il faut dès lors trouver les mots qu'il faut pour faire passer un message. Or, les mots constituent la clé de son approche. " Il est excellent dans sa communication ", explique Robert Waseige, entraîneur de Charleroi entre 1992 et 1994, entre 1997 et 1999 et en 2003-2004. " Son discours en dehors du terrain est parfaitement complémentaire avec celui de sa direction. Il inspire confiance : c'est un sentiment qui ne s'explique pas. J'aime son approche, sa sociabilité. De plus, à certains moments, il a su montrer qu'il pouvait mordre, c'est bien. " Autre ancien entraîneur du Sporting (en 1987-1988) et sélectionneur fédéral, Aimé Anthuenis a perçu la même chose chez Mazzu. " Je ne le connais pas mais son côté self made man me plaît. Il n'a pas reçu de cadeaux et a dû en imposer aux joueurs, contrairement aux anciens internationaux qui dégagent un charisme naturel dû à leur vécu. Mais le fait qu'il ait dû se battre et évoluer à tous les échelons lui ont apporté un bagage et une expérience dans la gestion humaine. Il a eu le temps de rencontrer tous les types d'homme. " Ce qui transperce à l'extérieur se vérifie au quotidien. " Il y a un gros aspect psychologique dans son travail ", évoque son adjoint, Mario Notaro. " Il est assez entier et sincère et veut que le joueur comprenne cette sincérité. Quand il sent que cela coince chez un joueur, il a une approche individuelle, approfondie et sensible. Il tente de comprendre le malaise et écoute. Il n'est pas du genre à laisser tomber un joueur en difficulté. Prenez Christophe Diandy. Il a été extraordinaire dans sa manière de répondre présent quand on a fait appel à lui. Pourquoi ? Car il ne s'est jamais senti abandonné ou écarté du groupe malgré son manque de temps de jeu. " Chez Mazzu, l'individu est constamment au centre de l'attention et du discours. " Comme Felice prête une grande attention aux joueurs, ceux-ci entrent sur le terrain avec le sentiment de lui devoir quelque chose. Le joueur n'oublie pas qu'on l'a soutenu. " Quand il sort à Clément Tainmont qu'il l'aime et qu'il l'avoue sur la RTBF, ce n'est donc pas de la forfanterie. C'est tout Mazzu. Pour qu'il s'épanouisse dans un club, il doit créer un lien fort avec son groupe et sentir de l'amour de la part de ses joueurs. Pas étonnant qu'il ait du mal à quitter un club (comme ce fut le cas au White Star ou en octobre dernier à Charleroi). Sans ce lien fort, Charleroi ne se serait pas remis de l'affaire Mazzu en octobre et aurait lutté contre la relégation. Cette affaire, au lieu de fragiliser le club, l'a au contraire fait décoller. Les joueurs ont compris et admis le comportement de Mazzu et c'est parce que leur entraîneur avait toujours fait preuve de sincérité et d'honnêteté avec eux, qu'ils ont voulu lui renvoyer l'ascenseur. Derrière ce rebond se cache en fait toute la philosophie de l'entraîneur des Zèbres. Cette honnêteté-là, Jacques Maricq, président du FC Léopold, avait pu la vérifier en 2006-07 quand Mazzu dirigeait l'équipe-fanion des promotionnaires. " Nous avions loupé de peu l'accession en D3 au cours de la campagne précédente et mon propos était de matérialiser cet objectif avec ce coach qui avait réalisé de la belle ouvrage, au préalable, au CS Brainois ", dit-il. " Malheureusement, en dépit d'un jeu de très bonne facture, les résultats n'ont pas suivi. A tel point que nous nous sommes retrouvés à un moment donné en position de relégable. Mazzu est alors venu me trouver pour me dire qu'il voulait jeter le gant. D'après lui, il n'avait pu relever le défi imposé et était donc disposé à partir de son propre gré. Comme on ne pouvait vraiment pas lui imputer les raisons de cette mauvaise passe, je l'ai au contraire confirmé dans ses fonctions et nous nous sommes finalement sauvés face au Patro Maasmechelen. J'aurais même poursuivi la route avec lui s'il n'avait pas reçu, dans la foulée, une offre de Tubize. C'était évidemment un beau challenge pour un homme ambitieux, dans la bonne acception du terme, comme lui. Nous nous sommes dès lors quittés en amis. Depuis, il ne se passe pas une seule année sans qu'il ne m'envoie ses voeux. C'est le genre d'attention qui vous classe un homme. " Derrière le discours, il y a aussi les actes. Contrairement à ce qui lui a été reproché en tout début de saison, il essaie de ne pas faire de privilèges. Tous les piliers ont, à un moment donné ou à un autre, connu le banc (ou la tribune). Tainmont, Cédric Fauré, Diandy, Damien Marcq ou Neeskens Kebano y ont tous goûté avant de revenir plus fort. Fauré a commencé à empiler les buts après son passage sur le banc, au profit de Giuseppe Rossini. Même constat pour Tainmont et surtout Kebano. Il a débuté la saison comme remplaçant alors que tout le monde au sein du staff, Mazzu en premier, reconnaissait qu'il s'agissait du joueur le plus doué du groupe. Mais à cause de son attitude, il n'a pas hésité à le renvoyer en tribunes (alors qu'il était sur la feuille de match) au tout dernier moment. En agissant de la sorte, Mazzu en a fait des machines de guerre, des