Carl Maes et Carlos Rodriguez. Un Limbourgeois de 31 ans et un Argentin de 37. Il y a six ans, ils ont reçu un diamant brut chacun. Maintenant, Kim Clijsters est 5e mondiale, Justine Henin 7e, un succès inhabituel pour une petite nation du tennis.
...

Carl Maes et Carlos Rodriguez. Un Limbourgeois de 31 ans et un Argentin de 37. Il y a six ans, ils ont reçu un diamant brut chacun. Maintenant, Kim Clijsters est 5e mondiale, Justine Henin 7e, un succès inhabituel pour une petite nation du tennis.2001 a été l'année de l'éclosion, pour le public. Dans quelle mesure l'était-elle pour vous?Carlos Rodriguez: 2000 a été très pénible pour Justine, avec des blessures et des problèmes familiaux. Elle a dû remettre de l'ordre dans sa vie privée avant de se concentrer pleinement sur le tennis. Nous espérions de bonnes prestations en 2001, mais certainement pas aussi rapidement. Elle a commencé la saison par deux victoires d'affilée et les huitièmes de finale à l'Open d'Australie. C'était une surprise. La saison qui s'achève est la première qui se soit déroulée sans blessures graves. On voit ce dont Justine est capable. Ses performances ont resserré nos liens. Maintenant, il est facile de faire passer certains messages. Elle écoute plus attentivement car elle a compris que ça en valait la peine. Carl Maes: Kim me surprend chaque année. Il ne s'agissait pas de la grande percée. Chaque fois, elle a accompli un grand pas en avant. Elle a obtenu quelques bons résultats en 2000 mais elle n'a pas été bonne dans les tournois du Grand Chelem. Elle ne parvenait pas non plus à aligner une longue série de bonnes parties alors que cette année, elle a réussi dans les Grands Chelems et fait preuve de régularité tout au long de l'année. Ce sont là des éléments nouveaux dans son évolution. Elle acquiert de l'expérience. Evidemment, on ne peut établir de scénario pour gagner Roland Garros l'année suivante mais la prochaine fois qu'elle se retrouvera en demi-finale ou en finale d'un tel tournoi, elle profitera de l'expérience de cette année.DéclicQuelles sont les principaux ingrédients de leur progression cette année?Rodriguez: Justine a eu une sorte de déclic. En Australie, elle a enfin pris conscience de ses qualités. Elle comprend maintenant qu'elle a tous les atouts nécessaires pour devenir une des meilleures du monde, y compris sur le plan émotionnel car elle se maîtrise bien. Elle sait que c'est sa vie, qu'elle en décide le cours, qu'elle prend les décisions. Cette prise de conscience a pris du temps et demandera encore du travail. De ce point de vue, il y aura encore des problèmes. Maes: Cette année, mental et tactique ont été de pair pour Kim. Avant, elle était trop souvent nerveuse et elle manquait de stratégie. Quand ça n'allait pas, elle voulait frapper plus durement pour que son adversaire manque de temps mais quand elle plaçait mal sa balle, celle-ci revenait tout aussi vite et elle se plaçait elle-même en mauvaise posture. Elle s'appuie maintenant sur un rythme moyen, moins dur que l'an passé, mais elle sait jouer sans fautes et elle guette mieux sa chance. Kim a mûri sur le plan tactique car elle est plus calme. Elle ne panique plus aussi vite. Gérer cette célébrité brutale a-t-il été difficile?Rodriguez: Certainement au début et ça continue à jouer des tours à Justine. On ne peut pas dire oui à tout le monde, pas plus que non. Il faut être sélectif, ce qui n'est pas si évident. Elle est devenue un personnage public et doit se comporter comme tel. Où qu'elle aille, des gens l'abordent, lui demandent un autographe, la félicitent. Elle doit être amicale avec ces personnes, elle ne peut se couper du monde. Justine est encore jeune, elle ne sait pas toujours ce qu'elle doit faire dans ce genre de situations. Quand elle est stressée, elle se coupe complètement du monde, parfois. C'est normal, c'est une forme d'autodéfense. Elle protège sa vie privée. Maes: Lei assume bien ses responsabilités. Il s'est mis quelques personnes à dos mais en fin de compte, il ne cherche qu'à protéger sa fille. Il ne veut pas se mettre en exergue comme d'autres parents le feraient peut-être. Il a été sportif de haut niveau, il connaît les dangers de cette situation. Mieux vaut la surprotéger que de l'offrir en pâture à tous les journaux et à tous les produits de sponsoring. Lei sait que ce ne serait que du court terme. Les louanges se tairaient vite. Quand Kim accorde une interview, elle est très spontanée mais elle perdrait