Si les cyclistes n'avaient pas avalé toutes les pilules possibles et imaginables, il y a fort à parier que Marcel Kittel et JohnDegenkolb seraient aussi populaires en Allemagne que Bastian Schweinsteiger ou DirkNowitzki. Mais ils ne le sont manifestement pas. Le passé du cyclisme leur colle aux guêtres.
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Si les cyclistes n'avaient pas avalé toutes les pilules possibles et imaginables, il y a fort à parier que Marcel Kittel et JohnDegenkolb seraient aussi populaires en Allemagne que Bastian Schweinsteiger ou DirkNowitzki. Mais ils ne le sont manifestement pas. Le passé du cyclisme leur colle aux guêtres. On dit que Kittel et Degenkolb sont les symboles d'une nouvelle génération qui a rompu avec celle des tricheurs, style Lance Armstrong et Jan Ullrich. Mais il suffirait d'un seul cas de dopage dans lequel leur nom serait mentionné pour faire échouer une mission ô combien ardue : ôter aux spectateurs le sentiment d'avoir été trompés. Kittel est forfait pour le Tour mais Degenkolb, le fer de lance de Giant-Alpecin, est au rendez-vous. Pour la première fois depuis quatre ans, la chaîne ARD diffuse le Tour en direct pendant une heure au moins. Dans les années 90, associée à la ZDF, elle a mué le Tour en grand show TV. Elle sponsorisait Telekom, l'équipe de Jan Ullrich et Erik Zabel. Ullrich percevait même 195.000 euros par an pour faire acte de présence à des événements et accorder des interviews. La première chaîne revient donc à la course, à la demande du public. On verra les mêmes images qu'avant : des coureurs qui grimpent un col ou qui le dévalent, le nez sur le guidon. Ils passeront devant de superbes châteaux, de vastes prairies verdoyantes mais une question restera en suspens : n'y a-t-il vraiment plus de triche ? En 2011, quand Kittel et Degenkolb sont passés pros, le cyclisme allemand était au fond du trou. On avait découvert que Jan Ullrich était un client du médecin espagnol Eufemiano Fuentes, que l'Autrichien Bernhard Kohl de Gerolsteiner avait eu recours à l'EPO et la formation Milram avait finalement jeté l'éponge, faute de publicité positive. L'Allemagne n'avait plus de grande équipe, le cyclisme allemand était mort. Kittel affirme que ce fut sa grande chance. Il a débuté chez une petite équipe batave, Skil-Shimano, sans passé. " Elle nous a sensibilisés à cette problématique ", explique Degenkolb. Kittel ajoute : " Du coup, les jeunes coureurs, animés d'une autre mentalité, se sont libérés de la vieille garde. " L'équipe s'appelle maintenant Giant-Alpecin, du nom d'un fabricant thaïlandais de cycles et d'une marque allemande de shampooing. Le patron du Tour, Christian Prudhomme s'est déplacé à Berlin en janvier, lors de la présentation de l'équipe. Les coureurs allemands - il y a aussi Tony Martin et AndréGreipel - ont autant de succès que durant l'ère Ullrich. Ils acceptent les contrôles inopinés, quelle que soit l'heure à laquelle se présentent les contrôleurs. Ils n'utilisent pas de cortisone, même si c'est permis, et ne s'injectent même aucun médicament légal. Ils prônent un tribunal du dopage qui puisse expédier les coupables derrière les barreaux. Las, les tricheurs disaient la même chose. Ils finissaient par croire leurs mensonges. Alors, pourquoi avoir foi dans les coureurs actuels ? " C'est un dilemme pour nous aussi ", opine Degenkolb. " Nos prédécesseurs nous ont trompés. Nous avons maintenant besoin d'un peu de confiance des observateurs. " Paul Kimmage semble abattu. Il montre la photo de deux hommes, un verre de vin en main. Il jure. Ce sont deux anciennes personnalités du cyclisme : Pat McQuaid, président de l'UCI, et Johan Bruyneel, directeur d'équipe de Lance Armstrong. McQuaid n'a pas été réélu, Bruyneel est suspendu. Pour Kimmage, l'affaire n'est pas close : la photo a été prise à Londres pendant la tentative de record du monde de l'heure, une organisation de l'UCI. " Et on y voit fucking Pat McQuaid et fucking Johan Bruyneel ! Ça en dit long sur le cyclisme. " Kimmage a 53 ans. Il aime le cyclisme. Sa carrière a été courte : il a participé au Tour à trois reprises, avant de devenir journaliste sportif. Il a publié Rough Ride, un livre sur le dopage, en 1990. Il est devenu un paria. En 2009, alors qu'Armstrong était toujours un héros, qui avait survécu au cancer, il l'avait traité de " cancer du cyclisme ". Ça ne l'avait pas empêché d'assister à la conférence de presse suivante de l'Américain ni de lui poser une question sur le dopage. Les yeux d'Armstrong brûlaient de haine. Il lui avait répondu " qu'il ne méritait pas la chaise sur laquelle il était assis. " Kimmage a travaillé dix ans pour le Sunday Times à Londres. Avec son ami et collègue irlandais David Walsh, il a récolté des témoignages, des faits, pour avoir la peau d'Armstrong. Leur amitié s'est ensuite refroidie : Walsh pensait que la situation s'était améliorée, contrairement à Kimmage. Walsh a travaillé un moment pour Sky, lauréat du Tour en 2012 avec Bradley Wiggins et en 2013 avec Chris Froome. Il a écrit que l'équipe était clean. Kimmage, lui, a perdu son job. On ne sait pas vraiment pourquoi mais l'intéressé affirme qu'on préférait se débarrasser de lui. Il est vrai que le Sunday Times, la chaîne Sky et l'équipe du même nom font partie de l'empire du magnat de la presse, Rupert Murdoch... Kimmage habite à nouveau Dublin. Il travaille pour le Sunday Independent. Il gagne moitié moins mais au moins est-il libre d'écrire ce qu'il veut. Rien n'a-t-il vraiment changé ? " Je crois que plus de coureurs essaient de rester propres ", rétorque Kimmage. Peuvent-ils gagner ? " Oui, mais pas dans un grand tour de trois semaines. " L'année dernière, Vincenzo Nibali a remporté le Tour de France. Il roule pour Astana, qui a failli perdre sa licence après cinq cas de dopage. " C'était l'occasion de se débarrasser d'Astana " dit Kimmage. " En lieu et place, Astana n'a jamais été aussi forte. Alors, quid ? " Si on injecte une petite quantité d'EPO le soir, le produit est indétectable le matin. Or, la nuit, les contrôleurs ne peuvent pas se présenter. Le passeport biologique, qui offre un aperçu des résultats à long terme, pourrait être manipulé. En outre, certains coureurs frôlent l'anorexie. Kimmage sait qu'un coureur Sky consomme de la L-Carnitine, un acide aminé qui accélère la carburation des graisses. " On peut dire que c'est un produit autorisé mais est-ce ça, le nouveau cyclisme propre ? "PAR DETLEF HACKE" Il nous faut un peu de confiance de la part des observateurs. " John Degenkolb