affamés. Mais cette approche est aussi importante pour les joueurs concernés que pour les remplaçants patentés. En prouvant qu'il n'y a pas de passe-droit, il envoie un signal fort aux seconds couteaux, qui continuent à travailler en sachant qu'ils vont, un jour ou l'autre, recevoir leur chance. Diandy et Steeven Willems, considérés comme deuxième choix, ont su saisir l'occasion. Dieumerci Ndongala aussi. A chaque fois qu'il rentre, Enes Saglik a apporté quelque chose. Tout comme Kalifa Coulibaly. Seul échec finalement : Giuseppe Rossini. Sincère avec les joueurs mais fourbe sur le terrain. Voilà comment on pourrait résumer la différence entre le traitement psychologique et sa vision de tacticien. Adepte du 4-4-2, Felice Mazzu n'a pas souvent utilisé son schéma fétiche. " Il a vite vu que c'était compliqué et qu'il fallait s'adapter aux exigences de la D1 ", explique Alex Teklak, consultant pour la RTBF et Belgacom. " Ses deux axiaux n'étaient pas assez costauds pour une équipe qui jouait le maintien. Il est devenu plus pragmatique avec un 4-5-1 qui a permis à Onur Kaya et Danijel Milicevic de rayonner. A l'époque, Charleroi contre-attaquait parfaitement. " Depuis lors, Mazzu a montré à de nombreuses reprises sa faculté d'adaptation aux événements ou à l'adversaire. " Que ce soit en janvier 2014 suite aux départs de trois joueurs ou en janvier 2015 suite au départ de Kebano à la CAN, il a su jouer la carte du collectif et du pragmatisme. Quand la mécanique est grippée, il va chercher chez ses joueurs d'autres valeurs. Et parfois une autre tactique, comme on l'a vu à Courtrai où il a ramené un point avec cinq défenseurs. " A un stade antérieur, déjà, le coach avait fait montre de sa débrouillardise en la matière. " A son arrivée au CS Brainois, le club venait de descendre en P2 ", narre Jean-Louis Donnay, ancien homme fort des Jaune et Bleu. " Je lui avais demandé de rebâtir une phalange capable de s'appuyer, à moyen terme, sur des joueurs du cru. Il s'y est attaqué avec une détermination, un enthousiasme et une conviction sans faille. Au fil des 6 saisons passées chez nous, le nombre de joueurs issus du sérail n'a cessé de gonfler les rangs de la Première. La dernière année, en 2005-06, pas moins de 7 des 11 titulaires étaient Brainois et l'équipe, qui baignait dans l'huile grâce aux automatismes forgés à l'entraînement comme en compétition, était partout vantée et reconnue pour son sérieux dans l'organisation, tant sur le terrain, dans le domaine tactique, qu'en dehors. " " Quand on a affaire à une équipe capable de jongler avec différents systèmes, c'est généralement la patte de l'entraîneur ", consent Yannick Ferrera, son prédécesseur à Charleroi. " Je résumerais sa méthode en quatre points ", ajoute Robert Waseige. " 1. Le travail ingrat sans ballon ; 2. L'importance du placement et de la couverture mutuelle ; 3. Ce que l'équipe fait du ballon après la récupération. Charleroi sait le conserver et est une équipe qui le fait le mieux circuler ; 4. La transformation de Kebano. Il lui a remonté les bretelles et aujourd'hui, il est devenu la plaque tournante du club, en jouant comme un parfait clubman et pas comme un soliste. Il a apporté une forme de sérénité qui s'épanouit dans un schéma très organisé. " Waseige résume parfaitement le travail de Mazzu : tout paraît simple alors que chaque détail est étudié. Il y a dans cette équipe un parfait équilibre au sein du collectif. Chacun y trouve sa place. " Même si les lignes directrices sont toujours les mêmes depuis le début de la saison, il travaille chaque jour un thème différent ", explique Notaro. " Le repositionnement offensif et défensif, la transition entre les lignes, la disponibilité pour l'équipe sont ses maitres-mots auxquels il ajoute chaque fois une nouveauté en fonction des événements, de l'état de forme ou de l'adversaire. Il sait s'adapter très vite aux situations. C'est une forme d'intelligence. Il a compris qu'on n'avait pas toujours la possibilité de faire ce qu'on a envie. Quand on a des légumes, on ne doit pas croire qu'on va cuisiner un homard ! Tout le monde veut jouer comme Barcelone mais tout le monde n'a pas les mêmes joueurs. " Résultat : Mazzu a fait de Charleroi l'équipe la plus consciente de ses capacités mais aussi de ses...limites. Et sans doute celle qui arrive à mieux les masquer. Quand la zone offensive a connu la panne en janvier, le secteur défensif s'est montré intraitable. Une façon de compenser un manque par un surplus de rigueur dans un autre secteur. Depuis son intronisation, Charleroi a joué en 3-5-2, en 4-4-2 ou 4-5-1, avec égal bonheur. " Ces joueurs sont aujourd'hui capables de jongler avec plusieurs systèmes. Ce n'est pas donné à beaucoup de monde ", appuie Anthuenis. PAR BRUNO GOVERS ET STÉPHANE VANDE VELDE / PHOTOS BELGAIMAGEPour qu'il s'épanouisse dans un club, il doit créer un lien fort avec son groupe et sentir de l'amour de la part de ses joueurs. Mazzu n'est pas du genre à s'écouter parler ni à tenter de convaincre ou bluffer son auditoire.