cet atout si elle devait en donner dix fois plus. En quelque sorte, le tennis est encore un jeu à ses yeux. Plus elle sera consciente de tous les intérêts en jeu, sponsors, presse, etc, moins ce sera un jeu. Pas de fixationJustine veut rester le plus longtemps possible au top alors que Kim n'a pas l'air de se préoccuper de son classement. Quels sont ses objectifs?Maes: Ne pas se fixer sur le ranking ne signifie pas être dénué d'objectifs. Il ne s'agit pas du tout d'un manque d'ambition. Simplement, nous avançons pas à pas, avec des objectifs à court terme. Chaque pas implique un meilleur classement mais nous évitons la pression. Il ne faut pas devoir gagner des points. Une telle vision correspond bien au caractère de Kim. Je pense même que ça la libère. Kim est une bête de compétition. Elle est incroyable. Elle veut gagner chaque partie, quelle qu'elle soit. Le classement est une récompense sans être un objectif en soi. Une tout autre philosophie de vie, donc?Maes: Kim a conservé son côté jouette et sociable alors que Justine a l'air d'être davantage dans un cocon. Lei et moi aimons bavarder et plaisanter avec tout le monde, en tournoi. Kim a attrapé cette philosophie de vie. C'est pour ça qu'elle ressent moins la pression. Elle ne se sent pas obligée de réussir. Elle arrêtera peut-être plus tôt que Justine mais qui sait si cette vie plus décontractée ne lui permettra pas au contraire de tenir plus longtemps? Rodriguez: Justine est extrêmement réservée avec les gens qu'elle ne connaît pas, timide, introvertie. Elle adopte une attitude défensive sans en être consciente. Le décès de sa mère et ses problèmes familiaux lui ont ôté l'insouciance de ses 19 ans, malheureusement. Elle a moins de raisons de traverser la vie en souriant alors qu'elle aime la vie, pourtant. En fait, c'est une fille fantastique, très ouverte, mais peu de gens la connaissent vraiment. Elle se met trop sous pression. Nous y travaillons. Sa volonté, sa résolution, sont ses principales qualités. Elle met tout en oeuvre pour devenir le numéro un mondial, un jour, et pour remporter un tournoi du Grand Chelem. Elle se lève et se couche avec cette pensée. Ça lui joue parfois des tours. Elle est très intolérante. Quand elle joue mal, elle peut être très dure envers elle-même. C'est terrible. Il est parfois difficile de travailler avec elle, car elle ne voit pas toujours les côtés positifs. Heureusement, elle s'est améliorée de ce point de vue. Elle parvient mieux à relativiser et à éprouver du plaisir à jouer. Au début, elle ne comprenait pas ça. Elle disait: -Je n'ai pas envie de rire quand je joue. Ce n'est pas nécessaire pour profiter du tennis. Elle commence à le comprendre, tout doucement, mais elle n'est pas au bout de son cheminement. ConnaisseursComment avez-vous conduit Kim et Justine au top 10? Nul n'avait d'expérience avec des joueuses de ce niveau en Belgique.Rodriguez: En Argentine, j'ai eu la chance d'être affilié au même club que Guillermo Vilas, qui était alors N°1. Je n'avais pas les mêmes qualités mais j'ai essayé de travailler comme lui. Même si je n'ai pas atteint le sommet, faute d'être assez bon, j'ai tout fait pour. Cette expérience m'est précieuse maintenant. Je sais ce qu'il faut faire. Ce que j'apprécie en Belgique, c'est l'ordre, la discipline. Ici, tout est bien structuré, rigoureux. Les Américains du Sud ont tendance à relativiser, à se détendre, à vivre gaiement. C'est d'ailleurs une combinaison idéale: travailler dur mais être capable de se relaxer. C'est ce que j'essaie d'apprendre à Justine: -Fais du shopping, regarde un beau film.Maes: A la VTV, Steven Martens et Ivo Van Aken m'ont beaucoup appris. Ils m'ont donné une base. J'ai tâtonné pour le reste. J'ai pu suivre Kim dans toutes les catégories d'âge, ce qui est un gros avantage. Chaque étape était nouvelle, pour Kim comme pour moi, mais jamais la marge n'a été trop importante. Mon inexpérience constitue peut-être un inconvénient mais grâce à Kim et à ma curiosité personnelle, j'ai rapidement compris beaucoup de choses. Je n'ai que 31 ans. Si je suis un jeune entraîneur à ce niveau, j'ai connu toutes les étapes d'une carrière. Je ne suis pas resté longtemps dans chaque catégorie mais j'y suis allé. Ça me convient, d'ailleurs: je ne me vois pas rester longtemps dans la même catégorie. J'ai besoin de changement. Kim m'en a procuré. Vous avez atteint votre plafond?Maes: Qui dit que je vais continuer ou que Kim voudra toujours travailler avec moi? Je suis très réaliste. Bien que je sois le seul employé de la firme Clijsters depuis deux ans, je ne me sens pas dépendant. J'ai différentes possibilités, en Belgique et à l'étranger. Elles sont toutefois dans l'armoire. Tant que ça marche avec Kim, nous poursuivons notre travail ensemble. Pourquoi n'avez-vous pas franchi le cap, comme Carl, pour être entraîneur privé?Rodriguez: Je me suis engagé à la fédération wallonne. J'y travaille depuis sept ans. J'ai toujours pu fonctionner comme je le voulais. Il n'y a pas beaucoup de fédérations qui diraient: -Carlos, on te fait confiance, vas-y. J'ai donc promis de m'investir à 100% pour Justine mais je veux aussi donner un coup de main au centre de formation de Mons. Peu de gens comprennent que je veuille combiner les deux. C'est indispensable à mon équilibre. Je ne désire pas être fixé à une seule tâche. D'ailleurs, je ne tiens pas en place, je dois être occupé en permanence. Je trouve aussi important de rester en prise avec la réalité. Après Justine, je dois tourner la page. Approche individuelleComment vos collègues vous considèrent-ils?Maes: Maintenant, on m'écoute davantage quand je dis quelque chose alors que j'ai les mêmes idées qu'il y a dix ans. Alors, on pensait: -Qu'est-ce que ce gamin nous raconte? Maintenant, ils disent: -Ah, je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle. C'est marrant. Rodriguez: On nous respecte plus car nous avons tous deux commencé avec une joueuse de 12 ou 13 ans qui a atteint le sommet vers 18 ou 19 ans. On nous colle la réputation de connaisseurs. Pourtant, tout dépend de la combinaison joueur-entraîneur: mon approche marche avec Justine mais ne serait peut-être pas fructueuse avec quelqu'un d'autre. Je ne détiens pas la vérité. Maes: J'ai rencontré des gens plus intéressants dans le circuit des jeunes. Au plus haut niveau, il y a beaucoup de suiveurs dont le manque de connaissance et la banalité m'ont parfois ébahi. C'est incroyable. Trop d'entraîneurs de joueurs établis profitent de leur situation, ils veulent rester dans ce petit monde alors qu'ils n'apportent plus rien. Allez-vous aborder différemment la prochaine campagne?Maes: Comme j'ai toujours travaillé avec la même joueuse, mon approche est globalement restée la même. Je ne vais pas modifier la formule alors que Kim progresse chaque année. Je ne dois pas me poser trop de questions, simplement poursuivre et toucher du bois. Je ne vais pas réaliser trop d'expériences. Un, Kim connaît presque tout et deux, commencer à chicaner peut avoir un effet négatif. Travailler avec une élite implique de s'occuper d'un tas de détails, qui vont peut-être aider la joueuse à progresser d'1%. Mais je peux lui faire perdre 10% si j'aborde certaines choses de travers. Rodriguez: Nous avons le gros avantage de parfaitement connaître notre joueuse. Techniquement, Justine n'a besoin que de quelques retouches. La formation tactique ne s'interrompt jamais: c'est l'expérience. Physiquement, nous essayons de gagner en puissance sans perdre la vitesse ni le sens de la balle. Ce n'est pas parce que Justine peut frapper plus fort qu'elle doit le faire. Elle a d'autres armes. Si elle progresse sur le plan physique, j'espère qu'elle sera moins souvent blessée. Le gros problème de Justine, c'est son incroyable force mentale parce qu'émotionnellement, elle ne suit pas. Ça va trop vite. Quand les émotions prennent le dessus, elle est en panne. Elle ne réfléchit plus et elle tombe dans le trou. Il lui faudra encore quelques années pour trouver un équilibre. Quand 2002 sera-t-il réussi?Rodriguez: Nous travaillons dur sans savoir comment ça va tourner. Justine peut quitter le top 10 ou devenir troisième. Nous devons être prêts à tout. A condition qu'elle reste en bonne santé et qu'elle évolue, nous réaliserons un jour nos rêves, j'en suis convaincu. Maes: 2002 sera réussi si Kim égale 2001. J'espère que les gens ne s'attendent pas à ce que nous ayions une finaliste à chaque tournoi du Grand Chelem ou à ce que les filles en gagnent un, comme ça, parce qu'elles ont déjà joué une finale. Si elles se maintiennent dans le top 10, elles joueront régulièrement un quart de finale, voire une demi-finale. Les quarts de finale doivent être accessibles à chaque Grand Chelem. Elles ont le potentiel voulu. Mais des tas de gens pensent déjà qu'elle doivent viser le top 3 ou le top 2. Elles ne le doivent pas. Rien n'est obligatoire, tout est bienvenu. Inge Van Meensel